BOUTRY, Léon (1861-19..) : Un Bourgeois d'Alençon en 1750 (1900).
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : Norm 148) du Pays normand, revue mensuelle illustrée d'ethnographie et d'art populaire, 1ère année, 1900.

Un Bourgeois d'Alençon en 1750 (1)
par
Léon Boutry

~*~

Certes, il ne songeait pas à la publicité le bon bourgeois d'Alençon qui, du 1er octobre 1748 au 28 septembre 1756, inscrivait minutieusement ses dépenses sur .un carnet de poche. Sa bonne foi doit rester à l'abri de tout soupçon et jamais auteur de mémoires n'a écrit avec une semblable impartialité. C'est un titre réel à l'attention des lecteurs, et si nous avons un regret à exprimer, c'est de ne point trouver son nom en tête du livret, suivant la formule consacrée : « ce livre appartient à ». L'absence de signature lui a valu le dédain de certains chercheurs qui n'apprécient un document qu'autant qu'il est agrémenté d'un nom connu. Le carnet contient pourtant différents détails qui ne sont pas sans intérêt quand on peut, comme dans l'espèce, les généraliser à tout une classe de la société : la bourgeoisie.

C'est pourquoi nous allons essayer de les présenter au lecteur en les résumant suivant les besoins de l'exposition et la clarté du récit.

Tout d'abord il est bon de remarquer que notre bourgeois n'est pas seulement un rentier, il est commis à un emploi. C'est. lui-même qui nous l'indique. Le total des dépenses d'octobre 1748 au 1er novembre 1749 est de « 2,243 livres 2 sols 6 deniers (2) sur quoi, ajoute-t-il, j'ai reçu de chez moi à différentes reprises 1.181 L.  1 s.  8 d. Reste 1.062 1L. 0 s. 8 d. Mon emploi m'a valu pendant la dite année, déduction faite des capitations et dixièmes 1.140 L. (3) Partant il m'a dû rester de profit 77 L. 19 s. 2d.

Plus loin nous trouvons la nature de son emploi. C'est un comptable aux fonctions diverses donnant droit à des émoluments proportionnés au chiffre des recettes et par suite variables. Il est d'abord ayde d'octrois, c'est-à-dire employé au service des aydes et octrois, ce qui lui vaut environ 750 livres par an (4). Le traitement comporte en outre : 1e « pour port de deniers », 240 livres ; 2e une « remise des hôpitaux » environ 120 livres ; 3e une autre remise sur les perceptions des octrois de 30 livres ; enfin la régie lui accorde des gratifications variant de 100 à 200 livres.

L'auteur du carnet est donc à la fois propriétaire et employé. On a peu de renseignements sur ses propriétés ou, suivant son expression, sur son bien. On sait seulement qu'il est situé à deux lieues et demie d'Alençon, dans la commune de Granchamp (Sarthe), canton de Saint-Paterne. La culture ou le fermage paraît confiée aux soins d'un certain Baptiste, et, en tout cas, d'une nommée Fanchon, car le 12 décembre 1751, « j'ai, écrit-il, donné à Fanchon de Granchamp, du tabac, cy 9 livres ». A peu près tous les ans, on le voit partir, pour deux ou trois jours, vers son domaine. Les dépenses du voyage, vu la proximité, sont d'ailleurs assez minimes : de cinq à six livres. Le 11 mai 1755 le compte émarge seulement une livre huit sols, le prix de la voiture et du cheval (5). Peut-être est-il hébergé par des amis et connaissances ? Le fait certain c'est qu'il est en relations suivies avec le curé de Saint-Paterne. Ce dernier lui fournit chaque année un ou deux boisseaux de pois, au prix de 2 livres 8 sols.

Les rentes unies à un emploi permettent de s'assurer une très honnête aisance principalement à une époque de paix et de prospérité comme celle qui précéda la guerre de sept ans. Un bourgeois normand n'eût garde d'y manquer, et, comme nous allons le voir, celui d'Alençon ne fit pas exception à la règle.

