Marcel Schwob par Felix Valotton


Marcel SCHWOB, écrivain français né à Chaville le 23 août 1867, décédé à Paris le 12 février 1905.
Oeuvres principales : Coeur double (1891), Le livre de Monelle (1896), Les vies imaginaires (1896).
Les contes présentés içi sont extraits du recueil Coeur double.
Voir sur le site de Fabula d'autres textes de Marcel Schwob.

Les Striges : "Nous étions couchés sur nos lits, autour de la table somptueusement servie. Les lampes d'argent brûlaient bas ; la porte venait de se fermer derrière le jongleur, qui avait fini par nous lasser avec ses cochons savants ; et il y avait dans la salle une odeur de peau roussie, à cause des cercles de feu par lesquels il faisait sauter ses bêtes grognantes..."

Le Sabot : "La forêt du Gâvre est coupée par douze grands chemins. La veille de la Toussaint, le soleil rayait encore les feuilles vertes d'une barre sang et or, quand une petite fille errante parut sur la grand'route de l'Est. Elle avait un fichu rouge sur la tête, noué sous son menton, une chemise de toile grise avec bouton de cuivre, une jupe effiloquée, une paire de petits mollets dorés, ronds comme des fuseaux, qui plongeaient dans des sabots garnis de fer..."

Les Trois Gabelous : "Ho, Pen-Bras, n'entends-tu pas un bruit de rames ?» dit le Vieux en secouant le tas de foin où ronflait un des trois douaniers gardes-côtes. La grosse figure du dormeur était à demi-cachée par son caban, et des brins d'herbe sèche se dressaient sur ses sourcils..."

Le Train 081 : "Du bosquet où j'écris, la grande terreur de ma vie me paraît lointaine. Je suis un vieux retraité qui se repose les jambes sur la pelouse de sa maisonnette ; et je me demande souvent si c'est bien moi - le même moi - qui ait fait le dur service de mécanicien sur la ligne P.-L.-M., - et je m'étonne de n'être pas mort sur le coup, la nuit du 22 septembre 1865..."

Le Fort : "L'ennui et la terreur étaient devenus extrêmes. Partout on entendait l'éternel rebondissement métallique des éclats d'obus ; et le chant plaintif des ogives rompues dans l'air, comme un son incertain de harpes éoliennes, glaçait les os..."

Les Sans-Gueule : "On les ramassa tous deux, l'un à côté de l'autre, sur l'herbe brûlée. Leurs vêtements avaient volé en lambeaux. La conflagration de la poudre avait éteint la couleur des numéros ; les plaques de maillechort étaient émiettées. On aurait dit de deux morceaux de pâte humaine..."

Arachné: "Vous dites que je suis fou et vous m'avez enfermé ; mais je me ris de vos précautions et de vos terreurs. Car je serai libre le jour où je voudrai ; le long d'un fil de soie que m'a lancé Arachné, je fuirai loin de vos gardiens et de vos grilles..."

L'Homme double : "Le couloir dallé sonna sous des pas, et le juge d'instruction vit entrer un monsieur blême, cheveux lisses, avec des favoris collés aux joues et des yeux perpétuellement inquiets ou scrutateurs. Il avait l'air abattu d'un homme qui ne comprend rien à ce qu'on lui fait faire ; les gardes municipaux le quittèrent à la porte avec un regard de commisération..."

L'Homme voilé : "Du concours de circonstances qui me perd, je ne puis rien dire ; certains accidents de la vie humaine sont aussi artistement combinés par le hasard ou les lois de la nature que l'invention la plus démoniaque..."

Béatrice : "Il ne me reste que peu d'instants à vivre : je le sens et je le sais. J'ai voulu une mort douce ; mes propres cris m'auraient étouffé dans l'agonie d'un autre supplice ; car je crains plus que l'ombre grandissante le son de ma voix ; l'eau parfumée où je suis plongé, nuageuse comme un bloc d'opale, se teint graduellement de veines roses par mon sang qui s'écoule..."

Lilith : "Je pense qu'il l'aima autant qu'on peut aimer une femme ici-bas ; mais leur histoire fut plus triste qu'aucune autre. Il avait longtemps étudié Dante et Pétrarque ; les formes de Béatrice et de Laure flottaient devant ses yeux et les divins vers où resplendit le nom de Françoise de Rimini chantaient à ses oreilles..."

Les Portes de l'Opium : "Je fus toujours l'ennemi d'une vie réglée comme celle de tous les autres. La monotonie persistante des actions répétées et habituelles m'exaspérait. Mon père m'ayant laissé la disposition d'une énorme fortune, je n'eus point le désir de vivre en élégant. Les hôtels somptueux ni les attelages de luxe ne m'attiraient ; non plus les chasses forcenées ou la vie indolente des villes d'eaux..."

Spiritisme : "Je trouvai sur ma table, en rentrant, une invitation du Cercle Spirite. Nous avions joué au poker, et il était très tard. Néanmoins je fus tenté par la curiosité ; le programme annonçait un spectacle distingué, une évocation surprenante d'esprits. Il me passa par la tête l'envie de causer avec une demi-douzaine de célébrités disparues..."

Un Squelette : "J'ai couché une fois dans une maison hantée. Je n'ose pas trop raconter cette histoire, parce que je suis persuadé que personne ne la croira. Très certainement cette maison était hantée, mais rien ne s'y passait comme dans les maisons hantées. Ce n'était pas un château vermoulu perché sur une colline boisée au bord d'un précipice ténébreux. Elle n'avait pas été abandonnée depuis plusieurs siècles..."

Sur les dents : "Je venais de terminer un excellent londrès et je retournais chez moi, quand je rencontrai un abominable être monté sur deux jambes en échasses, avec un «tuyau de poêle» interminable et un noeud de cravate furibond. Il se planta devant moi et regarda fixement ma bouche. Je rougis (car je suis naturellement modeste) et je voulus me détourner..."

L'Homme gras : "Assis dans un fauteuil de cuir souple, l'homme gras examinait sa chambre avec joie. Il était vraiment gras, ayant au cou un épais collier, la poitrine bardée, le ventre couvert ; ses bras semblaient noués aux articulations comme des saucisses et ses mains se posaient sur ses genoux comme de grosses cailles plumées, rondes et blanches..."

Le Conte des oeufs : "Il était une fois un bon petit roi (n'en cherchez plus - l'espèce est perdue) qui laissait son peuple vivre à sa guise : il croyait que c'était un bon moyen de le rendre heureux. Et lui-même vivait à la sienne, pieux, débonnaire, n'écoutant jamais ses ministres, puisqu'il n'en avait pas, et tenant conseil seulement avec son cuisinier, homme d'un grand mérite,..."

Le Dom : "Sachuli, le fou d'un Maharajah qui vivait sous le règne de Vikrâmeditja, lui dit un jour : «Maître, comment considères-tu la vie ?.."


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