RICHEPIN, Jean : L'homme-peste (Le Gaulois, 01 novembre 1895)
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (16.05.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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L'homme-peste
par
Jean Richepin

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Je dirai la chose aussi simplement que possible, sans chercher, par un trop artistique mise en oeuvre, à faire paraître plus singulière encore cette singulière aventure. Je fournirai les détails précis, les noms et les dates, qui pour moi en authentiquent le souvenir et qui pour autrui rendent bon témoignage de ma véracité.

Malgré tout, je n'ai pas grand espoir d'être cru. Mais de quel droit m'en fâcherai-je ? Moi-même, à qui la chose arriva, à qui ma sûre mémoire et ma solide raison certifient l'exactitude des faits en composant la trame ; moi-même, quand je réfléchis sur cette aventure, si convaincu que je sois de l'avoir vécue en réalité, j'ai toutes les peines du monde à me persuader que ce ne fut pas un rêve.

Voilà pourquoi je la donne comme un conte et non comme une histoire, préférant, en somme, le renom d'extravagant conteur à celui d'historien fallacieux.

Peu de personnes connaissent le dessinateur anglais Michaël Joshua Hawks ; mais les très rares initiés à son étrange talent lui gardent, dans leur estime artistique, une place éminente, tout à fait très rare aussi. Ils pensent, et je suis du nombre de ceux-là, que ce talent est proprement du génie, et que Hawks deviendrait célèbre du jour au lendemain s'il se décidait à publier son oeuvre visionnaire, en particulier ses Horror's illuminations.

C'est, en dessins à l'encre rehaussés de couleur, et sur plaques de talc, le tableau complet, phase par phase, des épouvantements de la peste. Déjà terribles quand on les regarde à la lumière du jour, posés à plat sur des feuilles de papier, ces dessins semblent animés d'une vie fantômatique quand Hawks vous les montre en transparence, à la fulgurante clarté de sa lampe où passe un brusque jet de magnésium incandescent.

Impossible, alors, de ne pas pousser un grand cri d'effroi, qui s'achève aussitôt en un cri d'admiration. A quoi Hawks vous répond d'ordinaire :
- Il n'y a pas à m'admirer. J'ai copié la nature exactement, et rien de plus.

Mais cette réponse ne fait que vous étonner davantage ; car on sait, lui-même l'avouant avec un sourire de mystification, qu'il n'a jamais quitté Londres et n'a pu, par conséquent, étudier sur nature ces tragiques scènes de peste, toujours représentées en ses dessins comme se passant dans l'Inde. Et si on le lui objecte, il se contente d'accentuer son sourire et d'ajouter :
- Sans doute : et pourtant, ce qui est là-bas, je l'ai vu ici, quoique cela n'y soit pas, en vérité.

On lui pardonne volontiers ces bizarreries, puisqu'on l'admire, et puisqu'en même temps on l'aime. Car, à part cet enfantin désir de vous mystifier, Hawks est un charmant compagnon, tout comme s'il n'était pas un très grand artiste.

Ayant eu l'occasion de lui rendre un important service, et sa reconnaissance m'en ayant récompensé par un redoublement de bonne grâce, je crus pouvoir lui reprocher un jour, tout amicalement, son petit défaut. Notre argot parisien l'égayait et je n'hésitai pas à lui glisser ma critique sous cette forme :
- Pourquoi diable, avec vos intimes, garder ces allures de fumiste ?

Il prit un air grave, crut sans doute que j'avais été blessé de le trouver fumiste à mon endroit, et répliqua dans un rude shake-hand :
- Vous avez raison. Je n'ai pas le droit, au moins avec vous, de paraître cela. Il faut vous prouver que je ne le suis point.

Puis, tristement :
- C'est vous qui l'aurez voulu.

Une heure plus tard, nous descendions de cab à l'entrée d'un lane où nous étions arrivés après de tortueux détours dans le quartier de Brompton-Hill-Road. Nous étions, durant tout le trajet, restés silencieux, sur la prière de Hawks. Il semblait mal à l'aise, moralement autant que physiquement. Le temps, d'ailleurs, était affreux. Une pluie de neige fondue dans du brouillard jaune ! On grelottait tout à la fois et l'on étouffait.
- Buvez une gorgée de ce cordial, me dit Hawks, comme nous quittions la voiture.

Il m'avait tendu une gourde plate en argent. J'avalai une gorgée d'une liqueur amère et chaude.

Au bout de cinquante pas environ, faits à pied, nous entrâmes dans une petite et noire taverne. Le patron était un Hindou. Hawks lui dit quelques mots à voix basse. Nous montâmes ensuite au premier étage, où l'Hindou nous installa dans une obscure chambre, meublée seulement d'un large divan, et qu'éclairait une veilleuse à globe laiteux.

Hawks avait apporté un carton contenant ses Horror's illuminations. Il me dit de regarder longuement les plaques de talc en transparence devant cette lueur blafarde. - Mettez-vous bien les tableaux dans la mémoire, ajouta-t-il, pour en contrôler ensuite l'exactitude en les comparant à la réalité.

Quand j'eus fini :
- Prenez l'heure à votre montre, fit-il, et notez-la, ainsi que la date du présent jour, sur votre calepin.

J'obéis. Il était quatre heures vingt minutes de l'après-midi, le 12 décembre 1894.

Comme j'achevais d'écrire sur mon calepin, au moment où je relevais la tête, un homme était devant nous, sans que je l'eusse vu, ni entendu entrer.

