RICHEPIN, Jean : Le miroir (Le Journal, 29 juin 1899)
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (05.05.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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Le miroir
par
Jean Richepin

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Le vieil homme, chez qui se trouvait à vendre ce vieux miroir, n'avait rien d'étrange pouvant le distinguer de tant d'autres vieux hommes chez qui se trouvent à vendre de vieux miroirs.

Comme presque tous ses congénères, il avait le nez crochu et chaussé de besicles, des cheveux en vermicelle gras sous une casquette en poil de lapin, une longue barbe sale et jaune, et un fort accent tudesque.

Le vieux miroir, en revanche, ne ressemblait pas à tant d'autres vieux miroirs que vendent tant d'autres vieux hommes.

Et d'abord, il n'était pas encadré, contrairement à l'usage de tous ces vieux miroirs dont les vieux hommes vous disent avec astuce :
- Le gadre est t'ébogue.

Ce vieux miroir-ci avait pour unique bordure le rabattis de la feuille de plomb sur laquelle était posée la glace. Cette feuille de plomb était, d'ailleurs, fort épaisse, et, comme la glace l'était aussi, le miroir était extrêmement pesant.

Cette absence de cadre eût pu avoir pour compensation la beauté ou la dimension de la glace, que le vieil homme n'eût pas manqué de faire valoir. Il ne le pouvait vraiment pas, le miroir n'ayant guère que trente centimètres de côté, et le verre, quoique épais et très uni, n'en étant pas d'une teinte agréable.

On eût dit de l'eau verte, croupie, marécageuse. Cela n'engageait pas à s'y regarder. Cela vous y donnait une face de la Morgue.

Mais le malin vieil homme savait, comme tous ses congénères, son métier de vendeur. Aussi, montrait-il de préférence le dos du miroir, exaltant le poids et la qualité de la feuille de plomb, et signalant de façon particulière un carré de papier collé dans un des coins.

- Drès indéressant, dud à vait rare, bur ein amadeur !

Et, en effet, ce carré de papier intriguait et alléchait singulièrement le jeune homme en train de l'examiner. Le jeune homme y avait reconnu, à première lecture, des lettres gothiques de forme très ancienne, écrites d'une écriture très fine, et y traçant des lignes inégales qui vraisemblablement étaient des vers.

- Ein lied allemand ! dit le vieil homme. Ein choli lied !
- En haut allemand, alors, fit le jeune homme ; car je sais l'allemand moderne, et je ne comprends pas grand'chose à celui-ci.

Le vieil homme tira de sa poche un portefeuille crasseux, l'ouvrit, tria des paperasses qu'il contenait, en sépara une page, et la tendit en disant :
- Ch'ai la dratuction et che la fends afec le miroir.

Mais il la tendit pour la faire voir de loin seulement, et ne la confia pas au jeune homme, qui allongeait déjà la main vers elle.

- Tonnant tonnant, reprit le vieil homme. C'est drende vrancs le miroir, afec le blomp et la dratuction. Drende vrancs dud chiste. Ein ogassion, cholie ogassion, bur ein amadeur, drès cholie.

Le jeune homme paya les trente francs et emporta le miroir, dont le poids lui occupa les deux mains alternativement, l'empêchant de lire tout de suite la traduction, mise sous une enveloppe par le vieil homme.

Arrivé chez lui, le jeune homme posa le miroir, debout contre une pile de gros livres, sur sa table de travail, et se mit curieusement à lire la traduction du poème gothique. Voici ce qu'elle disait, en français bizarre, probablement de mot à mot :

Sous l'eau glauque du mortel étang où prisonnière je suis, morte vive,
La colère de l'enchanteur par ses enchantements m'a enchantée,
Et j'y pleure, Ondine figée dans le plomb qui est mon cercueil,
Jusqu'au jour où du Prince clairvoyant et beau belle je serai vue.
Dans la claire et limpide eau courante de la rivière de sa patrie ;
Avec moi qu'il plonge, le Prince clairvoyant et beau, bellement enlacé,
Et la rivière de sa patrie aux enchantements de l'enchanteur mettra fin,
Fin aussi à toutes les souffrances souffertes par le Prince clairvoyant et beau,
Fin aussi à ce poème que tant on lu sans le lire bien (attention, toi !) ;
Fin aussi à la chanson qu'ici je pleure, silencieuse, Ondine figée, hélas !
Sous l'eau glauque du mortel étang où prisonnière je suis, morte vive.

Comme il achevait le dernier vers, le jeune homme regarda le miroir, et il s'y vit une face de noyé. Mais de cela il ne s'étonna point, ayant eu cette vision déjà dans la boutique du vieil homme, et sachant fort bien qu'il fallait l'attribuer à la teinte verdâtre de la glace, et à rien d'autre.

