Création de bibliothèques dans les communes rurales ,

par Arcisse de CAUMONT, président de l'Association normande.


Texte établi sur un exemplaire (BmLx : br norm 850) de l'Annuaire des cinq départements de l'ancienne Normandie, année 1839 (p.293 à 298), publié par l'Association normande à Caen.
Numérisation et relecture par M. Bougard (25.04.03)



Dès l'année 1827, ainsi que nous l'apprend la Revue normande, M. de Caumont avait formé le projet de créer, dans les principaux bourgs du département du Calvados, des bibliothèques populaires, destinées, comme celles qui ont été établies en Angleterre, à répandre dans nos campagnes des connaissances qui n'y pénètrent aujourd'hui qu'avec une extrême difficulté.

Voici quelques renseignements sur le plan tel qu'il avait été conçu en 1827 : on se proposait d'établir un certain nombre de bibliothèques, placées, autant que possible, dans les grandes communes et les chefs-lieux de canton, et confiées aux soins des maires, des curés, des juges de paix ou de toutes autres personnes d'une moralité reconnue, qui auraient ainsi rempli les fonctions de bibliothécaires. Ces bibliothèques devaient être distribuées dans quatre arrondissements ; toutes celles d'une même section devaient renfermer les mêmes ouvrages mais les bibliothèques de sections différentes auraient été composées d'ouvrages différents.

Tous les deux ans, les bibliothèques d'une section devaient passer dans l'arrondissement voisin, et recevoir en échange les livres d'un autre arrondissement.

Au moyen de ce procédé bien simple de rotation, chacune des communes des quatre arrondissements aurait été pourvue tous les deux ans d'un nouvel assortiment de livres, et, au bout de huit années, les habitants d'une commune auraient pu lire un nombre de volumes plus que suffisant pour les besoins de la classe livrée aux travaux agricoles, et qui ne peut consacrer à la lecture que quelques moments de repos.

On devait donner la plus grande attention au choix des ouvrages, qui auraient pour la plupart renfermé des notions élémentaires d'agriculture théorique-pratique et de géographie, d'arts et métiers, d'hygiène et de tout ce qui peut être utile à la vie rurale. On aurait trouvé aussi dans les bibliothèques des livres d'histoire et de morale religieuse.

Ces ouvrages auraient été confiés gratuitement aux habitants et lus à domicile ; tous auraient été reliés ou cartonnés.

La dépense, pour l'établissement des bibliothèques ainsi composées, ne montait qu'à 1,000 francs, somme qui était fournie bénévolement par M. de Caumont et ses amis (1).

On comprend tout ce qu'un pareil établissement avait d'éminemment moral et tout le bien qu'il pourrait produire.

De bons livres, mis à la disposition des habitants de nos campagnes, contribueraient certainement à les détourner de l'ivrognerie et de la lecture des livres obscènes dont les colporteurs ont infecté nos communes. En développant chez les habitants des campagnes des connaissances appropriées à leur état et proportionnées à leurs capacités intellectuelles, en portant leur attention vers leurs intérêts véritables, l'agriculture et l'économie domestique, les bibliothèques rurales bien composées auraient le grand avantage de rendre au laboureur son travail plus intéressant et de l'attacher à sa noble profession.

Dès son origine, l'Association normande comprit l'importance des bibliothèques cantonales ; mais en même temps elle pensa qu'il serait impossible de mettre à exécution le projet dont nous venons de donner un aperçu, et que les bibliothèques devraient être stationnaires et propriétés invariables des communes où elles seraient placées.

Ce fut l'avis de M. de Caumont, qui avait dès-lors renoncé à ses premières idées. Il s'agissait de faire un bon choix de livres pour les bibliothèques rurales. Diverses discussions s'ouvrirent à ce sujet dans les réunions de la Compagnie, et d'utiles indications d'ouvrages furent données par M. l'abbé Daniel et plusieurs autres membres distingués de l'Association normande. Mais, pour établir de pareilles bibliothèques, il fallait des locaux disposés par les soins de l'autorité municipale, et les démarches furent faites auprès des maires de plusieurs chefs-lieux de canton, pour les inviter à seconder, par l'établissement de ces locaux, les vues de l'Association. Si ces avances ne furent pas reçues partout avec l'empressement qu'on avait droit d'attendre, au moins trouva-t-on des hommes qui approuvèrent cette idée, et auxquels il ne manquait qu'un peu plus d'influence pour la faire accueillir.

