DUBOSC, Georges (1854-1927) :  Le Journal de Rouen et ses transformations de 1870 à 1921 (1925).
Saisie du texte : O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (6.IX.2016)
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Orthographe et graphie conservées.
Première parution dans le Journal de Rouen du dimanche 8 mars 1925. Texte établi sur l'exemplaire de la médiathèque (Bm Lx : norm 959-VIII) .


Par ci, par là

LE « JOURNAL DE ROUEN »
ET SES TRANSFORMATIONS

III

DE 1870 A 1921

par
Georges DUBOSC
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Pendant toute la première période de la guerre franco-allemande de 1870-1871, le Journal de Rouen, après la proclamation de la République, le 4 septembre, fut surtout renseigné sur les opérations militaires à la lisière des départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure par l'excellent Dessolins, qui faisait la navette, entre la vallée de l'Andelle, formant le front et la vieille capitale normande. Très alerte, brillant reporter, Dessolins allait interviewer rapidement, à la descente des trains et des voitures publiques, tous les voyageurs débarquant encore à Rouen pour leurs affaires. Pendant ce temps-là, la direction politique était assurée par M. D. Brière et par Charles Beuzeville. Quand l'armée allemande de Manteuffel, descendant d'Amiens investit Rouen, tandis que l'armée française du général Briand, se dirigeant sur Honfleur, abandonnait notre cité, le 5 décembre 1870, le Journal de Rouen, comme son confrère le Nouvelliste de Rouen, suspendit sa publication. Il ne la reprit que le 5 février 1871, pour préparer les élections législatives à l'Assemblée nationale. Pendant ce temps, la population ne fut renseignée que par une petite feuille mensongère, Le Moniteur officiel, rédigé par l'autorité prussienne et imprimé sur les presses réquisitionnées de Boissel, rue de la Vicomté. Ce n'est pas d'hier, comme on voit, que date La Gazette des Ardennes que la dernière guerre a rendue célèbre ! C'est pendant cette cessation de publication du Journal de Rouen, que furent édifiés les ateliers vitrés de l'imprimerie, dans la cour de l'hôtel de la rue Saint-Lô. Ce beau local, qui porte les noms des fondateurs de la typographie, fut construit par l'architecte Janet, puis repris et modifié par l'architecte Simon. Il occupait tous les locaux de l'ancien Hôtel des ventes, avec sortie sur la rue des Carmes.

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Bientôt les événements se précipitaient, et, la Commune insurrectionnelle de Paris, se dressait, le 18 mars 1871 contre le gouvernement légal. Degouve-Denuncques, l'ardent et vaillant collaborateur parisien du Journal de Rouen, avait été nommé par Thiers, qui appréciait depuis longtemps sa valeur et son caractère, adjoint puis maire du Xe arrondissement de Paris. Les énergumènes communistes vinrent lui signifier sa destitution. Degouve-Denuncques reçut le papier qu'il parcourut et le déchira, en disant aux délégués qu'il ne reconnaissait pas le droit d'un pouvoir insurrectionnel. Si on voulait l'arrêter, il faudrait venir plus nombreux. Pour se venger, les délégués communistes arrêtèrent alors comme otages, sa femme et filles et ne les relâchèrent que le lendemain. Pendant quelques années encore, bien qu'il fût très souffrant, Degouve-Denuncques, continua à adresser sa correspondance, qu'il rédigeait d'une écriture microscopique faisant le désespoir des typographes. Il combattait vigoureusement les hommes du 16 mai comme il avait combattu les révolutionnaires du Comité central. Quand en août 1877, un procès fut intenté au Journal de Rouen, devant le tribunal et la Cour de Rouen, il se présenta fièrement et fut condamné à quinze jours d'emprisonnement. On peut dire, du reste, que Degouve-Denuncques fut alors accompagné à la prison Bonne-Nouvelle par les sympathies de tout ce qu'il y avait de libéral en France. Au sortir de sa prison, le ministre de la justice Dufaure, revenu au pouvoir, crut devoir récompenser par la Légion d'honneur les services de tous genres rendus par le journaliste à la cause de la République. Degouve-Denuncques mourut le 4 mai 1878, à Compiègne, où il avait été s'installer momentanément dans l'espoir de rétablir sa santé.