Ce qui l'étonna, c'est le plaisir qu'il prit à se voir ainsi avec une face de noyé, et le très long temps qu'il resta en cette contemplation, dont il ne pouvait détacher ses yeux ni son esprit, s'y délectant.

Et ce qui eût dû l'étonner bien davantage, et qui, pourtant, ne l'étonna pas du tout, et lui sembla, au contraire, la chose la plus naturelle du monde, c'est que bientôt il cessa de distinguer son propre visage dans le miroir, n'y discerna plus qu'une vague stagnation verte, croupie, marécageuse, puis y vit peu à peu se dessiner, en traits à peine perceptibles, flottants, fondus, d'apparition prête à s'évanouir, un visage nouveau.

C'était le visage de l'Ondine. Elle avait pour chevelure des herbes de rivière, aux molles serpentaisons. Ses prunelles dardaient un pâle feu glauque où se concentrait tout le glauque de l'eau ambiante. Elle pleurait. Et, en même temps, un furtif sourire errait sur ses blêmes lèvres.

Et tout cela était très loin, très là-bas, très au fond, doucement et infiniment.

Où, ce loin ? Où, ce là-bas ? Au fond de quoi ? Il ne songea pas à se le demander. Il regardait. Il voyait. Il était fasciné. Il était en proie, doucement et infiniment.
- Quelle singulière hallucination ! fit-il en revenant brusquement à lui.

Hallucination, bien sûr ! Il ne pouvait en douter. Hallucination fort explicable, au reste, pensa-t-il. La lecture du poème, la vue longtemps fixée sur le miroir, la sorte d'hypnotisme que produit cette fixité, la teinte particulière de la glace, c'était plus qu'il n'en fallait pour se rendre compte, raisonnablement, scientifiquement, de cette illusion d'optique succédant à une rêverie et s'y amalgamant en apparence réelle.

Car, maintenant, dans le miroir, c'est bien lui-même qu'il contemplait. Avec une face de noyé, sans doute, à cause de cette teinte verdâtre qui... ; mais lui-même, certes, et non plus l'Ondine, l'imaginaire Ondine !

Il sourit de sa légère absence mentale. Après quoi, tristement, il se dit :
- C'est dommage, quand même, que cela n'ait été qu'une hallucination. C'est dommage aussi de ne pas croire à ces légendes-là ! Être le Prince clairvoyant qui la délivre, ce serait si beau ! Avoir seulement l'idée qu'on pourrait l'être, ce serait si délicieux ! Mais voilà, voilà, pour avoir une idée pareille, il faudrait être absolument fou, fou !

Puis, plus tristement encore, avec un véritable désespoir :
- Ils ne sont pas à plaindre, les fous ! Ils sont à envier. Oh ! oui !

Il relut la traduction du poème. Il l'apprit par coeur. Il se la répétait en se regardant fixement dans le miroir. Il se redonna l'hallucination. De nouveau, l'Ondine lui apparut. Elle pleurait et souriait toujours.

Ses traits, de jour en jour, se précisèrent. A présent, elle ne se contentait plus de sourire et de pleurer silencieusement. D'une voix très basse, très vague, pareille à un murmure d'eau souterraine, elle disait :
- C'est toi le Prince clairvoyant, puisque tu m'as vue, puisque tu me vois.

Avec mélancolie, avant de s'évanouir, chaque fois, elle ajoutait :
- Pourquoi ne veux-tu pas y croire, à ces vérités que tu appelles si méchamment des légendes ? Pourquoi ne m'aimes-tu pas, moi qui t'aime ?

Et l'autre jour, sur une dalle de la Morgue, ses amis ont trouvé le jeune homme. Des mariniers avaient repêché son cadavre, retenu assez longtemps au fond de l'eau par le poids d'une feuille de plomb qu'il serrait dans ses bras contre sa poitrine, doucement et infiniment.

Sans doute qu'en roulant sur des pierres, dans la rivière, le miroir s'était heurté et cassé. Il n'en restait plus un morceau entre les rabattis de la feuille de plomb. La glace était dans la rivière.

Sans doute aussi que l'eau avait décollé le carré de papier collé à l'un des coins, et sur lequel était écrit le poème en lettres gothiques.

Tout cela explique, on le voit, très naturellement, comme la folie du jeune homme, parbleu !

Mais peut-être aussi que l'Ondine a été délivrée par lui, et qu'ils sont heureux à jamais, dans un féérique palais d'azur et d'émeraude.

Êtes-vous bien certains que non ? Bien certains ? Bien certains ?

Moi pas.


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