En attendant que les locaux nécessaires fussent préparés et convenablement disposés, l'Association s'empressa d'offrir la collection de ses Annuaires aux chefs-lieux de canton qui témoignèrent le désir de les recevoir.

Cette année 1838, la Compagnie a pensé qu'elle ne devrait pas seulement inviter à former des bibliothèques cantonales, mais qu'elle pourrait, autant que ses ressources le permettraient, encourager la création de ces bibliothèques par des secours et des allocations. Le Conseil administratif, dans la séance du 9 juin, arrêta qu'une somme de 100 francs serait mise à la disposition de la ville de Domfront , pour être employée à faire un premier achat de livres qui formeraient le noyau d'une bibliothèque communale. M. de Caumont fut chargé d'en prévenir M. Renault, inspecteur de l'arrondissement, et d'annoncer cette décision du Conseil à la séance tenue à Flers le 14 juin.

M. Renault, qui avait puissamment secondé M. Galeron lors de l'établissement de la bibliothèque de Falaise, il y a quinze ans, s'est empressé de seconder les voeux de l'Association normande : il a provoqué une souscription, à laquelle cinquante-cinq notables habitants de Domfront ont déjà pris part. Un règlement a été rédigé, et l'on peut regarder l'établissement comme fondé ; car M. Renault a bien voulu se charger de remplir les fonctions de bibliothécaire, et une commission, nommée par les souscripteurs, choisira des livres qui seront achetés au moyen de l'allocation de l'Association normande et du produit de la souscription.

C'est ainsi que l'initiative prise par l'Association dans cette circonstance, et la légère somme de 100 fr. qu'elle avait destinée pour cet objet, aura décidé à créer, dans un chef-lieu d'arrondissement qui en était privé, une bibliothèque publique qui ne pourra manquer de devenir intéressante, et dont l'utilité ne saurait être contestée. Aussi la Compagnie se propose-t-elle de provoquer de pareilles créations dans les villes et les bourgs où des dépôts de livres pourront être formés, par exemple, à Mortain, à Pont-l'Evêque, à Honfleur, à Carentan, à Bernay, à Laigle, etc., etc. ; puis à Isigny, Argences, Troarn, Harcourt, Torigny, Villers-Bocage, et autres localités plus ou moins importantes.

A Ryes, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bayeux, où l'on construit une maison communale destinée à contenir, outre les départements de la mairie, l'école et la justice de paix, M. Vautier, maire, a eu l'heureuse idée de faire ménager une petite pièce pour recevoir des livres. Cette bibliothèque, classée par l'instituteur, renfermera des livres usuels qui seront prêtés aux habitants de la commune. On ne saurait trop imiter cet exemple, que tous les chefs-lieux de canton pourraient suivre sans difficulté, puisqu'il suffit de se procurer un cabinet pour y déposer des livres.

L'Association se fait un devoir de signaler, sous ce rapport, à la reconnaissance publique, ce qui a été fait depuis quelques années à Saint-Pierre-sur-Dives par M. Legrand, maire de cette importante bourgade, et membre du Conseil général du Calvados. Une pièce a été, par ses soins, disposée pour recevoir des livres à la maison commune, et déjà elle renferme plus de huit cents volumes usuels, qui sont chaque jour prêtés à domicile.

A Bretteville-sur-Laize, une petite bibliothèque communale a été aussi établie par les soins de M. Galeron et des membres de l'association pour le progrès de l'agriculture dans l'arrondissement de Falaise.

Nous pourrions citer encore quelques tentatives heureuses faites en Normandie sur d'autres points plus ou moins importants. Il faut espérer que les mesures provoquées par l'Association normande deviendront bientôt générales.

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Note :

(1) Voir la Revue normande, t.1, p. 437.

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