SPALIKOWSKI, Dr. Edmond (1874-1951) : Médecine et Empiriques de Normandie (1900).
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : Norm 148) du Pays normand, revue mensuelle illustrée d'ethnographie et d'art populaire, 1ère année, 1900.

Médecine et Empiriques de Normandie
par
Edmond Spalikowski

~*~

I. - LA SORCIÈRE

Bien entendu, cette sorcière ne l'est pas plus que vous ou moi, mais elle fait néanmoins sérieuse concurrence aux meneurs de rats et aux monteurs d'orages.

Elle est vieille, courbée, ridée ; elle a le nez busqué, le menton en galoche, une vraie fée Carabosse, quoi, à laquelle il ne manque pas méme le bâton noueux qui lui sert d'appui ; le bonnet de coton, souvenir d'un autre âge, complète sa parure.

Dans sa main sèche et parcheminée, elle tient une queue de rat, tabatière classique des Normands, et quand notre pythonisse est consultée, elle se donne un maintien en y puisant sans cesse, pour aider sans doute sa mémoire.

Au demeurant, c'est la meilleure femme du monde, qui n'a vu d'autre sabbat que celui qu'organisent messieurs les matous dans les nuits d'amour.

En revanche, elle connaît un tas d'histoires, de contes et de légendes, qui captiveraient plus d'un folkloriste. De plus, elle se souvient de tous les proverbes et dictons populaires.

Gravement elle vous dira, par exemple, que « s'il pleut à la Saint-Marc, il n'y aura pas de merises, que s'il l'ait mauvais temps à la Sainte-Monique (4 Mars), pas de pommes ! »

C'est elle qui se charge de la neuvaine pour la patte d'oie sur l'estomac, maladie imaginaire qui résiste au diagnostic des plus illustres médecins.

C'est encore elle qui attache le ruban béni au pied pour la guérison d'autres maladies aussi étranges.

On l'interroge, à chaque instant, pour un enfant, pour un cochon, pour les blés d'hiver, pour la femme à Jacques et la pépie des poules.

Le plus drôle, c'est. qu'elle a réponse à tout, ne parle qu'en sentences, et déroute les plus instruits, dont elle se moque d'ailleurs.

« Votre nouveau-né est. malade, dit-elle, ce n'est rien s'il n'a pas étrenné les fonts ; autrement, il doit mourir dans l'année. »

« Vos bestiaux ne vont pas, touchez donc un morceau de pain à la statue de Jésus-Sauveur, et donnez-le leur ensuite. »

« Vous n'avez point garanti votre maison, c'est un tort ; je vous avais annoncé que le vent s'était fiancé le jour de Saint-Denis ((9 Octobre), et qu'il avait prit femme le jour de la Toussaint. Par conséquent, il souffle maintenant du point où il se trouvait à ses accordailles. »

Voilà de la météorologie pratique, au moins. Qu'est-ce qui n'a pas son almanach dans sa poche pour consulter chaque jour les saints du calendrier ?

C'est une sainte et salutaire pratique, le matin, en se levant, le soir, en se couchant, d'zyeuter son calenderrier.

Demain, si c'est saint Gilles, invoquez-le contre la peur; un autre jour, si c'est saint Main, priez-le pour vos éfants !

Ce n'est pas tout encore. Pour la peste à venir, invoquez saint Sébastien ; pour les hémorrhagies du nez, sainte Véronique ; pour la dyssenterie, saint Gerbold. Saviez-vous que saint Alexis empêche les enfants de manger de la terre, et que saint Délié (saint Hélier) les fait marcher, tandis que saint Hildevert les délivre des vers.

Oh ! les vers ! Qui n'a pas séjourné quelque temps à la campagne ou dans un quartier de cité normande, ne peut se faire une idée du nombre de consultations quotidiennes données par la sorcière, pour les vers qui étouffent !

