VALLES, Jules (1832-1885) : Antony, (La Rue, 12 octobre 1867).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (05.05.1998)
Texte relu par : A. Guézou
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texte établi d'après l'édition de 1879 sur un exemplaire de l'édition en fac-simile des éditions du Lérot (Tusson, 1987).

Antony
par
Jules Vallès

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Jaloux du mari ! - C'est qu'il a tous les droits, le droit de tuer, - ce qui n'est rien, - mais le droit aussi d'aimer et d'être aimé, le scélérat !

Elle vous arrivera du foyer conjugal, indolente et pâlie, avec des taches violettes sous les yeux, la paupière lasse, et vous croirez lire sur le satin de sa peau le triomphe insolent de l'époux !

On se trompe souvent, toujours peut-être : elle est pâle parce qu'elle n'a pas dormi «en pensant à toi», parce qu'elle a veillé sa mère, parce qu'elle est souffrante aussi. Mais le spectre charnu du mari se dresse toujours menaçant entre eux deux, et, l'infâme qu'elle est, elle ne fait rien pour vous consoler, elle veut que l'on souffre encore et qu'on doute toujours ; elle aiguillonne votre amour avec la pointe de ce poignard.

Ils sont allés à la campagne, l'autre dimanche, le mari et elle ; et elle vous raconte négligemment qu'il faisait bon, et que le chemin était désert et le bois touffu... il y avait dans l'air des parfums, des bruits, «tu sais, comme le jour où tu me menas à Viroflay».

Ce jour-là, on s'était, tout au long de la route, embrassé, égaré, embrassé encore et perdu de nouveau. Qui te dit que l'autre jour elle ne lui a pas jeté, comme à toi, des fleurs au visage, qu'IL n'a pas, ce mari, frôlé sa tête à ses cheveux, et dit à son oreille un mot qui l'a fait rougir !

Grisée par l'odeur des arbres, le sang brûlant sous sa peau fraîche, elle a laissé faire, la misérable ! Ils ont, à cette place, fait crier les feuilles, et n'as-tu pas vu un brin d'herbe collé encore à son corsage, quand tu as baisé son beau cou tout à l'heure ? Elle a osé avec lui, là-bas, les caresses que tu as ici inventées pour elle !

Peut-être, ce matin, quand elle laçait ses bottines, la jambe repliée sur l'autre genou où au-dessus du bas brillait la chair, peut-être le mari a-t-il parlé de lune de miel ! On a tiré le rideau, fermé la porte ! Ou bien, quand elle était habillée déjà, et qu'elle jetait son châle sur ses épaules mal cachées sous un brouillard de tulle, il s'est aperçu, l'imbécile, que le buste était beau, la taille frêle... et la main du maître a dégrafé la robe qui vient de tomber à tes pieds d'amoureux !

Tu n'oses en parler, et si tu essaies, elle te scelle les lèvres à petits coups, du bout de ses doigts roses, en t'appelant «grand fou». Tais-toi, fait-elle, despotique et mutine. Tu te tais et tu oublies ; tu oublies ce soir-là, et tu oublies encore le lendemain ; rassasié de caresses, tu en as pour tout un jour à vivre sans la fièvre et l'angoisse ; puis le désir revient, la jalousie renaît : un rien la rallume !

On t'a dit qu'ils avaient dansé ensemble l'autre soir, et que, le mari l'ayant embrassée à la fin de la valse, Madame ne s'était pas fâchée et avait souri !

- Si je la rouais de coups, te dis-tu, quand elle viendra demain !

Mais non ; les bleus marqueraient sur sa peau blanche, et il les verrait, lui. Tu as bien vu toi, une fois qu'il l'avait, non pas battue, mais embrassée ! et tu ne bougeas pas, tellement tu avais honte ; tu avais honte et tu avais peur aussi ! Tu avais peur, lâche, qu'elle eût plus de courage ou de pudeur que toi, et qu'elle n'osât point ou ne voulût pas revenir. Tu fermeras les yeux ! Nous sommes tous aussi lâches, va !

Elle a, cette vie d'adultère, mille supplices inattendus, cachés : elle a ses désespoirs profonds et ses poignantes douleurs...

Un jour elle murmure à votre oreille, rougissante, un mot qui vous fait pâlir. Le doute saisit au coeur, la peur vous prend. Cet enfant (elle vous a parlé de cela !), cet enfant, de qui est-il, de lui, de vous ? Qui le sait ? Et elle a beau dire, elle a beau faire, elle a beau évoquer des souvenirs précis, rappeler des heures brûlantes, le doute survit ; et quand l'enfant s'échappe de ses flancs, on se demande s'il faut le haïr ou l'aimer !

Il ressemble au mari : on le hait ; - il vous ressemble : on l'aime. Mais si la face du nouveau né trahit la faute, le mari indigné peut imposer silence à sa colère, et se charger de punir l'amant par le supplice lent de l'enfant : il peut venger là-dessus sa honte, et pour désespérer le coupable se faire le bourreau de l'innocent. Il peut le vouer, dès le berceau, à toutes les humiliations et les souffrances, torturer son enfance et faner sa jeunesse, il s'acharnera sur ce corps frêle et cette âme tendre, il fera saigner l'un, gémir l'autre, et il s'arrangera pour que les amants voient couler le sang et entendent les plaintes ; il élèvera le paria hébété, dans la douleur, ou le dressera pour le vice ! Pauvre petit, tu paieras la faute de ta mère, et celui que tu ne peux appeler ton père saura tout et ne pourra rien ; il te verra t'étioler et languir, s'il te voit encore ! On lui apprendra, un soir, qu'on t'a enfermé ou engagé ; tu es aux jeunes détenus, ou tu es parti, mousse, pour les Grandes Indes.

Et ta mère ? Ta mère, son amant la néglige, pour penser à toi : et elle t'en veut de cet abandon. Elle trompe tout le monde avec un autre, peut-être : peut-être elle va te donner dans six mois un frère, qu'elle te préfèrera, qui sait ? et ils se mettront tous à te martyriser.

Si l'adultère continue, il peut arriver que le mari apprenne tout, ou sachant tout déjà, qu'il se lasse. Il les fera arrêter tous deux. On mènera ta mère, comme une fille, à la Préfecture de police, d'où elle sera dirigée sur un couvent où sont les épouses infâmes. Et vous voilà tous déshonorés !

Autant vaudrait, qu'usant du droit que lui donne la loi, il déchargeât, dans l'alcôve où il les surprendra, les deux coups de son pistolet et qu'il les assassinât sur le lit où ils t'ont enfanté dans le crime ! Leur mort les ferait pardonner, et l'on aurait pitié des enfants éclaboussés par ce flot de sang !

Telles sont les joies de l'adultère, et c'est ainsi que vivent et meurent la moitié des amours défendus ! Ah ! il n'est pas besoin de prêcher et de moraliser, et de jeter la malédiction aux coupables. Le crime porte en soi son châtiment !

12 octobre 1867.


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