Mais on peut se demander s'il s'agit d'un célibataire, d'un homme marié ou d'un veuf. Bien que le document ne soit pas explicite à cet égard, on peut croire que nous avons affaire à la catégorie des gens mariés ou veufs. D'abord il possède un mobilier important. Un déménagement opéré en 1750 occasionne une dépense de 501 livres 2 sols 6 deniers. Son installation lui permet de recevoir un pensionnaire. « Le 1er Mai 1748, M. Joly - sans doute un collègue ou un chef - contrôleur au bureau des Aydes et Tarifs d'Alençon, est entré chez moi en pension. Le 16 Juillet 1748, M. Jolly m'a payé 50 liv., etc. » En outre les « dépenses de ménage » ne sont pas détaillées au carnet. On y voit cette seule mention : « Dépensé pour le ménage 60 liv. » ou « payé à Francine 60 liv. » Cela suppose l'existence d'une maîtresse de maison chargée de l'approvisionnement, et cette maîtresse de maison répond au nom de Francine. Celle-ci parait donc être sa femme, sa fille ou une parente ; elle a d'ailleurs sous ses ordres une servante qui nous est mieux connue, grâce à l'inscription de son entrée en fonctions à la date du 5 Octobre 1748 : « Anne Beauchesne de la Posté est entrée chez moi, nous dit l'auteur du carnet, et je lui ai accordé 30 livres de gages par an ». Ces gages ne sont pas importants, mais les conditions du louage devaient comporter, indépendamment du prix principal, divers accessoires, par exemple les frais d'habillement, au moins la chaussure. Ainsi retrouve-t-on une note de « 2 livres 15 sols pour les souliers de Nanon » immédiatement après une autre note de 5 livres , « souliers et pantoufles à Francine ». A celle-ci on destine un fichu de soie (4 liv.), de la toile et 19 aunes de flanelle à 54 sols l'aune (6). Les deux sont gratifiées d'étrennes dont le total constitue une assez forte somme au budget ; elle varie de 20 à 26 livres. Le détail en est fourni au mois de Janvier 1752. Un certain Baptiste reçoit 6 livres ; un autret inconnu 1 livre 4 sols ; M. Sauvage, barbier, 2 liv. 8 sols ; Francine 6 liv. et Nanon 2 liv. 15 sols. Le 1er Janvier est, on le sait, une journée onéreuse. On ignore encore l'envoi des cartes, mais l'usage prescrit les missives contenant les voeux et souhaits ; d'où un émargement de 6 livres pour « port de lettres » (7).

Les fonctions d'employé dans une régie financière prédisposent aux idées d'ordre, voire aux minuties maniaques des ronds de cuir. Si l'aide d'octrois d'Alençon ne tomba pas dans la monomanie, on ne peut lui dénier l'esprit d'ordre méticuleux. La rédaction détaillée du carnet en est la preuve. Or, l'ordre va de pair avec la correction de la tenue. L'employé de 1750 fut donc correct; que dis-je, il visa même à l'élégance et à la richesse du costume.

Nous pouvons nous le représenter en tenue de gala, coiffé d'un chapeau tricorne de bonne marque qu'il a bel et bien payé 10 livres. Il se sert de lunettes et porte la perruque à résille ; une belle perruque achetée 20 livres chez M. Sauvage, le barbier, qui moyennant un abonnement annuel de 18 livres se charge de le tenir toujours rasé de frais. Son habit, c'est l'habit à jupe en drap d'Elbeuf ou de Vire qui lui revient à 88 livres. Au-dessous la veste, ou gilet à longues basques, de couleur rouge. Abritée qu'elle est par le vêlement de dessus, on peut lui apporter les plus riches garnitures. Voilà pourquoi l'élégant commis n'hésite pas à faire acquisition de « cinq aunes de gallon surdoré qui pèse 6 onces 3 gros, à 10 livres l'aune, pour 63 livres 15 sols », et aussi de boutons d'or valant 24 livres. Cependant la parure serait incomplète s'il n'ajoutait pas les manchettes brodées conformes au col et à la chemise, d'une valeur de 6 liv. 3 sols (8) La culotte (18 livres, façon et fournitures) est du même drap que l'habit, et les bas de soie valent 17 livres 10 sols. Quant aux souliers, deux catégories sont adoptées : les souliers de castor et les souliers de cuir ; les claques sont là pour les protéger contre les éclaboussures de la rue. Sa canne est la grande canne à bout de cuivre munie d'un cordon ; elle a coûté 6 livres. Enfin, comme l'usage du tabac à priser n'est pas son moindre défaut, notre héros se fait. un plaisir d'offrir « la prise de l'amitié » dans une tabatière d'argent de 40 livres. Les tabatières communes en carton sont destinées au bureau où se trouve une provision spéciale de tabac. C'est ce qui résulte d'une annotation ainsi conçue : Tabac pour le bureau, 9 livres.