Je me souviens d'une bonne femme de Rouen, à laquelle on menait tous les enfants souffrants. Consciencieusement, elle fourrait son index jusqu'au fond de la gorge du petit patient et, naturellement, celui-ci vomissait copieusement. Inmanquablement, la vieille diagnostiquait : C'est des glaires ! A ce compte, tous, petits et grands eussent eu des glaires ! Son coup d'œil était infaillible. Quand elle apercevait, de loin, un marmot qui rechignait pour s'approcher d'elle, de sa bouche sortait la phrase fatale : C'est des glaires ! Et, pour le prouver, elle empoignait le gamin, et le forçait à rejeter les glaires qu'il n'avait pas. O, stupidité humaine, tu es sans bornes !

J'ai bien souvent aussi entendu les commères de village parler de saint Firmin. Selon les endroits, on l'appelle saint Firmin l'accroupi, saint Firmin le frétillant, saint Firmin l'engelé, saint Firmin l'échauffé, ainsi nommé, parait-il, parce qu'il réchauffe les vieillards, fait marcher les enfants et je ne sais plus au juste quoi encore !

Et c'est ainsi que la sorcière, l'oracle du hameau, vit de la charité et de la crédulité publiques, honorée et redoutée tout à la fois, pleurée méme, quand elle s'en va en terre, n'ayant pu trouver, sans doute, de saints à invoquer contre la mort.


II.- LE REBOUTEUR

Parfois compagnon de la précédente, mais plutôt son ennemi, le rebouteux est un homme à tout entreprendre pour arriver à ses fins. Il remet bras et jambes cassés ou non cassés, donne des remèdes qui s'appliquent aussi bien aux bêtes qu'aux gens. En voulez-vous un exemple, savourez l'ordonnance suivante :

REMÈDE GONTRF LA RAGE Une poignée de pâquerettes ; Une poignée de rue ; Une poignée de la seconde peau de l'églantier ; Une cuillerée de sel ; Le blanc d'un gros poireau, ou de deux poireaux de moyenne grosseur (les vieux sont les meilleurs) ; Cinq ou six gousses d'ail ; Cinq ou six morceaux de fiente de poule (choisir la plus blanche) ; Piler le tout; ajouter quinze cuillerées de vinaigre de vin ; laisser infuser pendant douze heures dans un vase bien couvert, passer dans un linge pour extraire le jus suffisant pour trois personnes.

Voici maintenant le mode d'emploi, d'abord pour les gens  :

Pour un homme fort, cinq cuillerées ; Pour un homme moins fort ou pour une femme, quatre cuillerées ; Pour un adolescent de 15 à 16 ans, trois cuillerées ; Pour un enfant de 7 à 8 ans, deux cuillerées ; Pour un enfant, de 4 à 5 ans, une forte cuillerée.

Pour les bêtes maintenant :

Pour un cheval, âne, vache ou boeuf, dix cuillerées ; Pour un porc, un fort chien, cinq cuillerées ; De plus, il faut avoir soin de frotter, avec le marc du breuvage, les morsures jusqu'à ce qu'elles soient au vif ; puis, après l'avoir imbibé de jus, on le laisse sur la plaie perdant vingt-quatre heures.

Mais ceci est un remède très coûteux ; de plus, il ne trouve pas son application tous les jours. En revanche, en voici d'autres d'usage courant qui conviennent aussi bien au pauvre qu'au riche.

Pour les maux de doigt, prenez, dit notre homme, des oignons de lys, et faites-en des cataplasmes, ou mieux, remplacez-les par de la matière fécale.

Pour prévenir ou guérir la paralysie, buvez, à jeun, un verre d'urine.

Quand vous allez à la garde-robe et que... ah ! diable, comment dirai-je bien ? et que, par suite d'une constipation opiniâtre, vous faites de terribles efforts, prenez donc tout simplement une potion composée de vin blanc ou de poiré mêlé d'excréments de chats.

Vous le voyez, tous ces médicaments se recommandent par leur extrême propreté ! Continuons notre revue de la pharmacopée du rebouteur, je vous jure qu'elle en vaut la peine. D'ailleurs, je ne citerai que les plus efficaces (?)

