Existe-t-il des bibliothèques rurales dans la Seine-Inférieure ? Quels sont les livres qui doivent la composer ? L'instituteur communal sera-t-il le conservateur naturel de la bibliothèque ?

par H. FRERE, secrétaire de l'Association normande.


Texte établi sur un exemplaire (BmLx : br norm 850) de l'Annuaire des cinq départements de l'ancienne Normandie, année 1862 (p.189 à 196), publié par l'Association normande à Caen.
Numérisation et relecture par M. Bougard (17.06.03)



Après quelques explications préliminaires, M. le Président appelle la discussion sur le sujet inséré au programme de la séance du jour et qui comprend cette première question : Existe-t-il des bibliothèques rurales dans la Seine-Inférieure?

M. de Caumont expose le but de la question. Dans plusieurs départements, il y a de petites collections de livres, confiées aux instituteurs ou aux maires, et qui sont le premier noyau d'une bibliothèque rurale. L'Association normande a contribué depuis vingt ans à les former.

Mais l'enseignement élémentaire agricole, en même temps que les bibliothèques, doit préoccuper les membres de l'Association. L'instruction agricole reçoit dans l'Yonne, par exemple, les soins les plus satisfaisants ; dans beaucoup de communes, il circule des petits livres, contenant les meilleurs principes sur la matière ; les instituteurs font des dictées agricoles et développent dans ce sens l'intelligence des jeunes villageois.

M. de Petiteville dit, que dans l'Eure, on s'est occupé de l'enseignement du jardinage, mais sans rien faire pour l'enseignement agricole. M. le Président applique la même remarque à la Seine-Inférieure. Il y a bien de savants professeurs (MM. Girardin et Morière), qui parcourent le département et font des cours ; ce sont d'excellents cours pour les adultes mais qui ont lieu au chef-lieu de canton. Ce qu'on voudrait avant cet enseignement, ce sont de simples notions données par les instituteurs et bornées à des principes généraux.

M. d'Estaintot reconnaît également qu'aucune parole et qu'aucun livre n'ont été distribués dans les campagnes. Il voudrait que quelques bons ouvrages fussent faits et distribués le plus tôt possible. Il en existe bien déjà, mais pour d'autres contrées ; et comme en agriculture tout diffère de département à département, il en faudrait de spéciaux pour la Seine-Inférieure. Que l'Association se déclare prête à primer le meilleur livre de ce genre, et, cette promesse tentera beaucoup d'auteurs.

M. Foucher ne le croit pas. Il connaît des sujets de prix que la Société d'agriculture a mis, sept années de suite, au concours sans recevoir la plus petite note en réponse. Mais deux fois elle a pu récompenser les instituteurs communaux, qui avaient intelligemment répandus autour d'eux des enseignements agricoles. Quant aux cours de MM. Girardin et Morière, tout le monde reconnaît le bien qu'ils ont fait.

M. de Boutteville rappelle les publications qu'a déjà faites la Société d'Horticulture, et met en relief les efforts qu'elle prodigue dans le cercle malheureusement restreint où elle agit.

M. Lecadre ne compte pas sur les instituteurs. Dans l'arrondissement du Havre, les écoles sont très-peu fréquentées, les fermiers aisés leur préfèrant des pensions plus élevées, et les fermiers pauvres gardant leurs enfants chez eux. D'un autre côté et peut-être un peu à cause de cet abandon, les instituteurs cherchent à gagner des suppléments de salaire pendant toutes les heures que ne leur prend pas leur emploi officiel. Ne parlez donc pas à des professeurs surchargés de donner des leçons à des élèves imaginaires. Ayez plutôt recours aux livres et variez-les par arrondissements. M. Lecadre voudrait, pour chaque arrondissement, un petit livre spécial d'agriculture.

M. de Petiteville ne comprend pas la nécessité des ces variations par arrondissements. Que renfermeraient ces petits livres ? Des principes généraux qui sont toujours les mêmes, et les mêmes conviennent partout dans la même région.

