VALLES, Jules (1832-1885) : Charles Baudelaire, (La Rue, 7 septembre 1867).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (04.05.1998)
Texte relu par : A. Guézou
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texte établi d'après l'édition de 1879 sur un exemplaire de l'édition en fac-simile des éditions du Lérot (Tusson, 1987).

Charles Baudelaire
par
Jules Vallès

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On me présenta à lui.

Il clignota de la paupière comme un pigeon, se rengorgea et se pencha :
- Monsieur, dit-il, quand j'avais la gale...

Il prononça gale comme les incroyables disaient chaamant, et il s'arrêta.

Il avait compté sur un effet et croyait le tenir tout entier avec son début singulier.

Je lui répondis sans sourciller :
- Êtes-vous guéri ?

Il resta coi, ou mit tout au moins une minute à se remettre. Je regardai avec curiosité ce faux galeux et remarquai tout de suite qu'il avait une tête de comédien : la face rasée, rosâtre et bouffie, le nez gras et gros du bout, la lèvre minaudière et crispée, le regard tendu ; ses yeux, que Monselet définissait : deux gouttes de café noir, vous regardaient rarement en face ; il avait l'air de les chercher sur la table tandis qu'il parlait, dodelinant du buste et traînant la voix.

Il avait au cou une cravate de foulard rouge, sur laquelle retombait un énorme col de chemise à la Colin et était enfermé dans un grand paletot marron boutonné et flottant comme une soutane.

Il y avait en lui du prêtre, de la vieille femme et du cabotin. C'était surtout un cabotin.

Poëte, il ne l'était point de par le ciel, et il avait dû se donner un mal affreux pour le devenir : Il eut une minute de gloire, un siècle d'agonie : aura-t-il dix ans d'immortalité?

A peine !

Ses admirateurs peuvent tout au plus espérer qu'un jour un curieux ou un raffiné logera ce fou dans un volume tiré à cent exemplaires, en compagnie de quelques excentriques crottés. Il ne mérite pas davantage : et combien sont tombés qui étaient plus dignes d'être embaumés dans les pages d'un Elzévir ; ceux-là sont morts poitrinaires et non pas fous ; ils n'ont point eu les préoccupations terribles et les angoisses mesquines qu'eut toute sa vie ce forçat lugubre de l'excentricité.

Né bourgeois, il a joué les Cabrions blafards toute sa vie ; il y laissa sa raison, c'était justice : on ne badine pas impunément et aussi effrontément qu'il le fit avec certaines lois fatales qu'il ne faut pas subir lâchement, mais qu'il ne faut pas défier non plus ; on ne surmène pas ainsi son corps et sa pensée, ou bien la nuit se fait dans le cerveau, le sang devient eau dans les veines et il ne reste d'un homme qu'un morceau de chair épaisse et fadasse comme un lot de viande soufflée qui tressaute et tremblotte dans l'insensibilité d'une agonie piteuse.

Ah ! ne valait-il pas mieux vivre simplement d'un travail connu, simple mortel, plutôt que de courir après les rimes étranges et les titres funèbres ! Mauvais moment, d'ailleurs, celui-ci, pour les biblistes de sacristie ou de cabaret ! Époque rieuse et méfiante, la nôtre et que n'arrête point longtemps le récit des cauchemars et le spectacle des extases. C'était déjà montrer qu'on n'avait pas le nez bien long qu'entreprendre pareille campagne à la date où Baudelaire la commença. Que Satan ait son âme !

Satan, c'était le diablotin, démodé, fini, qu'il s'était imposé la tâche de chanter, d'adorer et de bénir ! Pourquoi donc ? Pourquoi le diable plutôt que le bon Dieu ?

C'est que, voyez-vous, ce fanfaron d'immoralité, il était au fond un religiosâtre, point un sceptique ; il n'était pas un démolisseur, mais un croyant ; il n'était que le niam-niam d'un mysticisme bêtasse et triste, où les anges avaient des ailes de chauve-souris avec des faces de catin : voilà tout ce qu'il avait inventé pour nous étonner, ce Jeune France trop vieux, ce libre-penseur gamin.

Il étonna fort peu, se tortura beaucoup et finalement joua un jeu de dupe, en menant une vie de victime ! Mauvais spéculateur ! Petit impie !

