PERGAUD, Louis (1882-1915) : La dernière heure du condamné, extrait du recueil posthume La vie des bêtes : études et nouvelles (1923).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (01.X.1999)
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Texte établi sur un exemplaire (Bm lx 25103) du recueil Drames des champs et des bois : pages choisies dans l'oeuvre de Louis Pergaud publié à Paris en 1949 par les éditions Nelson.
 
La dernière heure du condamné
par
Louis Pergaud
 
 

Les monte-en-l'air, haut pattus, porteurs des bâtons qui tuent, et leur horde familière de hurleurs poilus venaient, à la suite d'un faible course et avec des cris terribles, de grands beuglements rauques (rires et abois), de faire halte devant le trou où Tasson, le vieux blaireau, se terrait depuis quatre ou cinq neiges.

Tasson, dans son abri, écoutait. La terre, martelée à grands coups, tremblait, et les vibrations qui lui parvenaient, contrairement à ce qui s'était passé à toutes les précédentes chasses, ne s'atténuaient point : elles semblaient même s'amplifier, devenir plus nourries, plus intenses, plus fortes. C'était grave assurément.

D'ordinaire, quand le jour poignant le surprenait quelque part en maraude et que lui parvenaient des bruits menaçants, appels de chasseurs ou jappements de chiens, il filait par les chemins de cailloux où ses pattes ne laissaient pas de fret et gagnait, après quelques sages contours, sa maison de roc. Alors il pouvait entendre le piétinement de la chasse arriver en trombe auprès de sa demeure et les vibrations courir sur le sol, mêlées aux rafales d'abois, et tous ces bruits, bientôt, se fondaient, se diluaient, se partageaient comme si le grand courant de haine lancé à ses trousses se fût divisé peu à peu en une infinité de petits ruisselets sonores qui se seraient à leur tour engloutis dans le grand calme de la forêt et du matin.

Cette fois, il avait dû s'attarder trop longtemps. Avant sa rentrée précipitée dans son trou, il avait entendu des grelots, des hurlements, des bruits de foulées et des cris particuliers, les cris des haut pattus, cracheurs du feu, que conduisent d'ordinaire, aux sentes des bois, leurs familiers braillards, poilus, les chiens.

Ce n'étaient plus seulement des vibrations. C'étaient des chocs, des martèlements de talon, de rauques coups de gueule, des éclats de voix, des cris intraduisibles et des reniflements mêlés à des odeurs fortes, puantes, qui, par le boyau d'entrée de sa demeure, arrivaient jusqu'à lui.

Ils étaient à sa porte ; ils avaient découvert sa tanière.

Tasson, du fond de son repaire, s'avança dans le corridor et s'approcha de l'entrée aussi près que sa naturelle prudence le lui permit.

Les chiens, l'éventant du dehors, aboyèrent avec fureur. Le vieux blaireau, lui aussi, renifla leur odeur à pleines narines, et, au bout de quelques minutes d'examen, son museau pointu, qui frémissait, laissa, comme pour un rire animal et une satisfaction muette, passer sa langue sur ses babines noires.

Les mal poilus n'entreraient pas. Ils ne pouvaient ; ils étaient tous bien trop hauts sur pattes, autant les hommes que les chiens. Tasson se rassura. On était en fin d'automne : il était gras, il pouvait attendre et jeûner de longs jours ; les autres se lasseraient certainement.

Tasson savait que la nuit lui était favorable, que l'obscurité et la faim les font fléchir et les ramènent dans leurs maisons et que le sommeil les domine bien plus que les sauvages. Il savait tout cela, le vieux blaireau, et bien d'autres choses encore : que dans un trou étroit comme son corridor, il pourrait mordre et saigner le premier braillard qui oserait se hasarder assez loin dans ses ténèbres familières et que les autres y regarderaient à deux fois avant de tenter l'assaut à leur tour.