Les doigts taupés, c'est-à-dire trempés dans du sang de taupe, font cesser immédiatement les maux de dents.

Pour se débarrasser des verrues, frottez-les (sans être vu, par exemple) sur la basque de l'habit d'un cocu. Maintenant, cherchez un cocu, et un cocu en habit !

Pour les fraîcheurs (bronchite chronique) appliquez-vous, tout doucement, sur la poitrine, un petit lapin ouvert vivant. S'il s'agit d'une bronchite remontant à l'enfance, il vaut mieux mettre dans le lit du malade un petit chat qui meurt à sa place. Est-ce trouvé ?

La jaunisse chez les enfants disparait radicalement après absorption de trois ; sept ou neuf poux du corps. - Sans doute que plus ils sont gros, mieux ils guérissent !

Les jeunes filles, pour se délivrer de la même maladie, doivent pisser chaque jour sur une touffe de plantain jusqu'à ce que la plante périsse.

Ailleurs, on fait manger des souris aux enfants pour les sauver de la coqueluche.

De plus en plus propre, n'est-ce pas ? On croirait que le paysan normand regrette le fumier sur lequel naissent les cochons.

Croyez-vous que le rebouteux n'a pas d'autres cordes à son arc ? Il pratique ni plus ni moins la saignée selon les règles spéciales, par exemple, et à certains jours ; jamais le mardi, le vendredi, le samedi. Pourquoi ? Ah ! dame, vous pensez, eux-mêmes ne savent pas pourquoi, du reste, voilà le calendrier de notre chirurgien :

Saignée du jour Saint-Valentin
Fait le sang net soir et matin.
La saignée du jour de devant
Garde des fièvres pour constant.
Le jour Sainte-Gertrude bon fait
Se faire saigner du bras droit
Celui qui ainsi le fera
Les yeux clairs cette année aura.

Au lieu de porter des conserves, qu'en dites-vous, l'envie ne vous prend-elle pas de vous laisser ouvrir la veine avec un couteau-serpe ?

C'est encore le rebouteur qui conseille de mettre un morceau de foie de veau aux pieds d'un malade atteint de fièvre typhoïde, et de le laisser jusqu'à ce que la puanteur rende le séjour de la chambre inhabitable !

C'est lui qui fait disparaitre la fièvre, la migraine, la dyssenterie en promenant le pouce en croix sur la tempe, ou bien en récitant les paroles suivantes :
« Au nom de saint Exupère et de sainte Honorine, arrière fièvre d'avant, fiévre d'arrière, fièvre printanière, fièvre quartaine, fièvre quintaine : ago, superago, consummatatum est. » Dire trois Pater, et trois Ave. Si la fièvre résiste à ce moyen, et c'est plus que probable, il écrit alors ces paroles sur un parchemin vierge, le lie au poignet du malade, qui le garde neuf jours. Forcément, bien entendu, au bout de ce temps, la fièvre a baissé !

Je vous le dis en vérité, le rebouteur est plus écouté que le médecin. Au XXI siècle, il sera tout aussi populaire qu'aujourd'hui, parce que nul autre ne sait mieux exploiter la bêtise et la crédulité du public, tant il est vrai que le règne de la raison n'est pas encore commencé !


Dr Ed. SPALIKOWSKI.




