VILLIERS DE L'ISLE-ADAM, Auguste (1838-1889) : Le cas extraordinaire de M. Francisque Sarcey (1887).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (15.06.1998)
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Première publication dans Gil Blas du 26.X.1887, repris dans Chez les Passants (1890).

Le cas extraordinaire de M. Francisque Sarcey
par
Auguste Villiers de l'Isle-Adam

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Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent, si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui, malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou d'injustice volontaires. - Passons sur ces illusions perdues...

Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le Temps, - à propos de l'une de mes oeuvres représentée ces jours-ci, au Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées :

«- TOUTE la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette petite salle.... qui était comble...

Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité des articles qui venaient de paraître à ce sujet, - soit cent vingt ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences, - n'a point passé inaperçue du signataire, - qui ajoute :

«- J'ai CRU VOIR que, sous la phraséologie des compliments de commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a reçu un accueil ASSEZ FROID, même des amis de l'auteur. Et je n'en parlerai pas, car, puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien faire, la discussion ne serait pas utile».

Je n'ai pas à défendre mon ouvrage, qui, une fois écrit, ne m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les dédains du grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne pourrais, loin de récriminer, que me louer des hauteurs de plume d'un «écrivain» dont les éloges seuls sont désormais à craindre. Quelque évident et incontesté - sinon par lui - que soit le beau succès (dont je suis très fier), de ces trois soirées d'épreuve, M. Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai même qu'il serait monstrueux que ce drame lui eût agréé ! et qu'il n'était nullement besoin de nous «jurer» sa sincérité à cet égard. Nul n'en doutera jamais.

Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte, pour lui seul, le monopole de l'intégrité au mépris de celle de ses confrères, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton léger de la bonhomie, que TOUS les critiques, malgré leur nombre et l'autorité de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que déplacée, menti hypocritement au public et à leur conscience, en affirmant, en cette oeuvre, une valeur positive et en constatant son succès réel ; - qu'il s'arroge ainsi sur eux, à mon sujet, une suprématie à ce point pédagogique, et jusqu'à traiter leur style de «phraséologie», - cela dépasse quelque peu, ce semble, les droits de la Critique digne d'elle-même. Il m'est pénible de me voir l'occasion de ce manque d'égards et de cette petite calomnie envers le grand nombre d'écrivains, mes invités, auxquels je dois l'estime où ils me tiennent. - Il n'avait pas à les résumer en une interprétation malveillante et dommageable pour moi, en dénaturant leurs éloges selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de moi, je n'aurais pas à m'en préoccuper, - pas même à répondre. Mais il s'agit de ceci, que des écrivains aussi soucieux, avant tout, de leur dignité que M. Sarcey peut l'être de la sienne, se trouvent traités par lui, à mon sujet, de «complaisants DE COMMANDE», simplement parce qu'ils ont exprimé au public, sur mon drame, une opinion qui diffère de la sienne. Je me vois donc, cette fois, contraint de prendre M. Sarcey au sérieux et de lui adresser, au moins pour mémoire, une observation de nature à le rappeler au sang-froid et aux plus élémentaires convenances. Bref, ce n'est pas l'un de nos invités que j'ai à défendre : je suppose que celui-ci s'en acquitterait fort bien lui-même et d'un simple haussement d'épaules ; - c'est leur collectivité, pour abstraite qu'elle soit, que mon devoir d'amphitryon est de faire intégralement respecter.

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A vrai dire, j'espérais que, de lui-même, en se relisant, M. Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son énormité. Je lui ai laissé régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi. Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de cette vétille ?... Bah ! Pourquoi faire ? Il semblerait que l'idée même ne lui en est pas venue.

Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-même, sur les erreurs ou les écarts qui lui ont échappé. J'en dois le communiqué à deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus à l'étranger.