Il n'ignorait pas non plus que son terrier était perdu et qu'il lui faudrait, dès que son trou serait libre, quitter ce canton paisible, toute demeure connue des hommes étant maudite, traîtresse, pleine d'embûches et de dangers.

Cependant le bruit ne cessait point au dehors et aux aboiements, aux cris, aux coups de talon se mêlaient encore des grincements métalliques de scie et des craquements de bois.

Que pouvait signifier tout ce tapage ? Le vieux Goupil du Fays, qu'il avait rencontré une nuit au bord d'une tranchée, lui avait dit qu'il faut d'autant plus se méfier de l'homme qu'il fait moins de bruit à l'entrée des terriers ; et le vieux renard ne parlait pas à la légère ; mais en l'occurence, l'excès contraire paraissait au blaireau tout aussi redoutable.

Et Tasson, écrasé sur ses courtes pattes, les yeux louchant en avant, les narines ouvertes et frémissantes, attendait avec patience.

Brusquement, la venue en bouffée étouffante d'une chose âcre et impalpable lui aveugla les prunelles et lui piqua vivement les narines. Instinctivement, tout en reculant, il essaya de mordre comme si un invisible ennemi se fût trouvé devant lui, mais ses mâchoires, large ouvertes et précipitamment refermées, claquèrent l'une contre l'autre : il n'avait rien happé que du vide, et l'ennemi l'aveuglait de plus en plus, le prenait à la gorge, lui fouettait les muqueuses. Plusieurs fois de suite, il fit claquer ses dents sur cet étrange et terrible adversaire et puis il parvint enfin à entr'ouvrir un peu les paupières. Alors il remarqua que son boyau, qui était clair l'instant d'avant, s'assombrissait maintenant d'un brouillard blanc tiède, piquant, mauvais, qui lui coupait le souffle et le faisait peu à peu reculer jusqu'au coin le plus enfoncé de son terrier.

Et puis il fit chaud dans son boyau de roc, il fit trop chaud. Quelle était cette brume nouvelle créée par les chasseurs ou par les chiens ? D'ordinaire, aux matins d'automne, celle qui s'exhale de la terre est fraîche et parfumée, mais tout ce qui émane des hommes est poison et danger.

Impossible d'arrêter cette invasion blanche qui, lente et prudente, se traînait par degrés vers lui. Tasson, résolument, fit front en montrant les dents. Évidemment le danger grandissait. Cependant, la fumée empoisonneuse, comme si l'attitude résolue du blaireau et ses vains coups de croc lui en eussent imposé tout de même, hésitait à l'atteindre de nouveau. Seuls quelques filets, bas comme d'irréels serpents, glissaient encore vers lui en longeant les parois. Quand ils se furent fondus dans le gris du mur, Tasson, inquiet, craignant d'eux une attaque sournoise et d'imprévisibles coups de fouet, resta longtemps quand même dans sa posture d'attaque, la dent dardée et la griffe prête.

Mais le vent favorisait la bête et, contrariant le tirage, attirait au dehors la fumée qui, peu à peu, sembla se retirer et disparut.

Pourtant les ennemis étaient toujours au dehors. Les voix humaines alternaient avec les jappements, les cris et les rires avec les reniflements. Son trou était bien gardé : il y avait danger de mort à s'aventurer dans le couloir et à s'élancer dans la campagne.

Tasson, patient, s'écrasa sur les pattes et attendit la nuit, certain que l'ombre, sa complice, défavorable aux humains, lui permettrait, même si sa demeure était encore assiégée, de profiter d'un instant de défaillance des geôliers pour tirer ses grègues et détaler dans les ténèbres. Non, il n'avait pas faim, et il était gras, et il savait attendre. Au besoin, il resterait là en sentinelle plusieurs jours et plusieurs nuits, pour bien choisir son heure et, quand ils s'y attendraient le moins, filer à la barbe de ses ennemis. Eh non, on ne le tenait pas encore !