La Nourrice
r jeune, ni vieille, plutôt entre deus àges, le sein tari, la figure déjà ridée, la nourrice va, vient dans la grande cuisine aux solives noircies, vêtue d'un caraco 'ris, d'une jupe de laine rayée qui s'arrête aux mollets, les cheveux pris dans un foulard roulé.
Elle crie, tempête et jure plus souvent qu'elle ne rit.
Trois bambins sont là clans un coin de la pièce quelquefois près du feu, plus souvent appuyés sur une table, tous trois venus à la ferme faire le rude apprentissage de la vie.
Je ne veux point parler ici de ces mercenaires sans pitié, qui ne rendent que mort le chérubin rose confié par les parents.
Toutes ne sont pas heureusement de ce calibre là, mais le résultat est souvent le même grâce à l'impéritie des meilleures.
Notre nourrice a besoin de vivre, et elle ne maltraite point de parti pris les enfants dont elle accepte la garde.
La mauvaise Hygiène par exemple ne la rend pas moins marâtre involontaire. Elle n'est jamais embarrassée pour guérir le carreau, l'entérite, les convulsions. Généralement son remède est pis que le mal. Il faut être d'une constitution à toute- épreuve pour supporter sa thérapeutique vétérinaire, ou pour attendre le " bon vouloir des saints qu'elle invoque dans ses neuvaines.
Bien entendu si l'enfant n'est pas trépassé c'est qu'il vit; la nature a triomphé, dites-vous, erreur, c'est saint Laurent. qui l'a sauvé. 7e n'ai jamais compris ce que saint Laurent venait faire ici.
La nourrice est fière de ses gars, elle en parle à tout venant, se vante de les élever mieux que personne, en leur donnant plus d'eau-de-vie de cidre ou de fip due n'importe quelle autre. Elle ne dit pas par exemple que l'enfant pisse au lit. plus souvent qu'à son lotir, que ses langés par contre ne sont pas renouvelées aussi souvent que le besoin fexigerail, mais tout cela n'est rien
du moment que le p'tiot braille et hurle dans la maison, c'est signe qu'il pousse dru, quand bien même ses cris proviendraient de coliques dues au lait sûr, à la diabolique tétine de caoutchouc ou à la farine lactée mal préparée.
Mais notre normande a pour maxime qu'il ne faut pas être difficile dans l'existence, et l'enfant n'a qu'un tort, celui de ne pas comprendre que c'est pour son bien qu'on le laisse s'empoisonner, ou croupir dans ses couchettes sales. <c Ta, ta, ta, dit-elle souvent., il en verra bien d'autres '. » Ah! le pôvre je le plains, alors
La nourrice a comme éternel ennemi le médecin. Elle ne va d'ailleurs le qu'vi que lorsque le nourrisson est mort ou à peu près. D'où celte conclusion fatale : « Vous voyez bien qu'il n'est pas plus malin qu'mé, il n'la pas sauvé ! »
Aussi l'enfant mis à la campagne doit-il garder ses premières dents contre les deux ou trois bonnes femmes, diseuses de bonne aventure, rebouteuses, dénoueuses d'aiguillettes, qui ne disent, ne dénouent et ne reboutent rien, entre parenthèses, mais grâce auxquelles le marmot fera connaissance avec les applications, contractions, frictions, breuvages les plus sales, les plus infects, les plus répugnants que jamais Codex ait renfermés. - Retenez bien ceci, que c'est toujours pour le bien de l'enfant !
Un pharmacien ne trouverait pas ces choses-là, il faut être vieille idiote pour avoir l'imagination aussi fertile en inventions malpropres.
Mais l'enfant lui-mème est un moyen de guérison. Son urine sert à tout, comme liniment pour laver les seins des femmes en couches,, et comme tisane pour les graveleux, et j'en oublie !
""l'enfant échappe sain et sauf des mains de sa nourrice, c'est que celle-ci est. une brave femme pas trop têtue et d'un bon coeur ; à celle-là il devra de la reconnaissance car ces paysannes dévouées ne se rencontrent pas journellement.
S'il meurt, les parents n'auront qu'à s'en prendre au médecin qui a tué l'enfant,'ou à l'enfant lui-même qui avait un tempérament de pauvre diable. La nourrice n'a qu'à se féliciter des soins donnés, et s'offrira de prendre un nouveau nourrisson, pour le faire crever d'une autre façon