Il se tenait à genoux, assis ou plutôt écrasé, à même ses talons, la face en extase, le corps entièrement à nu. Ce corps était d'une maigreur ascétique, les os perçant la peau parcheminée. La face, noyée sous l'avalanche d'une énorme chevelure blanche, qui mêlait ses flocons à ceux d'une barbe non moins blanche et non moins énorme, la face semblait toute réduite aux deux yeux, dilatés, fixes et hagards.

Hawks prononça d'un accent impérieux une brève phrase, en une langue étrangère, où je perçus seulement le mot de yoghi.

Brusquement, les regards du yoghi plongèrent dans les miens. En même temps me remonta dans la gorge la saveur amère et chaude de la liqueur bue tantôt. Et je me sentis à la fois comme ivre de cette liqueur et comme hypnotisé de ces regards.

Néanmoins, je n'étais ni dans le sommeil de l'ivresse, ni dans celui de l'hypnose ; car j'entendis très distinctement Hawks qui me disait :
- Regardez les modèles qui me servent à dessiner mes Horror's illuminations d'après nature. Vous pouvez, vous devez les voir comme je les vois moi-même. Cela est là-bas, et cela n'est pas ici, et cependant cela est copiable ici et cela est.

Et je dormais si peu que je répondis à Hawks, en raisonnant avec une parfaite lucidité :
- Oui, en effet, je vois. Sans doute, votre cordial est à base de haschisch, et par lui s'amplifient, jusqu'à l'absolue apparence de la réalité, les tableaux contemplés tout à l'heure sur vos plaques de talc.

Car je les voyais vivre, positivement, et j'en suais une sueur froide, de tressaillante horreur.

C'était dans un village aux huttes de bambou, sous de grands arbres à panaches de palmes ou à larges feuilles plates, près d'un immense fleuve encombré de plantes monstrueuses et dont les rives s'effondraient en vaseux marécages, et tout cela parmi les flamboiements d'un dur soleil qui versait une pluie de diamants.

Dans les huttes, dont les parois m'étaient transparentes, des hommes, des femmes et des enfants gisaient, en proie au hideux mal, dont se manifestaient tous les stigmates : rouges anthrax allumant des charbons ardents sur les dos, les épaules, au creux des aisselles, aux plis des aines ; pustules gangreneuses s'écaillant en escarres brunes ; tumeurs et pétéchies de pâle pourpre ; faces convulsées et frappées de stupeur ; langues et lèvres fuligineuses ; enfin, tout ce qui faisait crier d'effroi et d'admiration devant l'effroi si magistralement exprimé dans les géniales, visionnaires et EXACTES Horror's Illuminations de Hawks.

Oui, oui, ce que je voyais, c'est bien ce qu'il avait rendu. Je n'en pouvais douter. Mais, moi, je le voyais, à travers le haschisch ou l'hypnose, sans doute, et d'après ses dessins. Lui, lui, avant de faire ses dessins, où et comment avait-il trouvé la matière première nécessaire à ses visions de haschisch ou d'hypnose ?

Je le lui demandai, presque avec fureur. Il me répondit, et presque froidement :
- Je vous répète que cela est, là-bas. Ce yoghi vous fait voir à distance cela. Mais cela est. Cela, il le déchaîne à sa volonté, pour que je le copie. Comprenez-vous, enfin, comprenez-vous ? ce yoghi s'appelle l'Homme-peste.

Ici, dans mes souvenirs jusqu'alors si bien liés, se creuse un trou. Sûrement, sous l'influence de la liqueur ou de l'hypnose, j'ai perdu conscience pendant un temps.

Pas pendant un temps bien long, toutefois ; car je me retrouve descendant de cab, à la porte de Hawks, et lui disant, en colère :
- Décidément, cher ami, vous êtes un grand artiste ; mais, aussi, un mauvais ami. Vos mystifications habituelles étaient, à la rigueur, excusables. Celle-ci ne l'est plus. Vous moquer de moi à ce point, c'est trop. Adieu !

Il essaie de répliquer. Il veut me prendre les mains, me faire entrer chez lui. Je refuse. S'il m'eût avoué qu'il avait voulu être fumiste jusqu'au bout, j'eusse pardonné encore. Mais il s'entête à s'en défendre ; il continue à me prendre pour plastron. C'est intolérable, vraiment, n'est-ce pas ? Je m'en vais, indigné.

A six semaines de là je recevais, sous une bande dont l'adresse avait été écrite par Hawks, un numéro du Indian News, où était encadré au crayon rouge un article médical.

On y narrait que la peste avait brusquement éclaté dans le village de Pendjah-Sloë, à la suite d'une tornade, éclose à l'improviste et sans aucun prodrome météorologique, en plein ciel serein. On avait pu circonscrire l'épidémie et en arrêter l'essor. Elle semblait avoir eu pour cause, inexplicable d'ailleurs, cette tornade, inexplicable elle-même. Le rédacteur se livrait là-dessus à de curieuses théories touchant la mystérieuse corrélation de certaines épidémies avec les cataclysmes atmosphériques. Il donnait, à l'appui, des chiffres, et notamment la date et l'heure exactes où avait surgi la tornade et apparu, la première manifestation du fléau.

Cette date était le 12 décembre 1894. L'heure de là-bas correspondait à l'heure londonienne suivante : quatre heures vingt minutes de l'après-midi.

Et alors ? Le yoghi était-il simplement un voyant à distance, m'ayant fait assister à sa vision dans ce que les occultistes appellent le miroir astral ? Ou bien était-il plus encore, était-il le formidable mahatma du mal que Hawks nommait l'Homme-Peste ?

Je n'ai jamais osé conclure ; et l'on doit comprendre à présent pourquoi, lorsque je réfléchis sur cette étrange aventure, si convaincu que je sois de l'avoir vécue en réalité, j'ai toutes les peines du monde à me persuader que ce ne fut pas un rêve.


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