Contes, légendes et superstitions populaires publiés dans Le Pays normand, revue mensuelle illustrée dirigée par Léon Le Clerc (Honfleur : Imprimerie-Librairie Satie, 12 rue de la République, R. Sescau, successeur) de 1900 à 1902.

Pimpernelle ; Bère est su ; Le Coucou ; La Légende Sainte-Adresse ; La Demoiselle de Tonneville.

Saisie du texte : S. Pestel et O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (16.XI.2000, m.a.j. 23.V.2012).
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : Norm 148 1-2 )

Contes, légendes et superstition populaires

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PIMPERNELLE
Conte populaire

Il y avait une fois, comme on dit toujours, une fois, un soldat qui revenait chez lui. Il n'avait qu'un sou et s'appelait Pimpernelle ; c'est le nom d'une très jolie petite rose très épineuse. C'était aussi un militaire très aimable, de bon coeur, sans souci, mais un peu malin. Il cheminait par la grande route, au soleil, et chantait une chanson de régiment où l'on disait beaucoup de mal de la misère et de la mort ; il était fier et comme l'on dit chez nous il battait glorieux.

C'est pour cela, sans doute, que l'une et l'autre en veulent au soldat. Vint à passer un homme, plein de beauté et de grâce, avec trois autres qui paraissaient être à la fois ses amis et ses serviteurs : c'était Notre Seigneur et les apôtres saint Jean le bien-aimé, le porte-clefs saint Pierre et le grand convertisseur saint Paul. Les quatre voyageurs étaient couverts de poussière ; ils demandèrent l'aumône au soldat et Pimpernelle partageant son sou, chacun eut un liard. Alors Jésus-Christ voulut le récompenser de tant de charité. - Mon ami, tu es pauvre et tu es aumônieux ; tu sera récompensé. Je suis le Seigneur Jésus-Christ et je te donne à choisir entre le Paradis et le pouvoir de faire entrer dans ton sac tout ce que tu souhaiteras. Pimpernelle avait encore de fortes attaches à la terre ; la campagne était verte, le soleil rayonnait, partout des fleurs, les oiseaux s'égosillaient à chanter. Il prit le dernier don. - Va en paix, dit le Seigneur, et qu'il soit fait comme tu le veux.

Pimpernelle arrive à la ville prochaine. Les enseignes et les bouchons lui disaient : « Beau soldat, soldat altéré, venez ici ; venez ici, beau soldat mon ami. » Mais il avait encore plus faim que soif et il ne se décidait pas à entrer, quand il aperçut un succulent gigot de mouton à l'étal d'un boucher et sans bien penser à la promesse du Seigneur, il se dit à lui tout seul : « Oh ! si je le tenais dans mon sac ! » Tout à coup, il sentit son sac plus lourd et flaira l'odeur de la chair fraîche. Alors Pimpernelle eut la foi.

La petite et joyeuse voix des enseignes et des bouchons chantit sa musique ; la bouteille de vin du cabaretier, la tourte du boulanger suivirent la même route, et Pimpernelle se délectit de boire et de manger . L'histoire ne dit pas comment le boucher, le cabaretier, le boulanger furent payés, mais Notre-Seigneur ne peut faire que bien les choses. En bon militaire, la halte faite, Pimpernelle se remit en route, sifflant la marche de son régiment. Il arrivit le soir à une ville et le plus près de son village, où il allait surprendre parents et amis. A l'auberge où il entrit, il n'y avait pas de place. - « Nous n'avons, dit l'aubergiste, qu'une chambre où nous n'osons mettre personne, car il y revient. »- « Qu'est-ce que cela fait, dit Pimpernelle, j'ai couché en plus mauvais lieu. » On le mit dans la chambre hantée et l'on cru que c'était un homme mort.- « Mais ce n'est qu'un soldat, avait dit l'aubergiste, un mauvais gueux comme vous le voyez.» Pinpernelle avec son souhait fut servi à bouche que veux-tu et il dormait déjà de ce bon petit sommeil qui suit la fatigue et un bon repas, quand il entendit du bruit dans la cheminée. On trimballait la crémaillère.- « Bon, cela commence, dit-il, j'ai bien envie de voir comment cela finira. »