Quelques années auparavant, un autre deuil avait frappé le Journal de Rouen.

Celui qui l'avait développé et qui, par l'activité intelligente de son esprit, lui avait aminé son autorité, Desiles Brière, qui était né le 5 février 1806, s'éteignait à Rouen, le 22 mai 1872, après avoir pris une part active non seulement à la politique, mais aussi-aux grands travaux de vicinalité qu'il avait alors provoqués et auxquels il avait participé. Sur sa tombe, Charles Beuzeville et Frédéric Deschamps. si souvent mêlés avec lui aux luttes politiques de la monarchie de Juillet et de la Seconde République, évoquèrent sa mémoire. Son frère, Emile Brière, avait été un des plus grands imprimeurs-libraires parisiens.

Depuis longtemps associé à l'œuvre de son père, Léon Brière, qui prenait la direction du Journal de Rouen en 1872, était déjà mêlé à la grande presse par son mariage avec Mlle Marguerite Lebey, fille du directeur de l'Agence Havas. Il continua, tout d'abord, l'œuvre entreprise, avec les anciens collaborateurs de son père, Charles Beuzeville, P. Gravier comme correspondant parisien, et Léon Fabert, qui était rentré en 1878 comme secrétaire de la rédaction, et devint rédacteur en chef, lors du départ définitif de Charles Beuzeville, en 1882. Pendant cette période, plusieurs écrivains de talent passèrent par la rédaction du Journal de Rouen : MM. Guillemot, Labessade, Delpech, plus tard proviseur du lycée de Foix et qui devint ensuite sénateur de l'Ariège. Antérieurement à cette époque, d'autres rédacteurs occasionnels tinrent certaines rubriques dans le vieil organe rouennais, tels : MM. Launay, rédacteur commercial ; Glin, qui fut si longtemps chargé des informations des marchés industriels ; Henry Houssaye, qui fit ses premières armes dans la critique d'art ; Victor Giroux, qui signa la « Revue de la presse » avant de devenir le directeur de la Chronique de Rouen, dont les bureaux se trouvaient dans la rue de l'Hôpital, non loin de nos bureaux actuels ; un chroniqueur fort spirituel, Eugène Guinot, qui rédigeait de façon charmante la « Revue parisienne ».

En 1878, la correspondance de Paris, qu'avait dû abandonner Degouve-Denuncques, était tenue par Charles Simon, l'un des fils du ministre Jules Simon. Dans une grande fête donnée au Château-Baubet, le 1er septembre 1878, pour célébrer le demi-centenaire de la direction des Brière, Charles Simon s'exprimait ainsi :

« Votre journal, Messieurs, a inventé l'opportunisme avant même que le nom ne fût trouvé. Vous, avez fait mieux que de l’inventer, vous l'avez pratiqué. Vous avez suivi une ligne de conduite arrêtée qui peut se résumer en deux mots : modération et fermeté. Tout le secret de la politique est là, et les partis qui savent montrer une grande fermeté dans les principes, une grande modération dans leur application, sont assurés de triompher et surtout de voir leurs idées triompher. C'est ce qu'on a appelé la politique des résultats. »

Pouvait-on mieux définir la politique qu'a toujours suivie le journal qui représente l'esprit des populations normandes ?