Du temps coula qu'il ne sut mesurer, ses fonctions digestives étant comme suspendues et son attention rivée sur l'extérieur. Et au bruit des voix voici que se mêle un autre bruit sec et dur, tantôt criard et tantôt sourd, mais régulier et qui résonnait profondément. Quelque chose comme une grand dent de fer extrêmement puissante devait déchirer la terre et le roc de son trou. Il entendait, en effet, les coups de pic tomber et, après chaque secousse correspondant à un ahan humain, les pierres et le gazon rouler avec un choc dur ou assourdi, selon la violence de l'effort.

La situation s'aggravait encore.

Tasson, immédiatement, eut l'intention que les ennemis ne voulaient pas l'attendre, mais qu'ils cherchaient à arriver à lui ; donc, pour les éviter, il fallait fuir coûte que coûte. Résolument, de la gueule et des pattes, il attaqua la terre pour creuser son boyau plus avant et orienter une galerie de retraite vers le sol et vers le jour.

Mais les coups de pic et de pioche sonnaient toujours plus fort à l'entrée du souterrain ; il s'arrêta pour écouter. Oui, les coups continuaient, les jappements et les cris persistaient et, constatation plus grave, le jour ennemi, la lumière complice des hommes entrait à flot par le couloir, semblant guider les ennemis et leur montrer leur proie.

Tasson, médusé, comprit qu'il ne pourrait creuser assez vite un tunnel de sortie. D'ailleurs, l'ouverture élargie du corridor pouvait maintenant livrer passage aux chiens : tous les dangers se concentraient de ce côté ; il fallait surveiller pour faire tête, le cas échéant.

Les yeux flamboyants, furibond, prêt à saigner, il se retourna. Mais les chiens ne se hasardaient pas encore. Prudents, les maîtres les maintenaient près d'eux.

Un instant, les coups de pic cessèrent de marteler le roc. Tasson reprit espoir. Peut-être les hommes étaient-ils las ? Peut-être se décourageaient-ils comme lui quelquefois, durant les trop longs affûts. Mais son espoir fut de courte durée.

Bientôt, dans le couloir, une longue perche de bois vert s'avança tâtonnante, doucereuse, semblant le chercher, sondant la profondeur, pour le découvrir sans doute, et le frapper peut-être.

Il la regarda venir, heurtant les parois, se redressant, cherchant sa route, comme un bras d'aveugle, et quand elle fut devant lui, prête à le toucher, brusquement furieux il sauta dessus, la mordit rageusement, à pleines dents, serrant de toutes ses mâchoires, les yeux rouges de haine.

Ah ! elle osait venir ; eh bien, elle saurait ce que pouvait sa dent.

Comme si elle eût été douloureusement atteinte par cette morsure, la perche, l'écorce arrachée, se retira, cependant que les cris et les rires redoublaient à l'entrée du terrier.

Tasson jugea que les hommes souffraient puisqu'ils criaient si violemment, et il s'en réjouit ; il pensa encore que leur attaque était moins dangereuse qu'il ne l'avait craint, puisque d'une morsure il en avait eu raison et avait mis leur auxiliaire en fuite.

Mais les coups de pioche reprirent, et se rapprochèrent, et devinrent plus distincts, et, derechef, la perche, le bras de bois vint l'agacer dans son recoin.

Avec plus de fougue et de violence encore, bien décidé à en finir, il se précipita de nouveau dessus et la mordit, la tenailla, la broya sous ses mâchoires ; mais l'autre, cette fois, se défendit, tourna dans sa gueule, le tira en avant, chercha à le jeter sur le flanc tant et si bien qu'il dut la lâcher. Et avant de repartir, brusquement, elle lui fonça dessus et lui porta en plein poitrail un coup de pointe qu'il ne put prévoir ni éviter et si rude qu'il lui coupa le souffle.

Décidément, l'ennemi n'avait guère souffert de ses morsures ; ses attaques devenaient de plus en plus dangereuses. Tasson devait veiller.

Et les coups tonnaient toujours, et la terre et les pierres s'éboulaient, et la lumière entrait, et les martèlements de souliers, les cris, les jappements se rapprochaient de plus en plus.