Il avait, cet impie-là, des sournoiseries de séminariste et le tempérament d'un clérical. Il avait tout juste l'audace du mauvais prêtre qui, dèvoré d'appétits cachés, tricherait avec sa conscience et tâcherait de satisfaire du même coup sa foi divine et sa curiosité malsaine. Il n'avait pas la santé d'un débauché et avait dans son enfer une petite porte masquée par où l'on pouvait remonter au ciel.

Était-il, par quelque côté au moins, un révolté ? Allons donc ! Rien qu'un égoïste qui travaillait péniblement sa gloire et qui ne souffrait pas mais jouissait des douleurs des autres, parce qu'elles pouvaient l'inspirer et aider sa muse menacée de stérilité à accoucher de quelque foetus qu'il appelait l'embryon d'un monde. On le répéterait dans les cénacles, dans les cafés, et il n'en demandait pas davantage. Incapable d'émouvoir ceux qu'il n'avait pas préparés, il posait en aristocrate de la pensée qui s'exile avec ses fidèles dans le pays des idées hautes.

Croyait-il à son génie ? Je n'en suis point sûr, pas plus que je ne suis sûr, - tenez ! qu'il ait jamais mangé du hatchis ou bu de l'opium !

Existence douloureuse, âme désespérée, croyez-moi ! quand, seul avec lui-même, il se regardait et, se frappant le front ou le coeur, il entendait sa tête qui commençait à tinter fêlé et sa poitrine qui sonnait creux ; à ces moments-là, quand il fallait évoquer le cauchemar et tripoter l'horrible, la fatigue l'écrasait, le dégoût le prenait, peut-être même, pendant qu'il manipulait ses vers, la peur venait aussi ! Il arrivait à être possédé pour tout de bon !

En tous cas, il s'ennuyait à périr : N'en doutez pas !

Le travail console et fortifie ; il n'était point un paresseux : c'était le plus terrible des laborieux. - Mais encore faut-il que le travail profite : il ne faut pas se morfondre dans l'effort inutile, et n'avoir pas seulement les douleurs de l'enfantement.

Baudelaire sentait uniquement son orgueil fermenter et s'aigrir, mais il avait les entrailles pauvres, et se tordait sans accoucher. Ah ! que ne s'était-il fait professeur de rhétorique ou marchand de scapulaires, ce didactique qui voulait singer les foudroyés, ce classique qui voulait épater Prudhomme, qui n'était, comme l'a dit Dusolier, qu'un Boileau hystérique, et s'en allait jouer les Dante par les cafés. Il n'était pas le poëte d'un enfer terrible, mais le damné d'un enfer burlesque. Instruit de son infécondité par les douleurs secrètes de ses nuits solitaires, il essaya de faire croire, à force d'esprit, à son génie, et se dit qu'il pourrait paraître exceptionnel en semblant singulier.

Il se mit à traverser, lui aussi, Ravenne et voulut que les enfants se détournassent ; il n'y eut pour le suivre dans les rues que les chiens qu'il agaçait exprès. Mais, dans les parlottes et les buvettes, ce qu'il avait espéré arriva. Il conquit une célébrité. S'il n'eût fait que des vers et point de farces, il eût été simplement le Siméon Pécontal de la pornographie, mais il grimaça et se disloqua. On parla de ses dislocations, on rit de ses grimaces ; il n'en faut pas plus pour intéresser ces journalistes qui sont las de banalité et avides d'inattendu, blasés que le monstre amuse. Baudelaire se fit monstre.

Tantôt, en 48, il sortait en blouse bleue avec un tuyau de poêle tout battant neuf sur la tête et des gants beurre frais aux mains, tantôt il se mettait en habit noir et chaussait des sabots crottés de fumier, pour qu'on criât à la chianlit.

Ce mois-ci, il était rasé et plâtré comme une fille ; l'autre mois, il avait la barbe énorme et les cheveux en brosse ; il ôtait, suivant les besoins, des poils et ajoutait des touffes à la queue du chien d'Alcibiade.

Il entrait au Café anglais et disait : - Garçon, voulez-vous me donner un litre ? - Il avait pris cette habitude de demander du vin à toute heure. Peut-être ne l'aimait-il pas !

C'était pour entretenir la curiosité.

On sait son mot, tandis qu'il mordait dans des noix fraîches.

