RICHEPIN, Jean : En robe blanche (Le Journal, 18 avril 1900)
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (10.05.1997)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
E-mail : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/

Diffusion libre et gratuite (freeware)

En robe blanche
par
Jean Richepin

~~~~

Souriant et bonhomme dans sa barbe hirsute de patriarche, mais avec des fusées, ici et là, de petits éclairs narquois sous le cristal de ses lunettes à fines branches d'or, le vieux philosophe de la rédaction avait religieusement écouté, sans interruptions ni commentaires, toutes les histoires d'amour racontées par ces jeunes gens, et en particulier par le beau Paul de Ruexens, le commanditaire du journal, l'incontestable et incontesté arbiter elegantiarum de la bande.

- Eh ! parbleu ! s'écria-t-il soudain, vous êtes tous des tombeurs de femmes, voilà qui est entendu.

Puis s'adressant à Paul de Ruexens :
- Vous surtout, cela va de soi.

Et, enchérissant, développant, la voix presque oratoire, le geste en ostensoir admiratif :
- Vous, que ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, vous n'avez qu'à le vouloir, on le sait, et même simplement à paraître, fût-ce sans le vouloir, pour être le grand vainqueur.

Ici, avec des flûtes câlines dans l'organe, au début, et ensuite avec une savante brutalité dont la rudesse était d'autant plus flatteuse :

- Croyez bien que je vous en félicite de tout mon coeur ; car cela doit être infiniment agréable. Mais permettez-moi de ne pas m'en étonner outre mesure ; car la chose s'explique de reste par un tas de raisons, physiologiques et psychologiques, morales et immorales. Quand il n'y aurait, d'abord, que votre physique !

Le menton, qu'il portait déjà haut naturellement, encore rehaussé par ce gros compliment en plein visage, Paul de Ruexens se rengorgeait, épanoui dans sa réelle beauté de Belge à chair blanche et rose, à cheveux roux et bouclés court, à grands yeux d'un azur profond où semblait être resté le chaud soleil de la conquête espagnole. En toute sincérité, et sans cajolerie intéressée envers un commanditaire, on pouvait proclamer qu'il avait tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes et être cette sorte de don Juan qui, dans n'importe quel monde, dès qu'il est l'amant de l'une, est désiré par toutes les autres. Et donc le vieux philosophe de la rédaction, sous ses apparences de thuriféraire, n'était que véridique.

Mais, s'il avait accentué la flatterie, le bonhomme, c'est qu'il avait à y faire des restrictions, longtemps contenues, manifestées seulement jusqu'ici par les fusées de petits éclairs narquois sous le cristal de ses lunettes à fines branches d'or, et qui éclatèrent enfin, impatientes, dans cette brusque et inattendue sortie :
- N'empêche que, malgré tous vos atouts, moi, comme homme aimé, moi, je vous fais capot.

Ainsi que son compliment de tout à l'heure, c'est en plein visage qu'il envoyait cela au beau Paul de Ruexens, sans crier gare, d'un coup, à la façon d'un chinfreneau.

On prit la chose, le commanditaire tout le premier, pour une plaisanterie, et on l'accueillit par un grand éclat de rire, la trouvant drôle à cause de son imprévu.
- Ne riez pas, reprit le vieux philosophe. Il n'y a pas de quoi. Moi, vous le voyez, je ne peux penser à cette histoire, plus belle que toutes les vôtres, à cette exquise et délicieuse histoire d'amour, de pur et véritable, et ingénu amour, sans en avoir encore envie de pleurer.

Et c'était dit d'un ton grave, qui fit s'éteindre respectueusement tous les rires, malgré l'habitude qu'on avait de tourner le bonhomme en ridicule, et quoiqu'il y prêtât plus particulièrement que jamais pour le moment ; car il avait ôté ses lunettes, mettant à découvert les gros globes de ses yeux de myope, resté myope à soixante ans passés ; et, tantôt sur ces yeux ternes, tantôt sur les verres embués de ses lunettes, il appuyait son mouchoir à carreaux, un mouchoir d'invalide, sans qu'on pût savoir et sans qu'il eût l'air de savoir lui-même si les larmes étaient dans ses yeux ou dans les besicles.

Tout en aimant à s'amuser de lui, on le prisait comme bon conteur, quand il voulait s'en donner la peine ; et on sentait qu'il allait conter. Il n'y avait qu'à se taire pour qu'il parlât. On se tut, sur un geste du commanditaire, curieux de connaître en quoi le bonhomme avait pu, comme homme aimé, le faire capot, lui, le beau Ruexens.
- Il y a de cela vingt ans environ, commença le vieux philosophe, j'étais encore moins joli que je ne le suis à présent, et ce n'est pas peu dire. Aujourd'hui, ma barbe blanche et l'or de mes lunettes me donnent quelque chose de vénérable qui a son charme. Alors, je n'avais pas même cela. Mon poil couleur queue de vache, un mauvais lorgnon rouillé, des vêtements en débine de pauvre professaillon qui courait le cachet à vingt sous, une misère noire et indécrottable, le ventre creux et l'orgueil en pleine déroute, tout me rendait d'une laideur spéciale, magistrale, unique, et, je peux l'avouer, véritablement hideuse et impérieusement repoussante.