.    .
Mères, gardez vos chérubins près de vous, si vous ne voulez un. jour. verser des larmes en suivant un petit cercueil recouvert d'un drap blanc, cheminant entre les haies d'aubépine en fleurs qui bordent le sentier des cimetières de vos hameaux normands !
Ed, SPALIKOWSKI.
Types Normands
1, - LE CACHEUX DE BŒUFS
e grand matin je suis réveillé par des cris et un bruit particulier que je reconnais bien. C'est le hurlement guttural et le claquement sec du fouet du cachetur(1). Je rue lève en maugréant. Les cris se multiplient entremèlésdejurons et de nouveaux claquements de fouet; puis un bruit sourd d'animaux qui foulent la chaussée légèrement humide.
Voilà une cache. Et le troupeau de beeufs que conduit un, rarement deus grands gars, est parfois considérable. Les ])êtes sont douces à conduire, plus traitables souvent que celui qui les pousse. Les plus fortes marchent en tète, les cornes menaçantes; d'autres restent en arrière, fatiguées de la route sans doute. Le caclieux les aperçoit, devine la cause de leur retard et, sortant de sa poche un couteau-serpette„ il saigne le irainard qui reprend sa place dans le rang., Seulement une longue tramée rouge indique le passage de la cache, et parfois les bovidés aux pieds ensanglantés font pitié.
Mais de nouveau les cris se font entendre, les claquements de fouet recommencent. Pans quelques heures ce sera pire encore.
Au prochain mastroquet, notre homme à la face rougeaude et bestiale va s'arrêter pour se transformer en brute avinée, zigzaguant sur la route et laissant le bétail errer comme il l'entend.
Quand le soir descend, le cacheus sort de sa torpeur. Il songe en effet au -lie qui l'attend. C'est une ferme pourvue d'étable ou de pacage, où se reposent les beeufs harassés tandis que le conducteur trouve tout préparés un ])on feu clans l'âtre, l'andouille et le lard à côté de la miche de pain et (lu pichet de cidre. A peine est-il entré dans la maison que sa grosse vois fait trembler la faïence (lu dressoir - les gamins qui somnolaient sur une chaise se réveillent effrayée mais se rassurent bientôt en le reconnaissant, et les rnaitres du logis
(1) Ce mot cacheux est un vocable patois qui signifie chasseur. Caclieux désigne donc celui qui pousse les boeurs. Le verbe cacher est très emplopè en Normandie. 11 n'est pas rare par exemple d'entendre les l'ennuies qui allaitent dire « qu'elles vont cacher leur lait a, c'est-à-dire faire passer leur lait.
s'attablent près de lui, versant le cidre et l'eau-de-vie jusqu'à ce que la fatigue et. les fumées de la boisson, engourdissant la brute, la jettent enfin vaincue dans un lit aux draps rugueux.
Alors toute la nuit un ronflement sonore troublera le silence de la ferme jusqu'à ce qu'à l'aurore les premiers beuglements réveillent le dormeur qui s'en va finir de cuver son alcool au grand air.
II. - LE VOLEUR DE SAPINS
~    IRCHANT lentement, s'arrèc~2,EL tant de temps en temps pour épier le garde vigilant, le maraudeur, en veste brune déchirée, de gros souliers aux pieds, s'avance au milieu des taillis.
A quelques pas derrière lui, un compagnon le suit, observant ses moindres gestes, et, d'un air de connaisseur, ils examinent tous deux chaque sapin, choisissant celui qui semble de meilleur profit.
Il fait déjà presque nuit et la forêt s'étend enrayante et sombre devant les deus hommes silencieux.
Ce ne sont ni des brigands, ni des paresseux, des propre à rien, pour parler comme chez nous, mais le plus souvent il s'agit de pauvres infortunés chargés de famille qui terminent leur rude journée de labeur en tâchant d'économiser l'argent du chauffage ! Le bois coûte si cher aujourd'hui, l'existence est si dure et la chaumière si pleine d'enfants 1