A côté de l'élégance, l'économie doit bien trouver place ; aussi ne sommes-nous pas surpris de remarquer des journées de couturière, à 7 sols par ,jour, à l'effet de retourner un habit ou faire des raccommodages.

Au surplus, l'esprit d'économie bien entendu n'est pas exclusif du bien-être, de la bonne nourriture. La cave doit être abondamment garnie si on en juge par les fréquentes acquisitions de vin et de cidre. Vins de Chartres, de Saint-Denis-en-Val et vieux Bourgogne sont les favoris (9 ). Un bon curé des environs se charge de procurer le cidre. On en achète à tous les prix : une pipe à 30 liv., le tonneau 45 à 51 liv. 10 sols, deux pipes à 104 livres, un poinçon à 10 livres, etc., sans compter les frais du voiturier, la mise en cave et le pourboire du garçon qui jamais n'est oublié. Et on entasse dans la cave à tel point qu'elle devient insuffisante ; force est de louer des annexes. Un nommé Bazille assure la location de deux celliers, au pris annuel de 18 livres payables à la St-Jean.

Le montant totalisé des allocations du ménage pendant l'année 1749 s'élève à 527 livres, non compris le beurre, la chandelle, l'huile, le savon, le café-moka, le poivre ou autres piments, et diverses dépenses dont le maître de maison s'est accidentellement chargé (10). En somme la cuisinière peut utiliser au service des autres approvisionnements de bouche une somme mensuelle d'environ 50 liv. Il y a de quoi faire bonne chère. Si l'on ajoute qu'on se servait habituellement de cuillers et fourchettes d'argent, de belles et bonnes faïences (assiettes, plats, tasses et soucoupes [11]), chacun pensera que l'employé de la régie des aydes de 1750 dut se trouver satisfait de son ordinaire sans avoir idée de chercher meilleur menu à l'auberge ou au cabaret. A cet égard ses chefs hiérarchiques auraient pu caractériser sa conduite de l'épithète irréprochable, et tout porte à
croire que l'assiduité au bureau fut exemplaire (12). Une seule fois, en six ans, il s'est aventuré au cabaret où la carte à payer s'est élevée à 6 livres 7 sols. Un seul repas en dehors de la maison, c'est le repas du mercredi des Cendres à l'auberge des Trois-Cheminées. Il s'agit sans doute d'un repas de corps. La cotisation habituelle parait être de 2 livres 18 sols. Toutefois, en 1750, on s'est laissé aller à des extra : la note se monte à 10 livres 2 sols 3 deniers, un gros chiffre ! aussi le fumet des bons vins a-t-il produit son influence jusqu'au lendemain, car à cette date la dépense n'est plus détaillée avec le même soin. Elle est cotée sous la rubrique générale « autres dépenses », cy 12 livres.

La lecture attentive du carnet pourrait provoquer certaines remarques malicieuses sur les faits et gestes de notre employé des finances. On rencontre plusieurs annotations de ce genre : « Dépenses particulières, 18 livres » ou « dépenses extraordinaires », sans plus de détails. On flaire de petites faiblesses pour être comptable on n'en est pas moins homme ! mais n'insistons pas ; après tout, nous insinuons sans doute un jugement téméraire. D'ailleurs l'ayde d'octrois est animé de profonds sentiments religieux. Tous les ans il fait célébrer des messes, peut-être pour le repos de sa femme défunte, et paie de ce chef 15 sols par messe à l'abbé Chaplain. Ses lectures sont très sérieuses, à en juger par l'achat du Traité du vray mérite et des caractères de Théophraste. Puis, comme un bon chrétien va régulièrement aux offices, il a fait emplette d'un livre d'heures de 3 livres chez M. Malassis l'aîné, et il donne le pain bénit (3 liv. 3 sols).

