Notice sur la bibliothèque publique de la ville de Fécamp,

par COUILLARD Léon, membre de l'Association normande.


Texte établi sur un exemplaire (BmLx : br norm 850) de l'Annuaire des cinq départements de l'ancienne Normandie, année 1851 (p.253 à 259), publié par l'Association normande à Caen.
Saisie et relecture par M. Bougard (19.06.03)

"Au nombre des sacrifices qu'une ville doive s'imposer, dans l'intérêt de ses habitants, il en est un surtout qui domine les autres. Ce sacrifice consiste à voter des fonds pour répandre, parmi les classes ouvrières et les classes indigentes, les bienfaits de l'instruction par tous les moyens qui sont au pouvoir d'une vigilante et sage Administration."

C’est vers la fin de l'année 1845 qu'un membre du Conseil municipal de Fécamp tenait ce langage. Alors notre ville ne possédait point de bibliothèque ; car on ne pouvait donner ce nom à quelques centaines de volumes déposés sans ordre dans une des salles de la mairie. Ces livres provenaient, pour partie, de la bibliothèque de l'ancienne abbaye ; le surplus était dû à la munificence de Gouvernement.

Cependant, pour utiliser ce commencement de bibliothèque, le Conseil municipal décida, que chaque année, une somme de 100 francs serait portée au budget pour l'achat de livres les plus propres à favoriser l'instruction des classes pauvres et laborieuses. Il chargea, en outre, l'Administration de faire un appel aux personnes généreuses qui voudraient bien doter la ville de quelques bons et utiles ouvrages.

Cet appel fut entendu.

Le 8 janvier 1846, le Conseil municipal se réunit extraordinairement pour prendre connaissance d'une lettre adressée à M. le maire de Fécamp par M. Sylvestre, libraire à Paris.

M. Sylvestre annonçait qu'il était chargé, par une personne désireuse de garder l'anonyme, d'offrir à la ville de Fécamp une bibliothèque composée d'environ huit mille volumes, mais que la donation était subordonnée à l'acceptation des conditions suivantes :

"1° La bibliothèque sera ouverte au public au moins quatre jours par semaine. Le samedi devra être compris dans ces quatre jours.

"2° Aucun livre ne pourra jamais être distrait de la bibliothèque, quels que puissent être le motif et la condition des personnes qui témoigneraient le désir de les emprunter.
Le seul cas admissible sera pour les faire relier.

"3° Tous les livres seront à la disposition du public pendant les quatre jours fixés pour l'ouverture de la bibliothèque ; il n'y aura d'exception que pour les ouvrages obscènes qui ne seront confiés qu'aux personnes sérieuses."

M. Sylvestre faisait, en outre, remarquer que ces conditions devraient être rigoureusement observées.

Le Conseil accepta unanimement et avec reconnaissance le don généreux offert à la ville de Fécamp, et témoigna combien il serait heureux de connaître l'auteur d'un tel acte de libéralité, pour inscrire son nom dans la salle de la bibliothèque, afin d'en perpétuer le souvenir. Ce voeu du Conseil est resté stérile, le donateur ayant persisté à garder l'anonyme.

Quant aux conditions imposées, le Conseil s'engagea à les faire accomplir avec la plus scrupuleuse exactitude.

Les livres furent immédiatement mis à la disposition de la ville de Fécamp, et, le 5 février, une commission, composée de quatre membres, fut chargée de choisir un local pour la nouvelle bibliothèque.

Cette commission ne présenta son rapport que le 8 mai suivant. Elle trouvait convenable de placer la bibliothèque dans un des bâtiments de l'ancienne abbaye, dont la ville était sur le point de faire l'acquisition ; en attendant, elle proposait d'affecter à ce service la grande salle de la mairie.

Cette proposition fut acceptée, et, le 1er octobre 1847, les travaux d'appropriation terminés, la bibliothèque fut livrée au public.

Les jours et heures d'ouverture furent ainsi fixés :

"La bibliothèque sera ouverte les lundi, mardi, jeudi et samedi de chaque semaine, de midi à quatre heures, et le dimanche de neuf heures du matin jusqu'à midi.

"Du 1er octobre jusqu'au 31 mars, elle sera ouverte le lundi de six heures du soir à neuf heures.

"Les vacances auront lieu pendant les mois de mai."

Depuis son ouverture, la bibliothèque a encore été augmentée de quelques centaines de volumes provenant de donations et d'acquisitions. Actuellement, elle est ainsi composée :

De la bibliothèque de l'ancienne abbaye, 206 vol.
Acquis par la ville.........................................89
Donateur anonyme..................................6,653
Donnés par le Gouvernement...................254
Id par M. Germain fils.................................317
Id par divers...................................................31
Total...........................................................7,530 vol. contenant 8,500 tomes environ.

Il existe deux catalogues. Le catalogue alphabétique, dressé à la hâte lors de l'ouverture de la bibliothèque, fourmille de fautes. Bien que terminé depuis une année, le catalogue systématique est rempli d'erreurs ; on y remarque de nombreuses omissions. Sous le rapport de l'exécution calligraphique, ce catalogue laisse beaucoup à désirer.

Pour la classification systématique, on a suivi la méthode indiquée par Brunet, dans son Manuel du libraire. Elle comprend cinq grandes divisions :

1° Théologie ;
2° Jurisprudence ;
3° Sciences et arts ;
4° Belles-lettres ;
5° Histoire et bibliographie.

