DUVAL, Louis (1840-1917) : Les diableries de Domfront (1902).
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : Norm 148) du Pays normand, revue mensuelle illustrée d'ethnographie et d'art populaire, 3ème année, 1902.

Les diableries de Domfront
par
Louis Duval

~*~

DOMFRONT, paradis des hommes d'affaires, enfer des sous-préfets, terreur des malandrins, en vertu du proverbe fameux :

Domfront, ville de malheur,
Arrivé à midi, pendu à une heure.

a eu aussi au point de vue de la diablerie une réputation qu'il ne faut pas laisser tomber dans l'oubli.

Les seules sorcières qu'on y connaisse aujourd'hui sont celles du mont Margantin qu'on aperçoit au premier plan du panorama magnifique qui se déroule autour de Domfront, mais sous ce nom on ne désigne plus que les délicieuses perdrix grises qu'abritent les bruyères et les buissons dont est couvert le plateau du mont Margantin.

Il en était autrement au temps du compère Mathieu, de Jérôme et de Jean de Domfront. Au sommet du mont s'élevait un gros hêtre près duquel aurait été bâti, avant l'établissement du christianisme, le temple de Cérès détruit par saint Front, apôtre du Passais. Au pied de ce hêtre eurent lieu, dit-on, pendant longtemps, des assemblées nocturnes, décorées du nom de Sabbat, auxquelles le diable en personne aurait daigné présider sous la figure d'un grand bouc noir.

C'est du moins ce qui est affirmé dans la Réponse à la lettre écrite à M. le Curé de Domfront, au milieu du XVIIIe siècle, conservée dans les papiers de M. Caillebotte, auteur d'une Histoire de Domfront, qui me fut communiquée il y a une vingtaine d'années par M. Urbain Patou, avocat à Avrilli.

D'après l'auteur de la Réponse le Sabbat comportait plusieurs parties auxquelles tous ceux qui y étaient convoqués n'avaient pas le droit d'assister. Des danses précédaient et accompagnaient l'ouverture de ce qu'on pourrait appeler les grands mystères de la sorcellerie, dont la vue était interdite aux profanes. Les postulants ou apprentis n'étaient admis qu'à cette partie de la fête. Au milieu du cercle étaient les apprentis sorciers qui s'exerçaient à la composition des philtres, des maléfices destinés aux opérations magiques,  nouement des aiguillettes, stérilité, maladies diverses sur les hommes et sur les animaux, grêle, tempêtes, sorts, etc. Les maîtres sorciers avaient seuls le privilège de se tenir auprès du bouc noir et de lui rendre leurs hommages dont nous supprimons les détails immondes. Ce n'était, naturellement, qu'après des épreuves longues et difficiles qu'on était admis à cette suprême faveur.

Les nuits où avait lieu le Sabbat, on préparait un grand festin ; on tuait un taureau noir dont on réservait le sang et les entrailles pour la composition des maléfices; le reste était mis à la broche devant un grand feu autour duquel l'assemblée nue dansait une ronde infernale. On s'asseyait ensuite sur la bruyère et les réceptions de sorciers commençaient. Le récipiendaire s'approchait et jurait un inviolable secret en signant le pacte de son sang. Le grand bouc noir le faisait alors asseoir à sa droite et lui mettait sur la tête une couronne de gui de chêne. A partir de ce moment il était en possession des droits et privilèges réservés aux maitres sorciers.

Il faut bien croire que ces assemblées ont réellement existé, puisqu'on en trouve des traces dans les légendes populaires qui circulent encore aux environs de Domfront. On raconte que, pour éviter la confusion des hommages rendus au grand bouc noir, les habitants du pays, ses suppôts, se partageaient en deux bandes. Ceux de Saint-Brice, de Lucé et de Torchamp, s'étaient réservé la fesse gauche ; ceux d'Avrilli, de la Baroche et de Ceaucé, la fesse droite. On prétend encore que pour s'assurer de la fidélité de leurs femmes et pour mettre leur front à l'abri de tout accident fâcheux, les maris avaient bien soin de toucher les cornes du grand bouc.

