De l'utilité des bibliothèques communales : comment pourrait-on donner à nos bibliothèques communales plus d'utilité et de popularité et comment pourraient-elles contribuer plus puissament à l'instruction publique ?

par Arcisse de CAUMONT.


Texte établi sur un exemplaire (BmLx : br norm 850) de l'Annuaire des cinq départements de l'ancienne Normandie, année 1866 (p.125 à 128), publié par l'Association normande à Caen.
Numérisation et relecture par M. Bougard (17.06.03)



M. de Caumont entretient l'Association d'une question qui doit être traitée, dans quelques jours, au Congrès de la rue Bonaparte et qui a été ainsi formulée par l'Institut des provinces : " Comment pourrait-on donner à nos bibliothèques communales plus d'utilité et de popularité, et comment pourraient-elles contribuer plus puissamment à l'instruction publique?"

M. de Caumont raconte comment le conservateur d'une bibliothèque maintient dans la salle de lecture une peau vermoulue de serpent boa, et la réponse qu'il lui faisait quand il l'engageait à s'en débarrasser : " Vous ne connaissez donc pas, disait-il à M. de Caumont, l'esprit de ce pays ? Une bibliothèque est une chose utile aux yeux de tous, et je suis dans la position la plus précaire que vous puissiez imaginer. On voudrait fermer la bibliothèque, et si personne n'y entrait le dimanche, on aurait pour le faire, un prétexte dont on ne manquerait pas de profiter.

Je conserve donc cette peau de serpent que les badauds viennent voir de temps à autre, et que les bonnes d'enfants affectionnent tout particulièrement : peut-être parce qu'elles ont un peu de la faiblesse de notre mère Eve pour le serpent. Mon boa c'est mon palladium. Sans lui personne n'entrerait dans ma bibliothèque, et le Conseil municipal, dans sa sagesse, supprimerait le bibliothécaire comme un meuble inutile."

Ce singulier moyen d'attirer le public, et dont la communication provoque l'hilarité de l'assemblée, a fait faire à M. de Caumont de nombreuses réflexions à la suite desquelles il est arrivé à la solution suivante : pour rendre la collection de livres utile au public, il faut déterminer quels services un bibliothécaire instruit et dévoué pourrait rendre à la société, en lui facilitant cette instruction qu'elle pourrait trouver abondamment dans nos bibliothèques et qu'elle ne vient pas y chercher.

Un bibliothécaire, ajoute M. de Caumont, doit connaître ses livres autrement que par leurs reliures, et rien ne lui sera plus facile que d'indiquer ce qu'on peut y trouver en les lisant attentivement. Je voudrais donc que chaque semaine, pendant l'hiver, un bibliothécaire fût obligé de faire une conférence publique sur les ouvrages de l'Etablissement en suivant l'ordre des matières.

Un jour, par exemple, il passerait en revue les ouvrages d'histoire, puis les plus anciens jusqu'aux plus modernes, indiquant leurs principales divisions, leur importance, leur valeur, la biographie des auteurs, etc. Combien de gens du monde ne savent pas à quelle époque ont vécu les historiens, ce qu'ils ont connu, le monde dont ils se sont occupés ; combien ne savent pas en quoi consistent certaines compilations, telles que le Gallia christiana ; la collection des historiens de France, et autres ouvrages du même genre !! Eh bien ! le bibliothécaire le leur apprendrait.

Un autre jour, il présenterait oralement le catalogue raisonné des principaux ouvrages relatifs aux sciences physiques et naturelles, à la géographie, etc., etc., en suivant la même méthode.

Un autre jour encore, les livres d'agriculture seraient passés en revue ; puis les livres de littérature et d'art auraient leur tour. Bref, les habitants d'une ville sauraient, chaque année, ce que renferme la bibliothèque communale, et cette revue les conduirait certainement à la lecture de quelques-uns de ces ouvrages, selon leurs goûts et leurs aptitudes, outre qu'ils auraient déjà appris beaucoup de faits complètement inconnus pour eux, par les communications du bibliothécaire.

Le bibliothécaire serait donc non-seulement le conservateur des livres, mais l'initiateur du public aux lumières qu'ils renferment.

M. de Caumont termine en citant plusieurs exemples pour démontrer combien il serait facile à un bibliothécaire de faire ces sortes de conférences appropriées aux localités, ce qui serait un moyen sûr d'attirer le monde dans sa bibliothèque. Nous n'aurions plus le regret de voir seulement vingt bibliothèques à peine, sur cent, fréquentées par un nombre suffisant de lecteurs, et ces conférences et ces lectures faites avec intelligence, auraient de plus l'avantage de moraliser, dans une certaine mesure, les populations de la ville et de la campagne.

Cette communication a été écoutée par l'Assemblée avec le plus grand intérêt et mérité à M. de Caumont de justes félicitations. Rendre les bibliothèques communales aussi utiles que possible est en effet une question qui doit préoccuper tout le monde et dont le savant directeur de l'Association normande a peut-être indiqué la véritable solution.

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