En levant la tête, il vit un petit diable, gros comme un fort criquet, qui le regardait d'un oeil vert et semblait guetter l'ennemi : « Toi, tu vas passer dans mon sac, tu y trouvera une paire de souliers que tu vas décrotter. » Le diablotin fit bien une grimace mais il obéit, toujours par la grâce de Dieu et de Notre-Seigneur. Un autre ose encore paraître : « Toi, saute dans mon sac et tu vas bourrer ma pipe. » Et le petit démon fit la chose comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Un troisième diable se montrait encore : « Va dans mon sac et m'y chante une chanson d'enfer pour me désennuyer d'être tout seul ; ce n'est pas ma coutume. » Mais à cette musique, voilà qu'il arrive une enfilée de diables le long de la crémaillère, que c'en était gênant : Fichez-moi tous le camp dans mon sac, tas de canailles, crapules et mauvais sujets, et je vais vous hacher menu comme chair à pâté. » Au jour, il descendit dans la salle de l'auberge, où il fit voir ce que personne n'avait jamais vu : des diables dans un sac. Il se rendit chez un forgeron et deux forts compagnons écrabouillèrent le sac sur l'enclume. C'était bien drôle les cris des diables, le craquement des os ; mais chose singulière, il ne coulait pas de sang ; on dit que les diables n'en ont pas. Quand on ouvrit le sac il ne restait rien qu'un diablotin de vivant qui demandit grâce à Pinpernelle, qui la donnit, et ce diable lui dit qu'il y avait une cuve pleine d'or sous l'escalier de l'auberge. Pimpernelle n'en voulu pas prendre un seul louis. Du reste il n'avait pas beaucoup de mérite à cela puisqu'il pouvait tout faire entrer dans son sac. C'était comme le Juif-Errant qui avait toujours cinq sous dans sa bourse.

Lorsque Pimpernelle mourut - il n'avait pas pensé à enfermer la mort dans son sac - il s'en alla vers le paradis. Arrivé à la porte, il trouva saint Pierre, et avec politesse et bonne grâce il demanda l'entrée. Saint Pierre lui rappela qu'il n'avait pas opté pour le paradis, et lui dit qu'il était fâché de ne pouvoir ouvrir à un si brave homme. Primpernelle alla frapper à la porte de l'Enfer. Aussitôt on le reconnut et on cria de tous les côtés : « C'est Pimpernelle ! » Les diables avaient tellement peur de lui que personne n'osa lui ouvrir. Un diablotin glissa sa tête sur la porte et Pimpernelle le cloua à terre par l'oreille, lui faisant pousser d'horribles cris. Pimpernelle aurait pu les mettre tous dans son sac et régner seul dans l'Enfer, en faisant bombance toute l'éternité, mais il avait son idée. Il alla retrouver saint Pierre. Le vénérable portier à barbe blanche était à son poste. Impossible de tromper sa consigne. Pimpernelle fit observer à saint Pierre que son sac n'était pas un homme et il obtint de le jeter dans le Paradis. « Je me souhaite dans mon sac, » s'écria Pimpernelle. Saint Pierre fut tenté de se fâcher, mais ce qui est dans le Paradis n'en sort pas…..

Je m'en allis par quemins
J'trouvis une enfiée d'boudins.
J'en fis part à tous mes amis,
Et tui, tui, tui,
Mon p'tit conte est fini. 


BÈRE EST SU
Petit conte populaire

Un perroquet dans sa cage servait de vivante enseigne à une auberge de campagne. Comme il était fort bavard, des mauvais plaisants s'avisèrent de lui apprendre à dire : « Bère est su ! » [Le cidre est sur].

Charmé de cette nouveauté, Jacquot ne répéta plus autre chose. Du matin jusqu'au soir et à tout venant, il gémit, glapit, hurla : « Bère est su ! Bère est su ! »

Comme bien l'on pense, l'effet d'une telle réclame fut désastreux ; les clients prit de méfiance rebroussèrent chemin. Alors l'aubergiste ne contenant plus sa fureur, s'empara du perroquet et le jeta dans la mare. Aux cris poussés par la victime, l'homme eut vitre regret de sa violence ; il repêcha l'animal et le porta à la cuisine pour qu'il se sèche près du feu.

Notre perroquet oubliait ses émotions à la douce chaleur de la flamme lorsqu'on amena à ses côtés un agneau qui lui aussi - mais accidentellement -  venait de tomber dans l'eau.

Alors l'oiseau de s'écrier : « As-tu dit itou que l'bère est su, té, petit ? »

L.L.C.

LE COUCOU
Superstition

D'après un dicton populaire dans nos campagnes, la première fois qu'on entend le coucou chanter, si l'on a de l'argent en poche, on est assuré d'en avoir toujours pendant l'année.

