VALLES, Jules (1832-1885) : L'art populaire, (La Rue, 31 août 1867).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (04.05.1998)
Texte relu par : A. Guézou
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texte établi d'après l'édition de 1879 sur un exemplaire de l'édition en fac-simile des éditions du Lérot (Tusson, 1987).

L'art populaire
par
Jules Vallès

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L'art, à mon sens, peut diriger les destinées d'un peuple. Il est l'inspirateur souverain des sentiments qui entraînent les défaites méritées ou les victoires justes. C'est à ceux qui s'occupent des choses de l'esprit qu'appartiennent la tâche et le pouvoir de faire un peuple libre.

Mais l'art actuel n'en est pas là.

Il est encore aristocrate à sa façon, faiseur de cérémonies, esclave d'une étiquette qui est à la fois une injure à l'ignorance de la foule et au caractère de l'artiste.

On rabâche de tous côtés les mots d'égalité et d'indépendance ; mais ceux-là même qui les prononcent ne savent être ni simples ni justes. Ils veulent toujours avoir l'air de parler d'en haut et se placent, pour enseigner le peuple, au-dessus et non au milieu des foules. Tandis que lui, ce pauvre peuple, a donné pour la conquête de la liberté, aux heures d'égarement, tout ce qu'il pouvait donner, trois mois de misére et des pintes de sang ; les gentilshommes de l'esprit n'ont rien donné, rien ; et c'est pitié de voir combien dans l'esprit et l'oeuvre des littérateurs et des artistes qui furent les contemporains de ces luttes mémorables, sont gravées profondes les marques de la vanité stérile ou de la timidité coupable !

Les uns lèchent les pieds des grands ; ils veulent des médailles par-ci, un prix par-là, une croix pour finir ; ils auront rempli leur carrière, lorsqu'à force de courtisanerie ou de banalité, à l'ancienneté ou à la faveur, ils auront commandes aux Beaux-Arts et fauteuil à l'Institut.

D'autres sentent bien qu'ils ne sont que des écoliers ou des plagiaires, mais ils n'osent - par peur du ridicule... ou de la faim ! - rompre avec les habitudes de la confrérie, briser les moules pour ne pas paraître briser les vitres ; ils ne se sentent pas l'estomac assez bon ou la tête assez forte pour casser leur chaîne et vivre en loups !

Ils restent des collégiens, alors même qu'ils ont des barbes blanches ! Ils ont gardé le pli de l'éducation classique, et fiers à leur façon, ils se souviennent et veulent qu'on s'aperçoive qu'ils ont fait leurs classes et ont appris ce que les autres ne savent pas ! Ils ne sont pas les coureurs d'antichambre, mais les galériens de la tradition.

Ils restent toute leur vie dans les régions de l'idéal convenu, disant, comme Bridoison : la fooorme. Ils ont peur de s'encanailler !

C'est eux qui vivent la vie pauvre et partageront, un jour de danger, la mort héroïque de la sainte canaille !

Je dis cela pour tous, philosophes, romanciers, sculpteurs ou peintres !

Ce n'est partout qu'imitation, contrefaçon, plagiat, c'est-à-dire le contraire de la liberté. Ceux-là même qui ont du mérite et des convictions n'en font pas bénéficier l'humanité. Il ne leur sert pas plus d'avoir de la force et du coeur, qu'il ne sert à un cheval d'être rapide et généreux, si on l'enchaîne à un poteau autour duquel il tourne sans cesse, les yeux bandés. Ils n'ont pas, eux, les yeux bandés ; mais quand ils remuent la tête, c'est toujours pour regarder en arrière.

Mystagogues, mythologistes, oui, tous, presque tous ! Ceux qui s'appellent des libres penseurs, au lieu d'affirmer simplement la liberté humaine, discutent, sermonent et plantent autel contre autel ; s'ils nient un dogme, c'est pour en prêcher un autre. En tous cas, ils parlent une langue à laquelle le commun des mortels ne comprend rien, et qu'eux-mêmes ne comprennent pas toujours, j'en suis sûr ! Ils disent bien qu'ils y voient clair, mais le dindon de Florian le disait aussi.

Les lettres, les arts, la poésie, la peinture, la statuaire, rôdent encore à travers l'antiquité et le moyen âge, flanquées d'un peuple de monstres ! Il y a des dieux, des devins, des anges.

Sous prétexte qu'il exista un Olympe et un paradis, on dessine encore autour des fronts, à l'encre ou à l'huile, des nimbes et des auréoles, on attache des ailes aux épaules de marbre ; on ne voit que saints et que héros, images de la foi et traces de la tradition. Le présent traîne le passé collé à ses flancs comme un cadavre dont le poids l'entraîne.

Il s'agit d'étudier la vie et non la mort, de regarder en avant et non en arrière ou en haut ! On veut lire dans les nuages et l'on va rouler dans le puits !

Je demande, moi, qu'on s'attache aux spectacles de la terre plutôt que d'essayer de voir clair au fond du ciel ; je préfère au romanesque de l'histoire interprétée ou de la foi ininterprétable les émotions franches et vraies de la réalité.

Il y a quelque part, dans le pays de Pascal, au flanc d'un mont d'Auvergne, une source dont j'entendais dire, quand j'étais enfant, que ceux qui en approchaient étaient changés en pierre.

Tout ce qu'on y baigne, nid d'oiseau, bouquet de feuilles, touffe de fleurs, perd sa fragilité. Pas un détail ne disparaît, pas une ligne ne s'efface, mais l'aspect et le mouvement sont saisis et restent fixés : ce qui devait durer un jour va durer des siècles.

Cette histoire de la fontaine qui pétrifie est à peu près l'histoire de ce qu'on nomme le génie.

L'humanité sanglotte et se débat, elle jette au ciel ses cris de malédiction ou de joie, de doute ou d'espérance ! Le commun des hommes subit passivement les lois fatales de la passion ou du hasard ; beaucoup sont à peine émus ; chez la plupart, la sensation dure un moment et fuit irréfléchie et folle comme un éclair ; si elle survit à l'accident et laisse une trace dans l'âme, il n'est point dit que le patient saura jamais raconter cette histoire et fera bénéficier le monde de son bonheur ou de ses souffrances.

Lui, l'artiste, au contraire, il ne se contente pas d'être ému ; son âme, comme l'eau de la source, retient et solidifie l'impression qui passe ; l'idée se moule, le sentiment prend corps, et il faudra un choc pour entamer l'oeuvre à laquelle le génie, plus généreux que la source, aura laissé la vie en lui donnant l'immortalité.

Ainsi donc, être sensible jusqu'à l'excès à l'émotion qui vient, avoir déjà vu quand les autres regardent, entendu quand la foule écoute, et savoir garder frissonnant tout cet essaim de pensées et d'émotions pour donner un jour l'essor en plein soleil, voilà le rôle et le don du génie.

L'artiste frémit de toutes les joies, saigne de toutes les douleurs. Dans son oeil se réfléchissent les beaux et les mauvais spectacles ; dans son coeur, profond comme le lit d'un fleuve, se heurtent en courant les passions humaines. Mais plus heureux que d'autres, ce grand blessé, il conserve, ardents ou tièdes, ses souvenirs, qui, au vent de l'inspiration, s'échappent en flammes claires dans un chef-d'oeuvre.

31 août 1867.


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