RICHEPIN, Jean : L'ennemi (Le Journal, 21 juin 1900)
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (15.04.1997)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
E-mail : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/

Diffusion libre et gratuite (freeware)

L'ennemi
par
Jean Richepin

~~~~

Le nom gravé sur cette carte de visite n'éveillait en moi aucun souvenir. En revanche, les quelques lignes tracées à la suite de ce nom me rendaient tout de suite et irrésistiblement sympathique le visiteur inconnu.

Ces lignes, en effet, révélaient, à l'examen graphologique, et sans la moindre hésitation possible, une âme haute, douloureuse et désespérée. A coup sûr, l'homme qui avait écrit ces lignes ne mentait pas en affirmant qu'il venait demander un secours moral et suprême.

Refuser une pareille demande, faite par une telle âme, m'eût paru un véritable crime de lèse-humanité. Même au cas où ce visiteur eût été un fou, ce que ne dévoilait pas son écriture, j'avais le devoir impérieux de le recevoir.

Je le reçus donc, non sans un pressentiment tragique, auquel, d'ailleurs, se complaisait mon anxieuse et frissonnante curiosité.

L'examen graphologique de la carte ne m'avait pas trompé sur l'homme. A le voir, dès son entrée, je reconnus l'âme haute, douloureuse et désespérée que j'avais lue d'avance.

Ses regards en disaient même encore plus que son écriture. Ils montraient à plein une âme arrivée aux pics les plus élevés de la philosophie, descendue aux gouffres les plus profonds de la douleur, et acculée au dernier cul-de-sac du désespoir le plus affreusement désespéré.

- Monsieur, me dit brusquement l'homme, ne me prenez pas pour un fou. Je ne suis pas en proie au délire de la persécution. Quand je vous aurai conté de quoi je suis victime, vous serez forcé de reconnaître que je suis un véritable persécuté et que j'ai le plus abominable ennemi dont quelqu'un ait jamais souffert.

Malgré l'assurance qu'il donnait lui-même, si énergiquement, touchant la solidité de son état mental, malgré l'assurance que m'en donnait d'autre part son écriture ne portant aucun stigmate de démence, j'avoue que je conclus tout de suite à un cas de folie, précisément à celui dont il se défendait, c'est-à-dire au délire de la persécution.

Quelle apparence y avait-il, en effet, à ce qu'un homme comme celui-là eût pu être persécuté réellement par un ennemi sans trouver le moyen de s'en délivrer ?

Sa mise, ses bijoux, son auto de maître arrêtée devant ma porte indiquaient une situation de fortune lui permettant de faire face aux persécutions pécuniaires et prouvaient que de celles-là, du moins, il n'avait pas été victime.

Sa carrure, la fierté virile de son visage, la décision de ses gestes et de sa voix, la flamme de vaillance allumée au fond de ses yeux, en dépit de leur tristesse, ne dénotaient guère un lâche, et affichaient plutôt, au contraire, un gaillard incapable de tolérer une injure sans en tirer prompte et sûre vengeance. Il avait, enfin, ce je ne sais quoi par où se subodore l'homme heureux en amour, voué par la nature à faire souffrir plus qu'à souffrir. D'ailleurs, il n'avait point parlé d'une ennemie, mais d'un ennemi ; je ne pouvais donc songer à une femme ayant empoisonné sa vie irrémédiablement.

Conclusion : l'ennemi dont il se plaignait devait être quelque ennemi purement imaginaire, comme ceux que se forgent les infortunés en proie au délire de la persécution.

Tout ce que j'avais pensé là, très rapidement, il l'avait sans doute lu dans mes regards ; car il y répliqua de la sorte :
- Non, monsieur, détrompez-vous. L'ennemi qui m'a réduit au désespoir n'est pas un ennemi imaginaire. C'est bel et bien un homme, en chair et en os, un homme comme vous et moi.
- Mais enfin, dis-je, que vous a-t-il donc fait ?
