Rapport sur la bibliothèque d'Avranches,

par M. OLIVIER


Texte établi sur un exemplaire (BmLx : br norm 850) de l'Annuaire des cinq départements de l'ancienne Normandie, année 1840 (p.232 à 236), publié par l'Association normande à Caen.
Saisie et relecture par M. Bougard (18.06.03)



Il n'est peut-être pas hors de propos de présenter à cette honorable Assemblée un exposé sommaire de l'origine de la bibliothèque d'Avranches, de ses accroissements successifs et de sa situation actuelle.

Avant la révolution, la ville d'Avranches ne possédait point de bibliothèque publique. Il existait à la vérité dans ses murs une assez riche collection d'ouvrages ; mais cette collection appartenait au chapitre de l'évêché, et la salle qui la renfermait n'était ouverte qu'à un très-petit nombre de lecteurs.

Lorsque divers décrets de nos premières assemblées législatives eurent mis à l'entière disposition de la nation les biens ecclésiastiques de toute nature, le Gouvernement offrit en don à plusieurs villes de France les dépouilles littéraires d'évêchés restés sans pasteurs, ou d'abbayes supprimées, qui possédaient en général de fort belles bibliothèques.

Telle fut l'origine de la nôtre. Elle s'est formée au dépend des abbayes de la Luzerne, du Mont Saint Michel, de Montmorel et de l'ancien chapitre d'Avranches. Vous voyez, Messieurs, que son origine n'est peut-être pas très-pure ; mais les évènements et le temps en ont légitimé la possession.

Il ne faut pas croire que les bibliothèques des abbayes que je viens de citer, ne possédassent que les oeuvres des pères ou des docteurs de l'Eglise, que des sermonnaires ou des livres ascétiques ; on y trouvait en outre un grand nombre d'ouvrages d'histoire, de science, et même de littérature légère : les anciens catalogues, dont on a sauvé quelques débris, en offrent des preuves manifestes. La bibliothèque hérita probablement de ces trésors ; mais ils disparurent en partie au milieu des guerres civiles et de l'anarchie qui désolèrent la France pendant les années les plus orageuses de la révolution.

Il n'existait alors ni local convenable, ni tablettes, ni catalogue, ni division ; et les livres, entassés pêle-mèle, étaient souvent étonnés de se trouver ensemble. Un Voltaire, par exemple, à côté d'un saint Augustin ; un Bayle, accolé à quelque Somme de saint Thomas.

Dans cet état de confusion, quelques gens d'une conscience peu timorée s'emparèrent de ce qui était à leur convenance. Et remarquez que les bibles, les histoires de conciles, et, en général, les ouvrages sur la religion furent, je me garderai de dire respectés, mais bien plutôt délaissés, comme peu dignes d'être lus ou consultés.

C'était l'esprit du temps : Habent sua fata libelli.

Cependant, vers l'année 1797, une salle fut disposée pour recevoir les ouvrages qui avaient échappé au pillage ; mais cette mesure n'arrêta pas entièrement le désordre : on prêta des livres sans exiger de récépissé ; on négligea les soins matériels nécessaires à leur conservation. Il est à regretter que cet utile établissement n'ait pas éveillé plus vivement la sollicitude de l'administration.

En 1831, les livres étaient placés sur des tablettes que l'humidité, le temps et les vers avaient en partie réduites en poussière. Ces causes de destruction toujours agissantes, auraient bientôt produit un mal irréparable.

Le Conseil municipal sentit qu'il fallait se hâter d'en arrêter les progrès. En conséquence, un crédit fut ouvert : bientôt, les murs furent récrépits, les boiseries peintes à l'huile, de doubles portes établies, et des rayons en bois sec et de bonne qualité reçurent les volumes nettoyés avec soin.

Ainsi furent conservées des richesses littéraires que pourraient envier plusieurs grandes cités de la France.

La bibliothèque de la ville d'Avranches est composée de plus de dix mille volumes ; et le Conseil municipal consacre annuellement une somme de 1,000 francs à l'acquisition d'ouvrages de science ou d'histoire.

Parmi les livres les plus curieux, je citerai seulement une histoire du Monde, écrite en latin, et portant ce titre : Chronica generalia ab initio mundi, sans nom d'auteur. Ce n'est pas sans doute un esprit de saine critique qui distingue cet ouvrage ; mais il a été imprimé à Nuremberg en 1493, c'est à dire peu d'années après la découverte de l'imprimerie.

Les manuscrits sont au nombre de deux cents. Voici les plus remarquables :

1°. Le Sic et non du célèbre Abailard. Il paraît qu'il n'existait que deux exemplaires du Sic et non, l'un dans la bibliothèque d'Avranches, et l'autre dans celle de la ville de Tours. Ce manuscrit a perdu de sa valeur depuis que le Gouvernement l'a fait traduire et imprimer.

2°. Don Huines, non imprimé. Au milieu de beaucoup de choses inutiles, on trouve dans cet ouvrage quelques détails curieux.

3°. Plusieurs cartulaires du Mont Saint Michel.

4°. Une magnifique bible du XIII.e siècle.

5°. Enfin le manuscrit d'un ouvrage sur la musique, attribué à Pithagore, et traduit par Boëce. L'écriture est du XI.e siècle.

Depuis huit années, la bibliothèque d'Avranches s'est enrichie d'un très-grand nombre d'ouvrages d'histoire et de littérature, dont auparavant elle était dépourvue. Elle possède aujourd'hui presque tous les écrivains distingués du XVII.e et du XVIII.e siècle ; les collections Petitot et Guizot, de mémoire sur l'histoire de France ; les classiques français-latin de Panckoucke, la biographie de Michaud... Elle a de plus reçu en don du Gouvernement, le magnifique ouvrage sur l'Egypte (premier tirage), les cartes de Cassini, les voyages de Jacquemont, de Laborde, de d'Orbigny, de Bory de Saint-Vincent ; les galeries historiques de Versailles, les cartes marines...

Les amis des lettres, quelle que soit la spécialité de leurs goûts et de leurs études, peuvent donc trouver dans la bibliothèque d'Avranches le délassement et l'instruction. - Elle n'a point de rivale dans le département. - Elle est une des plus considérables de la Normandie.

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