M. de la Londe du Thil approuve entièrement la création de bibliothèques rurales dans les communes. N'y eût-il qu'un petit manuel donné à l'enfant et apporté par lui dans la famille : il sera lu, sous la cheminée, par quelqu'un du foyer et ne restera pas toujours fermé. L'honorable membre est certain que le Conseil général de la Seine-Inférieure, dont il fait partie, accorderait généreusement les fonds nécessaires à cette publication.

M. de Caumont compte d'autant plus sur la générosité du Conseil général qu'il n'y a pas lieu de la pousser dans ses derniers retranchements. Les petits livres à donner pourraient coûter 5 à 10 sous. De pareils ont été faits au même prix dans le département de l'Allier.

M. de la Londe du Thil souhaite que l'inspecteur de l'Académie et, à sa requête, M. le Ministre de l'Instruction publique recommande vivement aux instituteurs la distribution et le commentaire des ouvrages projetés.

M. Vivefoy aimerait à voir les instituteurs extraire de ces ouvrages des dictées pour leurs élèves.

Les dictées sont un très bon moyen et il est même utile, dit M. de Caumont, qu'un instituteur intelligent en fasse afin de proportionner la nourriture intellectuelle à la force d'assimilation des enfants ; dans certaines communes, les leçons d'agriculture devront se résumer dans six pages de dictées.

Sans doute elles pourront s'étendre à quinze ou vingt pages, mais sans aller plus loin : vouloir donner trop d'extension, ce serait tuer l'enseignement que l'on demande. Quand il n'a pas réussi dans une commune, c'est que l'instituteur a voulu outrepasser les instructions données ; on ne saurait donc trop lui recommander de se borner à quelques principes bien clairement expliqués et surtout bien compris ; voilà tout ce que l'on demande, et cela n'entravera en rien l'enseignement ordinaire.

M. Frère exprime le désir que les livres projetés ne soient pas exclusivement réservés à l'agriculture. Qu'est-ce, après tout, que l'Association à laquelle il s'adresse ? Une association générale donnant à coup sûr des sympathies aux développements agricoles de la province, mais trop élevée pour avoir des sympathies exclusives. Tout ce qui est bon et bien figure dans son ressort. Si elle se formule dans un livre pour apparaître au cultivateur, qu'elle arrive à lui avec une charrue dans la main droite, si vous le voulez ; mais que de sa main gauche, trop grande pour rester vide, elle lui fasse aussi d'autres présents : qu'elle lui parle sans prétention comme sans négligences, des oiseaux qui se posent sur le sillon qu'il creuse, des poissons qui se multiplient dans la rivière voisine ; qu'elle lui dise un mot de toutes les oeuvres de Dieu. Puis, ces petits livres ainsi généralisés, qui donc en surveillerait mieux la distribution que des membres de l'Association ? L'honorable membre voudrait, à ce point de vue comme à beaucoup d'autres, voir se perfectionner dans l'Association l'organisation des comités communaux.

M. le Président croit pouvoir résumer la discussion, en déclarant l'absence de toute bibliothèque et de tout enseignement agricole dans la grande majorité des communes. Il faut donc y répandre de bons ouvrages. Lesquels et comment ? Ce sont des questions à résoudre ultérieurement. Mais, dès ce jour, que chaque membre répande autour de lui les livres qu'il jugera les meilleurs : tel est le voeu de la réunion.

Bien que la discussion puisse paraître close sur ce premier point, M. d'Estaintot reprend la parole pour défendre des ouvrages proposés par M. Frère pour les bibliothèques rurales, tels que Maître Pierre. En même temps, l'orateur exprime le voeu qu'une salle soit annexée à toutes les écoles, dans laquelle seront placés, non-seulement les livres, mais encore les lecteurs. Le menuisier, le charpentier, le terrassier, le maréchal-ferrant, viendront lire là, chacun leur Manuel ; toute émulation vient d'un certain concours.