Voilà notre affaire, dit l'un d'eux à voix basse. Au même instant luit la lame d'une scie. Préalablement on l'enduit d'un peu de graisse, car il ne faut pas que le moindre bruit. attire l'attention de « l'homme bleu » . L'entaille est faite à vingt centimètres du sol; chacun saisit un bout de l'outil, et la crainte, chose étrange, décuplant leurs forces, l'acier semble trancher un corps mou.
L'arbre penche, c'est lion. P'un vigoureux coup (le main, le conifère oscille et s'abat avec fracas sur le sol (lui rend un son sourd.
Mais nos audacieux ont déjà disparu. Ils se tiennent cachés dans quelque buisson voisin. Si le garde n'a pas entendu, tout est pour le mieux : comme les lézards sortant de leur retraite, les maraudeurs quittent en rampant leur cachette, et rapides comme l'éclair ils scient la tète du sapin, puis sans mot dire, d'un même effort, ils saisissent chacun une extrémité du tronc vésineux, pour regagner à P    b as furtif le village qui s'endort dans la brume du soir.
La sueur perle sur leurs fronts ; la charge est lourde et leur marche austère.
Pas un arrêt, pas une plainte jusqu'à la lisière de la forêt. Alors se sentant plus en sûreté, ils déposent leur fardeau sur quelque brouette ou même sur une petite charrette à bras qu'ils ont prudemment laissée dans l'ombre, et tous deux, parlant déjà du butin à partager, rient à gorge déployée de la bonne farce qu'ils ont. jouée au garde-forestier.
111. - LE BRACONNIER
LUS sinistre est le braconnier,, plus terrible que le voleur de sapins. Pour lui le meurtre n'est pas une épouvante ; il triera s'il le le faut l'imposteur qui le prive du gibier convoité. Et d'ailleurs il rapine par commerce et non plus par besoin. Or chacun sait toutes les vilenies que l'amour de l'argent peut faire commettre.
Aussi le garde ferme-t-il l'ceil parfois sur la fuite des sapins, dont il s'explique facilement la brusque disparition dans le triage tant de fois traversé; ruais en revanche il s'ingénie pour surprendre les poseurs de collets.
Lebraconnier sait qu'onle guette;
il se fâche tout rouge quand on le prend la main dans le sac; il riposte et s'arme d'un couteau, pré[ à répandre le sang, si le fusil du garde ne le tient en respect. J'en ai connu pourtant de ces dévastateurs de garennes qui n'étaient point, aussi terrifiants !    ' .
L'un d'eux surtout (je le vois chaque jour encore passer sous ma fenêtre), est un vieux matois, aux cheveux blancs embroussaillés, en éternelle blouse bleue toujours sale, avec un béret de garçonnet sur l'oreille, riant à tous, petits ou grarids,_et racontant à qui veut l'entendre le récits de ses exploits.
Un jour qu'il oj.réi•ait dans le bois Cany, sis aux portes de Ronen, et qui jouit d.'une si mauvaise réputation, bien méritée d'ailleurs, ce jour-là, dis-je, notre homme avait pris six beaux lapins et sans plus se gêner les portait dans une potiche roulée en bandoulière. Survint le garde qui l'avait vu.
Le braconnier le reconnut. Plusieurs fois déjà, c'était le même qui lui avait dressé procès-verbal. Il s'agissait alors d'un lapin ou deux. Mais cette fois, pensez-vous, il avait là sur, son dos six de ces charmants animaux si délicats en rôts ou en civets; le braconnier, d'habitude assez bonasse, était furieux. Etant grand et robuste,. armé d'un solide gourdin, il crut bon d'intimider son adversaire et de lui poser ses conditions. « Tenez, lui cria-t-il sans sourciller, j'ai six
cc lapins%ui 7)w sont romnza~ielei ; je vous en donnerai deux,' laissez-moi les «'autres l »    . . Le garde commença, à récriminer. L'autre se fâcha de plus belle. . « Inutile « de protester, mon petit, reprit-il, ou ton affaire est faite.
Et diable, il l'eût bien faite, sans mal et sans regrets !
Le garde oublia sa consigne. Ne l'accusons pas trop    :    les - gardes sont -des hommes comme nous ; tous ne peuvent être des -héros du devoir. Il partit l'oreille basse, emportant ses rlew~ lapins,    et    mon -vieux braconnier qui me contait la chose se tenait les côtes, en me jurant qu'il recommencerait !
Dr Ed. SPAL rr;ojvssr.


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