A cette vieille rédaction intermédiaire du Journal de Rouen, appartinrent encore : Gaston Lafaille se rattachant à la famille Lebey, qui, sous le nom de Maurice Gérard fut longtemps attaché comme critique d'art à la rédaction du Nouvelliste ; Georges Tocqueville qui remplissait les fonctions de localier, de petite taille, mais toujours en tenue impeccable, chapeau haut de forme et immuable cravate blanche. Il avait publié quelques poésies d'actualité sur les Mobiles à Moulineaux et sur les Pigeons de la République, souvent dites dans les concerts et sur les théâtres, et quelques chansonnettes normandes chantées par un excellent comique amateur, le chanteur Voise, qui patoisait si bien. A la rédaction ordinaire il faut joindre aussi : MM. Salomon, d'un caractère un peu sombre, et Maisonneuve, qui complétait la revue de la presse.

Pendant cette première période de la direction de M. Léon Brière, au Journal de Rouen, fut placé comme prote et metteur en pages, M. Morlot qui était originaire de la Martinique, auquel succéda, pendant de longues années, M. Potel, puis M. Edouard Delisle, physionomie originale de vieillard, ayant toujours sur son bureau, dans un petit verre, quelques fleurs qu'il aimait à porter à sa bouche. A ce poste succéda M. Chardon, qui, depuis de très longues années, est attaché au journal.

Le service de l'imprimerie avait subi aussi des transformations nombreuses. A la vieille presse dite « aux aveugles », dont l'énorme volant était mis en action par un aveugle, le père Farcy, qui, pendant la journée sollicitait la charité publique sur la route de Bonsecours, avait succédé une grande presse à retiration, à quatre margeurs, actionnée par une machine à vapeur. On appliqua ensuite à une machine à réaction le moteur à gaz à explosion, inventé par A. Delamarre-Deboutteville.

A la tête de l'administration, se trouvait l'excellent Lespine, qui était entré en 1851, administrateur dévoué, travailleur infatigable, qui trouvait encore le temps de diriger une de nos grandes sociétés de secours mutuels. Près de lui, comment ne pas se rappeler la figure de M. Martinais qui portait le titre de « caissier » et de M. Kromberg, d'origine alsacienne, qui a appartenu si longtemps à l'administration du Journal de Rouen ? Comment ne pas citer M. Laverdure qui succéda à M. Lespine et qui s'établit, par la suite, imprimeur à Alençon ?

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En 1882, le rédacteur en chef Léon Fabert, ayant dirigé sa vie vers un but nouveau, attiré par les mirages des expéditions coloniales, M. Joseph Lafond, dont le nom est resté attaché au Journal de Rouen ; fut appelé par M. Léon Brière, à diriger le grand organe de Normandie. On ne pouvait faire un meilleur choix.

On a souvent conté l'arrivée de Joseph Lafond à Rouen. Il débarqua un soir d'un train de Paris à la vieille gare de l'Ouest où l'attendait le fidèle Lespine, et tous deux descendirent par la rue Jeanne-d‘Arc mal éclairée, pour se rendre à la rédaction, rue Saint-Lô. L'aspect de la ville nocturne était si peu engageant que Joseph Lafond demanda à son compagnon « si on serait bientôt sorti des faubourgs » !!

Originaire de Montbrison, où il était né le 22 janvier 1851, Joseph Lafond était le fils d'un libraire fort érudit. Elève du Lycée de Lyon, puis répétiteur au Lycée Saint-Louis, où il avait été le camarade d'universitaires distingués comme Ligeret, Lintilhac, et où il avait également connu Arsène Alexandre, le critique d'art de Figaro, Joseph Lafond entra fort jeune dans le journalisme. Collaborateur au Parlement, il passa ensuite au Globe, dont il devint bientôt le rédacteur en chef. Appelé au Journal de Rouen, à peine arrivé, il devait donner rapidement sa mesure.