Bientôt même, après un éboulis plus fort, Tasson vit... il vit des enlacements de pieds ainsi que des bêtes grouillantes et des jambes comme des fûts de chênes, et d'innombrables pattes de chiens qui passaient, passaient, tournaient encore et repassaient.

Une nuée d'ennemis, une foule d'assassins le guettaient, prêts à lui sauter dessus dès qu'il apparaîtrait.

Et la nuit sur laquelle il avait compté, la nuit qui ne venait pas !...

Comment faire ? Bientôt, plusieurs pourraient entrer de front ! Les coups pleuvaient toujours.

Quand ils s'arrêtèrent, les chiens s'élancèrent au trou, les yeux flamboyants, reniflant violemment, aboyant avec rage. Tasson gronda sourdement. Ils le voyaient. L'un d'eux, plus hardi, passa devant les autres. Le blaireau, les babines troussées, était prêt à l'attaque : ses canines énormes menaçaient ; le chien hésita. Terribles tous deux, ils se mesuraient. Mais, rappelé par son maître, le chien, obéissant, recula, les yeux toujours dardés sur l'ennemi.

Tasson entendit les hommes crier plus haut. Des sons argentins de batteries de fusil qu'on arme tintèrent comme pour un petit glas, et ce bruit de métal, qui lui rappelait l'homme et ses dangers, fit passer sur son échine de courts frissons qui lui dressèrent les poils.

Une voix reprit, dominant le tumulte :

- Tenez les chiens et les fusils prêts, je vais harponner.

Et la main de bois, précédée cette fois d'une gaffe grise comme une grande griffe de fer pointue et recourbée en double hameçon, s'engagea dans l'ouverture et s'avança vers la bête.

Ramassé sur lui le blaireau la vit venir et se prépara, sentant bien que cet ennemi était terrible.

Le croc approchait, il allait le toucher, il lui frôlait l'épaule. Brusquement, Tasson l'empoigna, serra les dents et roidit les pattes sur le morceau de fer. Mais l'autre, impassible et invulnérable, se tordit dans sa gueule et glissa, froid, sous l'étreinte des dents. Il voulut le reprendre, mordre de nouveau, saigner, broyer ; alors l'autre s'enfonça violemment dans sa gorge, tourna sur lui-même en vrille, puis, se retirant d'un seul coup, mordit terriblement les chairs de ses pointes d'acier et s'agrippa aux mâchoires de la bête qu'il ne voulut plus lâcher.

Tasson fit des efforts désespérés, mais une douleur atroce le tordait, lui ôtant jusqu'à la possibilité de mordre ou de hurler, tandis que le harpon de fer, manié par une poigne implacable, le tirait impitoyablement vers le jour.

Malgré la douleur, le blaireau comprit que, s'il arrivait à la lumière, parmi les hommes et les chiens et impuissant comme il se trouvait, il était perdu. Et, crispé sur ses pattes, l'échine bandée, les reins tendus dans l'effort le plus désespéré, il s'arc-bouta à la terre.

Peine perdue ! Pas à pas il dut suivre le croc terrible qui l'avait happé, glissant sur ses pattes, la gueule saignante, le cou effroyablement tendu.

Et dès qu'il apparut et que, dans un éclair, ses yeux injectés de sang eurent entrevu, en un vertige d'épouvante, le mouvement de ruée sur lui des hommes et des chiens, un coup terrible assené sur son crâne, un coup de massue de chêne, l'assomma au pied de son bourreau parmi la houle hurlante des bêtes qui s'acharnaient sur lui.

Longtemps encore il frissonna et quand, suspendu par les pattes à la perche maudite portée par deux chasseurs, il fut ramené en triomphe au village des hommes, le cerveau déjà obscurci des fumées de la mort, ses yeux encore clairs purent cependant voir tout au loin le soleil rouge annonçant la nuit prochaine, qui riait d'un rire sanglant au bas de l'horizon.


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