- Ce qu'il m'a fait ? s'écria-t-il. Ah ! si vous le saviez ! C'est atroce. C'est l'enfer. C'est un enfer de tous les instants. C'était un enfer qui me suit partout, toujours !

Il avait pris sa tête dans ses deux mains et la secouait avec violence, comme pour en faire sauter au dehors tous les feux de cet enfer. En même temps, il sanglotait. Évidemment, j'avais affaire à un fou.

- Voyons, dis-je doucement, calmez-vous un peu, je vous prie, et précisez. J'ignore encore quel suprême secours moral vous êtes venu me demander, comme le marque votre carte ; mais au moins faut-il, si je dois vous le donner, ce secours, que je sache en quoi il consiste, et d'abord, par conséquent, ce que vous a fait ce terrible ennemi.

L'homme s'était ressaisi, avait cessé de sangloter. Il grinçait des dents, à présent, et mâchonnait des paroles de rage.

- Tenez, par exemple, fit-il, quand j'ai écrit des vers, il me les envoie, avec toutes leurs fautes soulignées au crayon, et fort exactement.
- Bah ! interrompis-je, il n'y a là rien de bien cruel. Et si vous n'avez que de pareils griefs contre votre ennemi...
- Quand j'aime une femme, reprit-il, et quand j'en suis aimé, il me la rend odieuse et me rend détestable à elle.
- Comment cela ?
- C'est son secret.
- Quel est-il ?
- Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il arrive à ses fins, le bourreau, que, grâce à lui, mes amours les plus pures se sont toujours achevées en eaux sales.

De nouveau il se mit à sangloter. De nouveau encore il se reprit, ensuite, à grincer des dents avec colère.

- Mais, continua-t-il, si je vous disais tout ce qu'il ose me faire, vous ne me croiriez pas ! Songez, et ceci vous montrera jusqu'où va son audace de tourmenteur, songez que je ne puis manger d'un plat qui me plaît, sans qu'il crache dedans !

Décidément, et sans l'ombre d'un doute désormais, c'était un aliéné. Il comprit que je le pensais et dit tristement :
- Je le vois, vous me prenez pour un fou, hélas ! Et dès lors, inutile de vous le demander, le suprême secours moral que je venais chercher auprès de vous !

Je répliquai, avec une impatience que je ne dissimulais plus :
- Mon Dieu ! monsieur, de deux choses l'une : ou bien vous avez la tête dérangée, et en ce cas je ne puis rien pour vous, n'étant pas aliéniste ; ou bien vous avez tout votre bon sens, et en ce cas, si votre ennemi, au lieu d'être imaginaire, est bien réel, vous êtes le dernier des lâches de supporter...

Il ne me laissa pas achever ma phrase. Un éclair de joie passa dans ses mornes regards. Il s'écria :
- Oui, n'est-ce pas ? Oui, c'est cela, le dernier des lâches ! A ma place, vous vous en déferiez, de cet ennemi ?
- Dame ! fis-je.
- Mais comment ? interrogea-t-il.
- N'importe comment, répliquai-je. Il y a le duel. Il y a les tribunaux. Cela dépend de vos goûts. A la rigueur, il y a même l'assassinat...

Il se frottait les mains, pressait les miennes, me remerciait ; allait et venait en répétant :
- Oui, oui, voilà l'unique solution. Je le tuerai. Je le tuerai.

Soudain, dans un grand cri.
- C'est dit. Je vais le tuer.

Et il sortit en coup de vent.
- C'est bien un dément, pensais-je, en me remettant au travail, et en oubliant cette demi-heure perdue.

Qui m'eût dit qu'en cette demi-heure j'avais, au contraire, vu le fond, peut-être, de la vraie sagesse ?

Le soir même, en effet, de la même écriture montrant une âme haute, douloureuse et désespérée, je recevais le mot suivant :
«J'ai tué mon ennemi. J'ai tué l'ennemi. Je vous prie de venir le voir et le reconnaitre».

J'y allai. L'homme s'était suicidé, d'une balle en plein coeur.


retour
table des auteurs et des anonymes