Il compta certainement, en effet parmi les plus éminents de tous les rédacteurs politiques qui se succédèrent dans la vieille maison de la rue Saint-Lô. Comme on l'a dit « il fut l'âme du journal, qui lui dut sa prospérité et sa grandeur ». Il avait toutes les qualités qui font le grand journaliste : des connaissances variées dans tous les ordres de la pensée, une mémoire surprenante de précision, un souci de documentation qui lui faisait lire tous les ouvrages nouveaux, français ou étrangers, toutes les revues, où il pensait devoir rencontrer quelques idées neuves ou originales, même contraires aux siennes. A cette curiosité naturelle, Joseph Lafond joignait l'art d'écouter et tout en jugeant rapidement la valeur des hommes, il savait qu'on peut toujours tirer d'eux quelque renseignement, un jour utilisable.

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Très rapidement, avec la souplesse de son esprit et son observation profonde, Joseph Lafond s'adapta à l'esprit normand et à la sagesse politique de sa province d'adoption. Il s'initia très heureusement à la connaissance des hommes et des choses et s'instruisit des ressources et des besoins de la contrée, se ralliant habilement aux doctrines de la protection économique qui s'imposaient dans une région industrielle et agricole. A son arrivée à Rouen, le nouveau rédacteur en chef trouvait d'excellents collaborateurs.

A la rédaction, on comptait alors M. Artus Cabot (aujourd'hui secrétaire honoraire de notre rédaction), qui après de fortes études classiques, était entré en 1879 au Journal de Rouen, comme correcteur, puis était devenu un excellent rédacteur local, sachant traiter avec une compétence approfondie toutes les questions municipales octrois, questions financières, port de Rouen, organisation des transports publics, et particulièrement toutes les questions d'assistance et de mutualité auxquelles il s'était attaché. A ces préoccupations très sérieuses, il joignait le souci de donner, par la variété des informations et par des « à cotés » pittoresques ou artistiques, un intérêt toujours plus vif à la « locale ». Plus tard, au secrétariat de la rédaction, il devait apporter les mêmes qualités de prudence, d'observation, de travail infatigable, auxquelles il faut ajouter le talent d’un polémiste, armé d'arguments solides, dont les coups furent souvent redoutables et décisifs dans les luttes politiques.

A ses côtés, s'assirent à la table de rédaction successivement : M. Durand, qui devait comme Léon Fabert suivre une carrière coloniale ; M. Vialle, qui après avoir été attaché au parquet et avoir été rédacteur en chef de la Vigie de Dieppe, rendit des services nombreux au Journal de Rouen, malgré de terribles souffrances que cet homme charmant supporta avec courage, jusqu'au jour où la mort l'emporta jeune encore ; Hugues Delorme, le poète délicat et amusant du Figaro ; M. Maurice Conge, qui rédigeait non sans une verve spirituelle la chronique locale et qui est aujourd'hui rédacteur en chef du Petit Havre ; M. Landry, actuellement rédacteur parlementaire à la Journée Industrielle ; P. Duchemin, un ancien instituteur, auteur de très nombreuses notices historiques sur les communes de l'Eure et de la Seine-Inférieure, notamment des monographies du Bourgtheroulde, de Saint-Etienne-du-Rouvray, de Sotteville et du faubourg Saint-Sever, du Canton de Motteville sous la Révolution, du Département de l'Eure avant la Révolution, directeur de la revue La Normandie littéraire, qui, après avoir débuté comme correcteur, passa au service des informations départementales.

A ce service se rattachaient des correspondants devenus fort, nombreux, parmi lesquels il faut citer le vénérable doyen des correspondants, Henry Jallain, qui assura si longtemps le service de Saint-Etienne-du-Rouvray aujourd'hui retiré à Epouville ; Gaston Donnette, le regretté correspondant du Petit-Quevilly, qui a rendu tant d'utiles services aux sociétés de la région et qui écrivait de si amusants comptes rendus de ses ascensions aérostatiques !