«On dirait qu'on mange de la cervelle de petit enfant».

On en cite d'autres que je ne puis transcrire ; celui, par exemple, qu'il lança dans un dîner chez le sculpteur C..., pour s'excuser d'arriver trop tard.

Tout cela, hélas ! était non pas du gros et bon scepticisme, le feu de l'ironie française, la flamme de la gaieté gauloise, c'était de la singularité douloureuse et forcée, l'exhibition savante de phrases phénomènes !

Il combinait d'avance ses mots et ses gestes.

Un peintre de nos amis, qu'il avait invité à déjeuner, pressait sournoisement le genou à une femme aimée par lui.

Baudelaire s'en aperçut, se leva, alla au peintre et lui dit :

- Il faut, dit-il, que vous soyez bien lâche. C'est parce que vous savez que je suis poltron.

Puis il se rassit et continua de déjeuner.

Je le rencontrai un soir au Casino, et lui demandai ce que lui, poëte, cherchait là.

- Je viens pour faire peur aux femmes !

Non qu'il posât pour la brutalité ; il jouait, au contraire, les précieux infâmes, il avait voulu moderniser l'infernalisme du Dante et scudériser l'ordure. Il tenait à paraître distingué ; il l'était. Il aurait dû, dans la vie, se contenter de commander et de plaire aux blondes.

Mais ce corrompu était, vis-à-vis des femmes, timide, et, je le croirais volontiers, maladroit. Peut-être même sa corruption littéraire était-elle le fruit gâté de sa gaucherie ou de son incapacité physique !

Il se condamna à un rôle pour lequel il n'était pas fait, et qui l'écrasa !

Indifférent aux grands spectacles, et, par conséquent, impuissant à les peindre, ne ressentant pas d'impressions, se trouvant tout de suite ruiné, à peine il avait écrit deux pages ; trop orgueilleux pour se contenter d'être talent classique, gloire officielle, il inventa, il crut inventer le diablotinisme et se figura avoir découvert Lacenaire et Lesbos.

Il but, ou fit croire qu'il buvait ce que ses contemporains n'osaient point boire, et dit ou fit dire qu'il avait sur eux la supériorité de sensations inconnues par lui cherchées, définies et acquises. Il eut la chance de trouver Edgard Poë et de le traduire. Il eût dû n'être jamais qu'un traducteur, lui qui ne savait ni inventer ni voir, et qui, à court d'idées, à bout de ressources, pour conquérir au moins la réputation d'originalité, fourbut son imagination et affola sa sensibilité.

Un de nos amis le vit, il y a quelques mois, dans la maison où il s'est éteint. Sa main gauche inerte et tordue pendant contre sa poitrine ; avec la droite, quelquefois, il essayait de soulever les doigts non encore pourris, mais morts !

Il ne lui restait ouvert que le quart d'un oeil dans cette tête qui retombait trop lourde sur l'épaule, et dans laquelle veillait, comme une lueur mourante, la mémoire.

Il ne pouvait articuler qu'un mot, comme un enfant, mais ce mot, il le gémissait, le ricanait, et, avec des hoquets de colère ou de joie, il traduisait ses impressions suprêmes !

On lui montra une fleur :

Il lui fit risette avec son sourire de fou.
- Cré nom ! cré nom ! roucoulait-il en balançant la tête, et comme ému par le parfum et par l'éclat.

Cré nom ! C'était tantôt un salut et tantôt un juron, suivant qu'on lui montrait une chose ou un nom qu'il avait aimés ou haïs.

Cré nom ! C'était peut être aussi le grognement idiot du désespoir ! - Qui sait ?

Cela signifiait peut-être : - «Ah ! pourquoi ai-je, toute ma vie, été un comédien ! Je me suis rendu fou moi-même, je le sais et je ne puis le dire, et je le pourrais que peut-être, orgueilleux, je ne le dirais pas !»

Ah ! je le plains, je vous jure ! oui, je le plains !

Combien de morts déjà parmi ceux de son âge ! Cette génération est donc maudite ? Il y a à ces folies horribles et à ces morts précoces, une raison historique, fatale. Quoi donc ? Mais il faut se pencher plus avant dans l'abîme. Restons aujourd'hui au cimetière, nous chercherons un autre jour le secret de ces agonies.

7 septembre 1867.


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