RICHEPIN, Jean : Le masque (Le Journal, 30 août 1899) Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (13.05.1997) Texte relu par : A. Guézou Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
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Le masque
par
Jean Richepin

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- Eh bien ! me dit Harry Sloughby, toutes nos imaginations étaient pauvres, auprès de la réalité.

Il cligna de l'oeil, et ajouta dans un sourire ironique :
- Même les vôtres, monsieur le marchand d'imaginations !

Et il me rappela, en s'en moquant avec son humoristique malice, quelques-unes des plus extravagantes solutions que j'avais inventées à cet insoluble problème si mystérieux et si captivant.

Il s'agissait de l'étrange personnage que nous avions alors baptisé le Masque.

Quand je dis que nous l'avions connu, c'est une façon de parler. En somme, nous l'avions vu seulement, regardé, contemplé, étudié, autant du moins que l'étudier était possible. Mais, à quelque indiscrétion que nous eût poussés notre désir de le connaître, nous ne l'avions réellement pas connu, cet Inconnaissable.

Son existence, en effet, ne se laissait pas plus pénétrer que son visage, lequel était et demeurait, toujours et partout, masqué.

Harry Sloughby, qui a des accointances, comme on dit, avec Dieu et avec le diable, avait trouvé moyen de soudoyer un des domestiques du Masque et de le faire parler. Il avait été jusque-là, oui ! Et cependant la chose n'était pas commode, puisque ce domestique était muet ! Même ce miracle ne nous avait rien appris.

Le muet, qui, par-dessus le marché, était Hindou, n'en savait pas plus que nous sur son maître. Il le servait depuis longtemps ; mais il ignorait absolument tout de cet homme, jusqu'au nom, et il n'avait jamais vu que le visage masqué.

Le Masque se démasquait-il quand il était seul ? On pouvait le supposer. L'affirmer n'était point permis. Le Masque, pour dormir, s'enfermait dans une chambre à coucher contenant une toilette et une salle de bains ; et cette chambre était close par une porte en fer semblable à une porte de coffre-fort.

Comme nous avions maintes fois filé le Masque et que Harry Sloughby l'avait fait filer particulièrement par son vieil ami le détective O'Greenaddle, nous avions aussi découvert que le personnage, assez souvent, montait chez des filles galantes. On les avait interrogées. Leurs réponses avaient toujours été pareilles :
- Il est extrêmement généreux. Il ne reste que quelques minutes. Il ne se déshabille pas. Il ne se démasque jamais.

On pense bien qu'avant tout Harry Sloughby s'était renseigné au ministère même de la police où il était comme chez lui. Il n'y avait rien trouvé que le transfert d'une fiche signalétique, jadis timbrée de Calcutta (mylord governor's bill by spécial appointment), et autorisant M. James Smith, marchand, à porter sur son visage un masque en Angleterre, comme il en portait un dans l'Inde, pour cause de nécessité à n'être pas scandaleux.

Harry Sloughby m'avait donné cette traduction comme exacte, et m'avait, d'ailleurs, soumis le texte anglais, auquel, à grand renfort de dictionnaires, je n'avais pu faire suer aucun autre sens.

Que cet homme bizarre s'appelât de ce nom banal, James Smith, c'est-à-dire comme tout le monde, nous ne voulions pas y croire.

Qu'il fût marchand, nous trouvions cela grotesque. Marchand de quoi ? Est-ce qu'un marchand a l'idée de vivre d'une manière aussi originale ? Allons donc ! Allons donc !

Tout cela, le nom, ce titre de marchand, tout cela aussi était, devait être, ne pouvait être qu'un masque !

Où nos imaginations travaillaient spécialement, et ferme, et jusqu'à la folie, on le devine, c'était sur la dernière phrase de la fiche :
«... pour cause de nécessité à n'être pas scandaleux.»

Et, là-dessus, d'inventer les romans les plus abracadabrants : une face de monstre, un éléphantiasis, une blessure, des tatouages obscènes ; que sais-je ? C'est ici que je me distinguai, paraît-il, par mes extravagances, comme me le rappelait ironiquement à cette heure Harry Sloughby.
- Et dire, répétait-il en souriant, que tout cela, auprès de la réalité, n'était... (comment appelez-vous la chose en français ? Ah ! oui, oui, j'y suis !...) n'était finalement, que de la gnognotte, de la pâle gnognotte !
- Mais sapristi ! m'écriai-je, apprenez-la moi, cette réalité !
- Splendide ! fit-il. Admirable ! Merveilleuse ! Sublime !