A cette époque, il n'y avait pas encore d'installation téléphonique (elle ne fut organisée qu'en 1885). Un porteur spécial attendait jusqu'à une heure, à la Poste, les derniers télégrammes. A cette heure, on n'avait plus rien à attendre, et le porteur l'indiquait en criant à pleine voix, du bout de la rue Saint-Lô : « C'est mort !!! »

Notons encore à cette époque, MM. Francis-Marcel Lamy, le spirituel revuiste qui après la guerre fut secrétaire de la rédaction ; Gaston Dumont, écrivain de talent tombé glorieusement sur le front ; Besnard, l'actif et précis chroniqueur de la « locale » ; Pierre Villette, aujourd'hui notre brillant rédacteur parlementaire ; Lacoudre, rédacteur en chef du Havre-Eclair ; Julien Matte, ancien rédacteur de l'Echo du Nord ; Charles-Pierre, l'économiste distingué, qui double avec talent Edmond Perrée.

En dehors de la rédaction fixe, Joseph Lafond s'était assuré des concours très brillants. La correspondance parisienne était passée à Labadie-Lagrave, qui a longtemps signé la revue de la presse au Figaro; la correspondance militaire au spécialiste connu Ardouin-Dumazet ; la chronique parlementaire et la grande actualité à Albert Pinard, qui fut consul à Madagascar et à Paul Bluysen du Journal des Débats , devenu sénateur de l'Inde française; la chronique de la mode à Mme Marguerite Leblanc, qui donne aussi des articles d'information académique, sous la signature d'Augusta Latouche. La critique théâtrale parisienne était assurée par M. Georges Visinet qui représentait également l'Agence Havas, et qui, adorant le théâtre, savait en parler avec une verve spirituelle. Que d'autres collaborateurs ne pourrait-on encore citer ? M. Samuel Frère, avocat et écrivain distingué, qui pendant longtemps assura brillamment la critique musicale, où lui ont succédé M. P.-L. Robert, puis M. Henri Hie, en même temps que la chronique judiciaire ; M. Octave Marais, qui maintes fois s'occupa de questions juridiques ; Jules Clouet, chimiste qui, de 1879 à 1884 a traité de questions de science et d'électricité ; le savant professeur Abel Buguet, spécialisé dans la photographie ; Félix Laurent, aujourd'hui inspecteur général de l'agriculture, dont les chroniques agricoles étaient si suivies ; Marcel Nicolle, l'éminent expert en tableaux, qui fut longtemps le critique artistique réputé du Journal de Rouen ; notre ami Raoul Aubé, qui, de sa plume alerte, traitait avec entrain les sujets d'actualité historique, en des chroniques qui sont restées très vivantes ; notre vieux camarade Robert Pinchon, l'ami de Maupassant, de Céard, de Maurice Leloir, l'auteur de la Mort de Molière, homme de théâtre, dont la critique dramatique, toujours juste et pondérée, a fait depuis longtemps autorité. Encore est-il qu'il faudrait joindre à tous ces écrivains : Edward Montier, qui amusa longtemps les lecteurs avec les mésaventures du Pé Claudel ; Colette Yver, qui publia ces premiers croquis rouennais qu'elle devrait bien rééditer ; son frère F. Bergo qui a signé des nouvelles fort humoristique ; Jean Fid, qui donna des mœurs cauchoises des études très observées ; le Dr  Monin, dont les causeries médicales sont si suivies par le public.

Par son mariage, le 29 octobre 1887, M. Joseph Lafond devenait tout à fait normand. Il avait en effet épousé la petite-fille de Visinet et cette union reliait ainsi la rédaction d'autrefois à la rédaction présente. Ce sont les termes dont se servait Léon Brière, lors du banquet offert à Joseph Lafond, le 21 janvier 1897, quand la croix de la Légion d'honneur vint récompenser les services qu'il avait rendus à la cause républicaine. Pendant toute cette période, le Journal de Rouen avait, grâce aux efforts de Léon Brière et de Joseph Lafond, augmenté sa prospérité. En 1887, il avait pu abaisser son prix de vente à 10 centimes le numéro et en 1892 à 5 centimes : ce fut alors une poussée énorme vers l'abonnement et, au mois d'octobre 1892, on fêtait joyeusement le 10 millième abonné. Depuis lors, la progression a toujours été en s'accentuant ; le chiffre de 25.000 pour les seuls abonnements est aujourd'hui largement dépassé.