Un léger murmure d'approbation reconnut l'exactitude probable de ce portrait rétrospectif. Le vieux philosophe y répondit par un salut de remerciement goguenard, et continua :
- C'est dans cet état pourtant que j'ai eu la chance d'être aimé, comme aucun de vous certes, ne le fut, je le répète. Que voulez-vous ? C'est invraisemblable ; mais cela est. L'amour souffle où il lui plaît, n'est-ce pas ? C'était, d'ailleurs, je me hâte de le déclarer pour rendre l'invraisemblance moins criante, c'était par une toute jeune fille. Tranchons le mot et disons tout ! C'était presque par une enfant.

Quelques rigolos risquèrent un «Oh !» de feinte indignation. Le bonhomme fit chorus «rinforzando».
- Moi aussi, parbleu ! reprit-il, j'eus un haut-le-corps quand cette gamine me poussa la botte. Imaginez-vous une gosseline de treize ans à peu près, pas beaucoup plus. Mais jolie, par exemple ! Une petite faunesse ! Et dire que, depuis six mois, paraît-il, je passais chaque jour devant elle sans la voir ! C'est elle qui me l'apprit. Oui, tous les matins, en allant faire un cours de bachot dans une boîte de la rue Monsieur-le-Prince, je m'arrêtais à bouquiner chez le père Meusiot. Et elle demeurait en face, servante dans une vague blanchisserie. Servante, vous entendez, à cet âge-là ! Elle me dit tout cela d'une haleine, en me tutoyant au reste, et en m'offrant carrément de venir coucher avec moi. Vous voyez d'ici mon bond en arrière !

Il le refit, par souvenir, manquant de choir de sa chaise. La gaieté avait repris ses droits. On riait. Il riait aussi, surtout en rappelant la terreur qu'il avait eue alors, à l'idée que quelque marlou du quartier lui avait dépêché cette môme dans l'espoir de le faire chanter ensuite. Et il imitait la grosse voix avec laquelle il l'avait envoyée au diable, la traitant de petite saloperie et la menaçant du sergent de ville.

Du coup, il avait cessé de passer par ce bout de la rue. Mais, huit jours plus tard, la petite masque l'avait arquepincé à l'autre bout, et lui avait dit, en pleurant et en sanglotant :
- Je sais bien pourquoi que tu ne veux pas. C'est parce que tu crois que je fais la noce hein ? Eh ben ! c'est pas vrai, na ! Jamais, jamais, avec personne ! Et toi, je t'aime, voilà. Je veux que tu me prennes.

Et des détails extraordinaires, au dire du vieux philosophe ! Avec quels mots orduriers, mais de quelle âme naïve elle expliquait tout cela, il le narrait et le commentait délicieusement.
- Eh ! eh ! fit quelqu'un, on dirait que vous en avez des regrets, vieux paillard !
- Oui, répliqua-t-il, j'en ai des regrets ; mais de son âme.

Et, de nouveau, on n'eut plus envie de rire, tant il prononça cela tristement.
- J'ai eu tort d'entamer cette histoire, ajouta-t-il. Je ne pourrai jamais la finir.

On se récria. On le supplia d'achever. Il se laissa faire. Il avait, depuis un moment, remis ses lunettes. Il les ôta derechef, pour pleurer tout à son aise, cette fois, par grosses larmes lentes.
- Comment, reprit-il, avait-elle su mon domicile, et comment, surtout, avait-elle pu s'y introduire ! Je l'ignore. Toujours est-il qu'une nuit, en rentrant, je l'y trouvai, couchée dans mon lit. Elle me jura que, si je ne m'y couchais pas avec elle, elle se jetterait par la fenêtre. En même temps, elle sauta hors du lit et se précipita dans mes bras. Elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche. Comme je balbutiais de rapides interrogations, très inquiet de la voir exaltée à ce point, elle me répondit qu'elle s'était habillée ainsi pour être en mariée, puisque nous allions nous marier ensemble, et que c'était là, au reste, une toilette de première communion, et qu'elle l'avait volée à sa patronne, exprès afin de venir chez moi comme un petit ange, puisqu'elle en était un. Et des choses, des ribambelles de choses pareilles, suaves, tendres, poétiques, d'une invention, d'une grâce ! Et aussi qu'elle avait plus de treize ans, na ! Qu'elle en avait quinze passés ! Parfaitement ! Et qu'enfin, du cinquième, où je logeais, jusque dans la cour, en bas, elle se tuerait pour sûr et tout de suite, si...

Le bonhomme ne pouvait réellement plus finir son histoire, tant il sanglotait.
- Bref, fit Ruexens avec un gros rire, qu'arriva-t-il, homme si aimé ? Allons, dites-le.

Le vieux philosophe remit ses lunettes, les assura sur son nez, darda vers le don Juan belge, à travers le cristal, un regard chargé de mépris ; puis, au grand ébahissement de tous, répliqua tout à trac :
- Vous ne méritiez pas que je vous racontasse cette histoire, monsieur. Vous êtes un tombeur de femmes, sans doute, monsieur ; mais vous ne savez pas ce que c'est que l'amour, monsieur.

Puis, après un long jet de salive lancé dans son mouchoir d'invalide :
- Vous ne serez jamais qu'un cochon, mon petit.


retour
table des auteurs et des anonymes