Il tira de sa poche un grand portefeuille, puis, de ce portefeuille, un parchemin, et me le tendit en disant, tout à fait grave cette fois :
- Vous allez lire cela vous-même, cher ami. Cela vaut mieux.

Comme je m'apprêtais à lire, il me retint la main et reprit :
- Mais, tout d'abord, laissez-moi vous demander quelque chose. A votre idée, il y a dix ans, quel âge pouvait avoir le Masque ?
- Ma foi, répliquai-je, dans les quarante à quarante-cinq ans.
- Il en avait, fit-il, soixante-huit passés. Car il vient de mourir, la semaine dernière, presque octogénaire, à dix-huit mois près.
- Mâtin ! m'écriai-je, il était extraordinairement conservé.
- Il le fut, dit Harry Sloughby, jusqu'au jour suprême. Et voici ce que m'écrit à ce propos notre ami le docteur Burpitt, qui fut appelé au lit de mort de cet homme, sur l'expresse volonté de l'agonisant, et qui fut chargé par lui d'exécuter ce qui est stipulé dans ce parchemin. Ecoutez ce que m'écrit notre ami Burpitt.

Harry Sloughby avait tiré de son portefeuille une lettre où je reconnaissais la longue écriture fine de notre vieil ami le docteur, et il me traduisait ce qui suit, en me lisant d'abord le texte même du docteur, extraordinairement enthousiaste, lui à l'ordinaire si posé, si calme, si froid, si scientifique, en un mot :

«Réprésentez-vous, mon ami, tout ce que la mythologie grecque a pu exprimer de plus noble et à la fois de plus séduisant, c'est-à-dire la majesté de Zeus unie à la grâce d'Aphrodite, et vous aurez à peine une idée de l'émotion vraiment insoutenable qui alors vint éblouir mes regards et faire vibrer toute la lyre de mon cerveau. Mes genoux se dérobèrent sous moi, et il me sembla que mon être même allait se volatiliser ainsi que dans un coup de foudre. C'était la révélation de la beauté».
- Ah ! ça, interrompis-je, est-ce que notre sage Burpitt est devenu fou ? Ou bien l'êtes-vous devenu vous-même, cher ami ? Quel rapport y a-t-il entre cette extase esthétique du docteur et le Masque ?
- Lisez maintenant le parchemin, lisez, s'écria Harry Sloughby. Vous allez comprendre. Splendide, je vous dis ! Admirable ! Merveilleux ! Sublime !

Je lus. Voici, à peu près, la traduction de ce que je lus :
«Ceci est mon testament, que je lègue au docteur Burpitt.
«Après ma mort, le docteur Burpitt sera mon héritier à condition d'obéir strictement à tout ce que je lui ordonne par les présentes.
«Il démasquera mon visage et le regardera, aussi longuement qu'il voudra, et pourra ainsi rendre témoignage de la raison qui m'a fait vivre masqué ; mais il sera le seul à rendre ce témoignage.
«Il devra, en effet, après m'avoir contemplé tout à loisir, enduire mon visage de chaux vive et le recouvrir de son masque.
«C'est à l'âge de dix-huit ans que j'ai pris la résolution de porter ce masque ; nul, depuis lors, n'a vu mon visage, nul, nul, nul !
«J'ai voulu que personne au monde ne le vît, personne au monde n'en étant digne, en notre temps d'abominable laideur.
«Car j'étais, je fus, je suis toujours, je suis beau, je suis beau.
«Je suis beau d'une beauté fulgurante, dont on ne peut supporter l'éclat sans souffrance, dont on mourrait si on la sentait pleinement.
«Mais une telle mort serait trop pure et trop héroïque pour mes ignobles contemporains, et je me suis refusé de leur en donner la jouissance divine, même après mon trépas, même par souvenir.
«Le docteur Burpitt est une âme haute, glacée par la science, et qui pourra me voir, lui, sans en mourir, et qui saura me rendre le témoignage que je n'étais ni un orgueilleux, ni un aliéné, mais un dieu.
«Je meurs heureux, puisque j'ai eu la joie solitaire d'être, au cours de l'éternel devenir des choses, une des effigies éternelles du Beau.
«Le monde n'en aura connu que le Masque. C'est encore trop peut-être.
«Je suis le symbole de la vie».


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