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Des transformations avaient alors été apportées à toute l'organisation intérieure, pour assurer cette rénovation du vieux Journal de Rouen. Deux presses rotatives à 4 pages avaient été montées en 1892, entraînant l'installation d'une clicherie que dirigeait le clicheur Bouveyron, et plus tard l'installation d'un atelier de zincographie, sous la direction de De Baize, pour illustrer les « suppléments », qui avaient commencé vers 1892. A cette date on peut également rattacher quelques publications illustrées, éditées dans la vieille maison de la rue Saint-Lô :  Le Journal de Rouen dans la famille et l'Almanach du Journal de Rouen. Cela nous fait penser au vieil Annuaire général qui paraît depuis 129 ans. L'âme de cette publication utile au commerce et de tous les « travaux de ville » était Gustave Robert, entré tout  jeune au journal, devenu par son intelligence, son activité, ses connaissances, prote de l'Imprimerie, puis, par son dévouement bien compris aux intérêts corporatifs, l'un des hommes éminents de la typographie française. Elu pendant de nombreuses années le premier sur la liste municipale, adjoint au maire de Rouen, puis conseiller général, dans toute sa vie publique, Gustave Robert, chevalier de la Légion d'honneur, rendit les plus grands services à la classe ouvrière, ainsi qu'à sa ville natale qu'il aimait et qui ne l'a point oublié. Léon Brière n'avait qu'un but, disait-il souvent, maintenir l’œuvre de son père. Non seulement il la maintint mais la développa. Son autorité était très grande et sa situation considérable. Fondateur de l'Association républicaine départementale, il joignit à tous ses titres celui de philanthrope et de bienfaiteur de sa ville en fondant la Crèche Elisabeth et Marguerite Brière, qu'il avait organisée avec tant de zèle.

En 1900, Léon Brière mourait brusquement, laissant le choix à Joseph Lafond entre un legs et la propriété du journal, moyennant certaines redevances. Notre rédacteur en chef était trop journaliste pour hésiter. Il se fia, pour surmonter tous les obstacles, à son travail acharné, à ses connaissances, à l'union de ses collaborateurs. Dès lors, avec une vue très juste et très étendue sur le rôle de la presse nouvelle, il développa tous ses services. En 1892, avaient été installées les presses rotatives à 4 pages; en 1900, deux autres presses rotatives à 6 pages, transformées ensuite en presses à 8 pages, en 1904. En 1910 et en 1914, deux grandes presses pouvant tirer chacune 16 pages étaient montées dans l'atelier de la rue Saint-Lô. Aussi, le Journal de Rouen pût-il donner un large développement aussi bien aux rubriques nouvelles commeles sports, la Petite Poste agricole ou militaire, qu'aux renseignements de tout ordre. Joseph Lafond avait placé à ce moment le Journal de Rouen au premier rang de la presse départementale. Aussi siégeait-il avec autorité au Comité de l'Association de la Presse républicaine départementale, et avait-il contribué à fonder l'Association des Journalistes professionnels de Normandie, dont il fut le président toujours réélu.

Pendant toute la durée de la guerre, Joseph Lafond se surpassa lui-même, ne désespérant jamais du succès final de la France. Tous les jours, avec une persistance fondée sur une documentation très solide, avec une confiance raisonnée, il maintint l'opinion publique, même aux heures les plus critiques de 1914 et de 1917. Aujourd'hui, il n'est plus, mais nous verrons, dans un prochain article, ce qu'est devenu le Journal de Rouen.

(A suivre.)   


Georges DUBOSC.


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