Suivant un philosophe de nos amis qui ne croit guère à l'influence mystérieuse du coucou en cette occurence, voici quel serait le sens de ce dicton, moins naïf qu'il ne paraît tout d'abord. Il s'applique naturellement qui étant au champs entend aux premiers jours du printemps le chant monotone de l'oiseau en question. Or, si, à ce moment où le cultivateur n'a pas encore pu tirer parti des produits de sa ferme, il a de l'argent dans sa poche, c'est qu'il a été économe, qu'il a su amasser largement de quoi passer son hiver et qu'il a encore des ressources. Dès lors, il y a tout lieu de penser qu'un homme aussi avisé saura bien faire ses affaires et que pendant tout le surplus de l'année, l'argent ne lui manquera pas.

Ce sera le résultat du travail, de la bonne conduite et de l'économie, mais le coucou n'y sera pour rien.


LA LÉGENDE DE SAINTE-ADRESSE

Sainte-Adresse serait une sainte imaginaire si nous en croyons la légende suivante :

« Un jour que la mer était en grande fureur, un vaisseau vint à dériver vers la côte de Saint-Denis, chef de Caux. L'équipage, le pilote, à genoux, implorèrent la protection de Saint Denis lorsque le capitaine, s'emparant du gouvernail, s'écria : « A la manoeuvre ! Si quelque chose peut nous sauver maintenant, c'est l'assistance de Sainte-Adresse, sans quoi nous sommes infailliblement perdus. » depuis ce temps Saint Denis fut dépossédé de son protectorat ; Sainte Adresse devint la patronne de l'ancien village que Le Havre a englobé aujourd'hui. »

Cette légende indique tout au moins le goût assez prononcé des normands pour les saints imaginaires ; en voici quelques-uns inventés par la fantaisie de nos pères : Saint Foutin ; Saint Planplan qui se contente de rian ; Saint Lâche qui boit et mange tout en laissant le reste aux pauvres ; Saint Va et Saint Vient, Saint Attire-à-Li, invoqués pour les promptes solutions.


LA DEMOISELLE DE TONNEVILLE
Légende populaire

Il y a quelque cent ans vivait noble demoiselle de Tonneville, et le souvenir de la dure et méchante femme survit au temps. Malheur au paysan qui n'apportait pas sa dîme au jour fixe. Son argent suait la sueur du paysan, mais il n'en glissait que mieux entre ses doigts. Elle avait refusé les partis les plus riches de la Basse-Normandie et n'avait pas même honoré d'une réponse les braves officiers du roi, en garnison à Cherbourg. Son plaisir était d'errer dans la lande de Tonneville qui faisait à son manoir une ceinture de stérilité et de malédiction : « Que Dieu me laisse ma lande et qu'il garde son paradis ! » Par une belle soirée d'automne, elle entendit des chants au loin, c'était le 19 octobre, et c'étaient les pèlerins qui se rendaient à Béville, au tombeau du bienheureux Thomas. Elle les regarda passer sans offrir l'hospitalité aux vieillards : « Que leur bienheureux les soutienne ; voilà une belle occasion pour faire des miracles ! » Et pourtant lorsqu'ils eurent disparu, elle demeura rêveuse : « Ces gens sont heureux, dit-elle, parce qu'ils croient et moi je ne crois pas. Bienheureux Thomas, si tu descends sur la terre et que tu m'apparaisses, chassant devant toi mes chevaux que seule je puis approcher, je croirai en toi ». A peine avait-elle achevé qu'elle vit s'avancer d'un pas tranquille ses cavales indomptées, et un homme qui, au lieu de fouet, portait un lys dans sa main. C'était Thomas Hélye. II revenait sur la terre pour essayer de sauver les âmes, lui qui, comme nous l'apprend un chroniqueur, son contemporain, c'est-à-dire du XIIIe siècle :

Ardent d'amour, de charitez
Des pêcheurs si grand pitez
Avait que tant iert gardant
Ses ouailles.....,
Ou de péchiés ou de folie.


D'abord interdite, elle s'écria : « Quel sortilège te vaut l'honneur de t'être rendu à mon appel. » Elle dit et le saint disparut. Alors elle cria : Holà ! quelqu'un pour conduire mes chevaux. » Un digne serviteur d'une telle maîtresse répondit : « Thomas n'avait qu'une fleur de lys : je prendrai une branche de genêt et nous verrons, si pour conduire des chevaux, je ne vaux pas un saint. » Il partit et ne revint pas.

La noble demoiselle mourut très vieille. Quand on tinta son trépas il y eut dans tout le pays comme une muette action de grâces. Les porteurs enlevèrent la bière, mais arrivés à la grande porte, le cercueil se trouva si lourd qu'ils furent obligés de le déposer. On y attela tous les chevaux du village, ils tombèrent épuisés. Alors on enleva la pierre du seuil et on y creusa la fosse. Ainsi celle qui fut si orgueilleuse est maintenant foulée aux pieds de tout venant.



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