L'examen du carnet de comptes nous amènerait encore à signaler diverses notes relatives au prix des denrées et des objets mobiliers. On apprendrait par exemple que le beurre valait 11 et 12 sols la livre, la chandelle 9 sols 6 deniers, l'huile 15 et 16 sols, le moka 2 livres 13 sols, le sucre 1 livre 4 sols, une armoire 75 livres et un parapluie 3 livres 10 sols (13). Mais un relevé de cette nature nous entrainerait à de trop longs commentaires. Lorsque nous aurons souligné le goût du temps pour les billets de loterie par l'achat de quatre billets à 4 livres 4 sols, nous arrêterons notre examen ; non sans remarquer, toutefois, que le carnet de comptes fut sans doute le dernier tenu par son auteur. Dès l'année 1753, après avoir fait emplette d'un petit livre, Le Médecin des Pauvres, il fallut recourir à l'apothicaire. En 1754, puis en 1756, M. Trémont, chirurgien, reçut 9 livres « pour deux médecines et pour ses peines ». A cette époque la maladie est donc entrée dans la demeure de l'heureux bourgeois. Ses forces le quittent : un tiers a été chargé de copier les comptes du bureau, et puis un graphologue ne serait pas sans observer un changement notable dans la calligraphie. Vers la fin l'écriture devient lourde, embarrassée et pâteuse. Tout semble indiquer un décès lorsque le carnet se termine brusquement en 1756. Et vraiment on éprouve un sentiment de regret en pensant à la fin de ce brave homme qui nous a initié naïvement à ses goûts et à ses habitudes, et nous a fait revivre un instant cette vie intime de nos pères qui reste le commentaire le plus vivant de l'histoire en notre gentil pays normand (13).

Léon BOUTRY.
Associé correspondant national de la
Société des Antiquaires de France.


NOTES :
(1) D'après un manuscrit de la bibliothèque municipale d'Alençon, relevé au catalogue de M. Henri Omont, sous le titre Livre de Comptes d'un bourgeois d'Alençon (1er mai 1748, 28 septembre 1756). XVIIIe siècle. Papier, 94 feuillets, 160 sur 110 millim., cart. parchemin.
(2) Valeur de la livre vers l'époque Louis XV, 1 fr. 66.
(3) Le montant de la capitation, année 1750, est de 18 liv. ; les dixièmes et vingtièmes de la dite année, 28 liv. 9 sols.
(4) Son titre de commis des aydes résulte encore de l'acquisition des « tomes 7 et 8 du grand recueil des aydes ».
(5) Quant au prix des transports nous savons en outre qu'il a payé pour « la voiture d'un tonneau de cidre, de Séez à Alonron, 3 liv. ».
(6) Les achats de toile et d'étoffes pour le compte de Francine permettent de présumer qu'il s'agit de la constitution d'un trousseau : 24 aunes de toile de Laval, 44 liv. ; 3 draps lins, 20 liv.
(7) Une inscription nous donne le coût d'une correspondance : « M. Champdavoine a écrit pour me faire venir le courrier d'Avignon et j'ai payé 9 livres 11 sols. »
(8) Nous ne parlons pas de la montre ; on ne connait l'instrument que par les fréquents raccommodages auxquels il donne lieu (4 sols, 16 liv., 18 liv. et 1 liv. 16 sols) et les frais d'envoi à Paris, bien qu'il existât des horlogers en la bonne ville d'Alençon.
(9) Deus poinçons vin de Beaugeucy, 144. livres ; deux feuillettes Bourgogne, 93 livres 4 sols ; poinçon de vin blanc, 60 livres.
(10) Ainsi le voit-on acheter des pruneaux, des tripes, des casse-museaux, du pasté, des saucisses, du miel de Narbonne et des raisins, suivant ses caprices.
(11) Six tasses, six soucoupes à caffé et un pot de sucre, 3 liv. 12 s. ; une douzaine assiettes, 4 liv. 10 s. ; un plat, 1 liv. ; vingt-quatre assiettes de fayence commune, 6 liv., etc.
(1) Il entretient d'ailleurs des relations amicales avec M. de Vaugourdon, Directeur des Aydes, son chef de service : « J'ai, écrit-il, eu pour M. de Vaugourdon huit aunes de flanelle à 2 L. 16 sols l'aune », et c'est Mme de Vaugourdon qui lui cède le vin de Saint-Denis-en-Val.
(2) Pris du bois : un cent et demi de cotrets, 20 livres ; une corde et un douzième de foutiau, 18 livres ; corde de bois, moitié chêne et moitié foutiau, 12 livres; corde de bois de chêne, 19 liv.
(1) Toutes les recherches effectuées en vue de découvrir le nom de l'auteur du carnet sont restées infructueuses. L'état le plus ancien du personnel des Aydes que nous ayons pu retrouver, est daté de 1768. Les registres des paroisses d'Alençon (1756-1760) n'ont eu à enregistrer aucun décès dans la Régie des Aydes et Octrois.

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