Par exemple, ces trois numéros consécutifs du journal le Gaulois en date des 23, 24 et 25 juin 1870. - Au long d'un article intitulé les Talons rouges M. Francisque Sarcey (ex-talon rouge lui-même, ayant longtemps signé SARCEY DE SUTHÈRES, car il était né en cette localité vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, méritait d'être redressé en toute «sincérité». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord, ne le trouvèrent pas. - Spontanément, M. Sarcey publia, de lui-même, dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé UNE ERREUR, déclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la poitrine, en jurant qu'il s'était grossièrement trompé, etc., le tout sur le ton léger des Errare humanum est qui est spécial aux natures sagaces, pressées de causer d'autre chose. - Mais M. de Nieuwerkerke ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis, MM. les généraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois, M. Sarcey, démarche qui amena, dès le lendemain, la note suivante, insérée au Gaulois du 25, et reproduite par les autres journaux :

«JE RESSENS UN RÉEL CHAGRIN D'AVOIR EMPLOYÉ, A L'ÉGARD DE M. LE COMTE DE NIEUWERKERKE, DES EXPRESSIONS EN DÉSACCORD AVEC L'ESTIME QUE JE PROFESSE POUR SA PERSONNE ; - ET, DANS LE NOMBRE DES IDÉES ÉMISES PAR MOI, IL Y EN A QUE JE N'AURAIS JAMAIS DU EXPRIMER, - D'AUCUNE FAÇON. Car on ne doit jamais attaquer les personnes». - (Ah ! cela, c'est très vrai ! du moins, à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les conséquences possibles d'un tel acte), - «attendu que l'homme peut avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres». - (?)

Signé : FRANCISQUE SARCEY.

De pointilleux esprits, à style «tortillé et précieux» pourraient inférer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule dicté de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire. M. Sarcey, je veux et dois le penser, a été «sincère» ici, comme la veille. En une ou deux précédentes rencontres, il s'était conduit comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule à l'épée, il sait tenir un pistolet. - Ainsi, d'après une légende, ayant eu son chapeau traversé, de part en part, en un duel à cette arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un pas tranquille et lent, durant près d'un semestre, le chef coiffé de ce glorieux chapeau : fantaisie à laquelle il dut renoncer, à la longue, sans doute à cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne saurait donc être mise en cause dans l'aventure dont nous parlons. C'est toujours par un besoin de sincérité, cette fois héroïque, par exemple, qu'il a signé cette petite note officielle, et nul ne saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait CRU VOIR, il avait mal vu. - Inclinons-nous donc, sans commentaires, et passons en constatant que, forts de ce précédent, nous avions le droit d'espérer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs, tout simples et tout naturels, au sujet de son lapsus calami, comme il disait à ses élèves de Lesneven (Finistère), du temps de son professorat.

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Hâtons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces mésentendus, le prince de la Critique a continué (et continuera longtemps encore, je l'espère), de nous prouver sa sincérité, sa haute honorabilité. - Il sut quitter le Gaulois, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa dignité ne pouvait, en effet, s'accommoder d'écrire dans une feuille d'une nuance opposée à la solidité des siennes. Il a décliné, par une austère modestie, la croix de la Légion d'Honneur. Cependant il compte, à son actif, divers travaux littéraires savoir : 1° sa brochure si remarquable intitulée : Faut-il s'assurer ? (laquelle il écrivit sur commande d'une Compagnie d'assurances, à ce que nous apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2°, le si intéressant livre intitulé : Le Nouveau seigneur du village, où l'ascétique protecteur du féminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans un accès de morale sincère, certains maires de quelques bourgades, sous le second Empire. Je regrette, même, que mes loisirs ne me permettent pas d'en offrir ici quelques citations, à rendre jalouses les ombres de Juvénal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de ses feuilletons, justifient la considération dont l'honorent tous les esprits éclairés, et l'autorité avec laquelle il juge les oeuvres des grands hommes.

Pour conclure donc, devant cette imposante personnalité, - et pour éviter, surtout, de donner à la nouvelle petite «erreur» de l'autre jour plus d'importance qu'elle ne mérite, nous dirons que si M. Francisque Sarcey, faute peut-être de s'en être aperçu, n'a pas cru devoir adresser, à ses confrères et à moi-même, les quelques mots d'excuses bien élevées auxquels nous étions en droit de nous attendre, je crois être l'interprète de tous ces messieurs, et de leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.


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