Ces assemblées nocturnes durent appeler de bonne heure l'attention des juges de Domfront. On sait que le Parlement de Normandie en 1672 fit arrêter un grand nombre de bergers et autres gens accusés d'être sorciers.

Suivant l'auteur cité ci-dessus, les assemblées du Mont Margentin auraient fini par se réduire à une réunion annuelle, la veille de la Saint-Jean, au lever du soleil, ou plutôt des soleils, puisqu'on prétend que du haut de la montagne on voit ce jour-là trois soleils.

La déclaration du roi du mois de juillet 1682 contre les magiciens, sorciers ou empoisonneurs ne réussit pas à purger le pays de tous les restes de superstitions et de diableries.

II existe près de Domfront, à Saint-Bômer-les-Forges, un ancien château appelé le Château du Diable, auquel se rattache une légende fantastique reproduite dans Esprits et Fantômes, recueil de légendes (Domfront, Liard, 1872).

Cet état d'esprit favorisa différentes tentatives criminelles dont les juges de Domfront eurent à s'occuper vers le milieu du XVIIIe siècle. Sur la fin de mars et au commencement du mois d'avril 1745, des malfaiteurs, déguisés en moines et en ermites, entrèrent de nuit dans l'église de Notre-Dame-sous-l'Eau et renversèrent toutes les tombes, notamment dans la chapelle des Douze Apôtres. Ils renversèrent en outre une grosse pierre grise servant de tombeau, placée devant l'autel et pour cela se servirent de bœufs, de chevaux et de poulains à décharger le cidre. Il résulte de l'information faite à ce sujet que par ce moyen ils découvrirent un grand trésor qu'ils enlevèrent et dont ils montrèrent des pièces (1).

En 1756, André Husson, de Lonlai-l'Abbaye, présenta une plainte au lieutenant particulier au bailliage de Domfront contre les calomnies portées contre lui par plusieurs habitants de la paroisse qui l'accusaient d'avoir ensorcelé leurs chevaux et d'en avoir fait périr plusieurs par ses maléfices. D'autres prétendaient que par la même voie « il leur dérobait le lait et le beurre de leurs vaches, qu'il avait tournoillé trois fois à l'entour de leur maison pendant qu'ils faisaient un remède contre ce sortilège, parce qu'ils tiroient le cœur d'un cheval que ledit plaintif étoit taxé d'avoir fait mourir par magie, qu’ils larderoient le cœur de clous, d'aiguilles et d'épines et que le plaintif ne manquerait pas de venir à leur maison. »

Les plus acharnés annoncèrent qu'ils le tueraient d'un coup de fusil ; « que, pour cet effet, ils le chargeraient avec trois balles pendant qu'ils feraient bouillir la corne d'un des chevaux qu'ils avaient perdus de mort naturelle. »

L'apercevant un jour, les forcenés fondirent sur lui, un coutelas à la main, en disant « qu'il étoit plus sorcier que le diable ; qu'il faisoit perdre le bien aux autres, mais que le diable emporteroit le sien à son tour (1). »

Dans la même paroisse, en 1765, des malfaiteurs « faisant les mauvais esprits », au moyen d'échelles, pénétrèrent dans les maisons par le haut des cheminées et emportèrent tout ce qui était à leur convenance en menaçant ceux qu'ils avaient dépouillés de les tuer et de mettre le feu à leurs maisons s'ils portaient. Plainte (1).

Dans notre siècle même nous avons pu constater dans le même arrondissement des faits d'envoûtement absolument semblables à ceux que nous avons rappelés plus haut, et noirs pouvons affirmer qu'à l'heure actuelle la croyance aux sorciers n'a nullement disparu.

M. Jules Lecœur, dans ses Esquisses du Bocage Normand, a donné d'ailleurs les plus curieux détails sur les pratiques et les manœuvres employées encore de nos jours par les prétendus sorciers dont les tribunaux ont été plusieurs fois obligés de s'occuper.



NOTE :
(1) Archives de l'Orne. Fonds Caillebotte..

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