M. le Président n'élève pas si haut ses prétentions : pour toute bibliothèque rurale, il ne demanderait qu'une armoire.

M. d'Estaintot insiste et trouve les armoires d'écoles insuffisantes, sinon pour le présent au moins pour l'avenir.

M. Bourdin dit qu'une bibliothèque rurale lui paraît peu utile, si l'instituteur n'est pas chargé d'expliquer aux lecteurs une foule de choses qu'ils ne comprendront pas seuls : de là, la nécessité d'instruire d'abord l'instituteur.

M. le Président répond que presque tous les membres de l'Association espèrent que bientôt les instituteurs seront suffisamment instruits en agriculture, et il est bien entendu qu'ils devront, comme on l'a dit, mettre les faits agricoles à la portée de tous.

Il émet le voeu que tous les membres de la Compagnie agissent dans leur circonscription, pour déterminer les instituteurs à enseigner l'agriculture, et que ceux des membres présents qui appartiennent à la Société d'Agriculture de Rouen veuillent bien aider à l'établissement des bibliothèques.

Maintenant, ajoute M. le Président, l'instituteur communal sera-t-il le conservateur naturel de la bibliothèque ? M. le Président n'y voit aucun inconvénient.

M. d'Estaintot n'en voit pas non plus, mais il est persuadé que l'instituteur, qui est le Michel Morin des communes, qui dans certaines même est quelquefois sonneur, n'aura pas le temps d'être encore bibliothécaire.

M. le Directeur croit que le temps ne manque jamais à qui sait bien l'employer ; il déclare prendre aux frais de l'Association normande l'installation de bibliothèques rurales dans dix localités de la Seine-Inférieure, et prie MM. les membres de s'entendre ensemble pour lui indiquer ces dix communes.

Dès à présent, M. d'Estaintot et M. de la Londe du Thil propose des localités qui paraissent beaucoup trop riches à la plupart des membres.

M. Frère ne fait aucune proposition de ce genre, mais il demande que, par chaque canton, l'Association normande ait un inspecteur qui puisse donner à la Compagnie les renseignements locaux dont elle a quelquefois besoin, comme dans ce moment, par exemple.

M. le Directeur approuve la demande de l'honorable préopinant et déclare qu'il s'efforcera de compléter l'organisation des inspecteurs cantonaux dans la Seine-Inférieure.

M. le Président interroge l'Association sur la convenance de lectures publiques du soir, par l'instituteur communal.

M. de Caumont croit ces lectures bonnes. Le cultivateur aime mieux entendre lire que lire lui-même ; et souvent son ignorance ne lui laisse pas la liberté du choix : mais il faudra qu'elles soient réglementées et bien dirigées.

M. Frère craint que l'instituteur ne lise pas bien ; or, rien n'est plus improductif qu'une lecture faite sans intelligence et même à un certain point de vue qu'il ne faut pas exagérer, sans un certain degré d'éloquence. L'honorable membre souhaiterait donc de voir quelque notable de la commune suppléer l'instituteur dans cette tâche, s'il devait être plus capable que lui de la remplir.

M. Lévy abonde dans ce sens, mais pour des motifs peut-être plus graves. D'abord, et comme M. Frère, il croirait plutôt aux instituteurs sonneurs de M. d'Estaintot qu'à des instituteurs orateurs. Puis, il ne faut pas donner facilement à cette classe de demi-savants souvent présomptueux, souvent turbulents, l'influence dangereuse d'une lecture publique. Personne n'a oublié le mauvais usage que beaucoup d'entre eux ont fait de leur puissance à des époques désastreuses. Ne mettons pas un instrument qui peut devenir redoutable dans les mains de personnes qui peuvent rester aveugles.

M. le Président, remarquant l'approbation générale qui paraît couvrir ces paroles, engage les membres de l'Association à se substituer dès lors eux-mêmes à l'instituteur dans la lecture publique, dans les communes où ils pourront le faire, au moins jusqu'à ce que, parfaitement d'accord avec l'instituteur, ils lui en laissent le soin ; mais il n'est pas probable que cet exemple soit suivi partout.

Le Secrétaire,
H. FRERE

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