La première division, la Théologie, contient 284 ouvrages, qui comprennent 539 volumes, parmi lesquels on compte 32 in-folio, 30 in-4°, 288 in-8°, 149 in-12, 2 in-16, 35 in-18, 1 in-24, 2 in-32.
Cette division renferme plusieurs ouvrages curieux imprimés dans la première moitié du XVIe siècle, des ouvrages protestants de la même époque, et des pamphlets injurieux pour la religion catholique et ses ministres. La plupart de ces pamphlets ne doivent être mis que dans les mains d'hommes sérieux. Une grande partie des ouvrages de théologie, provenant de la bibliothèque de l'ancienne abbaye, sont incomplets.

La deuxième division, la Jurisprudence, est la moins importante de toutes. Elle ne renferme que 88 ouvrages, comprenant seulement 202 volumes. Ces volumes se divisent en 23 in-folio, 81 in-4°, 73 in-8°, 23 in-12 et 2 in-18.
Les ouvrages de cette division sont, pour la plupart, d'origine moderne. On y trouve plusieurs exemplaires de la Coutume de Normandie, et plusieurs recueils d'arrêts rendus par le Parlement.

La division des Sciences et arts se compose de 507 ouvrages, renfermant 1,410 volumes ; savoir : 48 in-folio, 221 in-4°, 950 in-8°, 141 in-12 et 50 in-18.
On remarque, dans cette division, plusieurs ouvrages relatifs à la Normandie, notamment la Description géologique de la Seine-Inférieure, par M. Passy, et un recueil des anciens costumes des femmes du pays de Caux, contenant 105 planches coloriées.

La quatrième division, celle des Belles-lettres, contient 394 ouvrages, composés de 1,580 volumes ; savoir : 26 in-f°, 31 in-4°, 1,308 in-8°, 172 in-18, 2 in-16, 1 in-24 et 3 in-32.
Elle contient la Bibliothèque latine-française en 178 volumes in-8°, et le Panthéon littéraire en 45 volumes.

La division de l'Histoire est la plus importante ; elle compte 1,030 ouvrages, qui renferment 3,800 volumes, divisés en 93 in-f°, 390 in-4°, 2,853 in-8°, 390 in-12 et 74 in-18.
Elle contient un grand nombre d'ouvrages relatifs à l'histoire de France, des pièces rares et curieuses touchant la révolution de 1789, et 53 ouvrages, en 90 volumes, sur l'histoire de la Normandie, parmi lesquels on trouve les Mémoires de la Société des antiquaires. La bibliothèque de Fécamp ne possède aucun volume des publications de l'Association normande.
Les manuscrits qui s'y rencontrent offrent, à l'exception d'un seul (1), un minime intérêt. Il n’y a aucun incunable proprement dit. On y compte 44 Elzeviers et quelques Robert Estienne. La plupart des ouvrages donnés par l'entremise du libraire Sylvestre sont richement reliés. Parmi les volumes dus à la munificence du Gouvernement, on remarque la magnifique édition du Musée historique de Versailles, in-f°, avec le texte explicatif.

Après avoir tracé l’historique de la bibliothèque de Fécamp et énuméré les volumes, il me reste à déterminer quelle influence doit avoir cette bibliothèque sur l'éducation et la moralité des jeunes gens.

Dans les six mois qui ont suivi son ouverture, la bibliothèque a été très-fréquentée, surtout les dimanches et les lundis, au point que la salle de lecture était devenue insuffisante. Mais ce grand empressement fut de courte durée : peu à peu, les jeunes gens oublièrent le chemin de cet établissement, et actuellement, bien des jours se passent sans qu'elle reçoive de visiteurs. Quelquefois, dans la matinée du dimanche, trois ou quatre lecteurs prennent place autour de la table de la bibliothèque, et, au lieu de chercher à s'instruire sur l'histoire de notre pays, au lieu de consulter de nombreux ouvrages d'art et de sciences qui sont à leur disposition, ils dévorent avec avidité les productions licencieuses des romanciers du siècle dernier.

Il est important de faire cesser cet état de choses. Si l'on veut que la bibliothèque publique soit réellement utile, si l'on veut qu'elle exerce une influence salutaire sur l'éducation et sur la moralité de la jeunesse, il faut introduire des réformes dans son administration.

Pour arriver à ce but, il est indispensable :

1° De mettre à la tête de cet établissement un homme sérieux, qui possède la connaissance et l'amour des livres, qui soit à la fois bibliographe et bibliophile ;

2° De changer les heures d'ouverture, de manière à donner aux ouvriers, à ceux qui ont le plus besoin d'apprendre, le moyen d'y parvenir ;

3° De faire disparaître des rayons de la bibliothèque et de mettre strictement sous clé des ouvrages obscènes qui n'auraient jamais dû voir le jour ;

4° De refaire les catalogues, ces guides fidèles dans l'usage des livres d'une bibliothèque, de manière à ce qu'ils fournissent les moyens de trouver promptement chaque volume, et de se procurer tout renseignement littéraire ou scientifique ;

5° Enfin d'accorder, chaque année, aux ouvriers qui auront fréquenté le plus assidument et qui s'y seront sérieusement occupés, des récompenses consistant en Traités sur la profession qu'ils exercent.

Je me borne à indiquer ici les réformes à introduire ; j'en laisse l'application aux hommes compétents ; mais je crois que, sagement appliquées, elles deviendront utiles, et que les jeunes gens, stimulés par l'espoir d'une récompense, reviendront en foule s'instruire en s'amusant.

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Note :

(1) Livre d'heures sur vélin, avec initiales rouges et bleues, écrit en gothique. Il ne remonte pas au-delà du XIIe siècle.

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