MOUTON, Eugène (Mérinos) : Papa !!!
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (07.06.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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Papa !!!
par
Eugène Mouton

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Par une belle matinée de septembre 1873, le beau et puissant vapeur à aubes Britany, venant de Southampton à Jersey, déposait, le long du pier de Saint-Hélier, d'abord les «Malles Royales», puis une cargaison de voyageurs dont la plupart étaient des touristes venus là de tous les points de l'Angleterre, les uns pour visiter en courant les lieux d'excursion catalogués dans Murray, les autres pour y séjourner quelque temps et pour, sans trop se presser, jouir des «beautés» de l'île, qui sont célèbres.

Parmi ces passagers trois personnages doivent appeler notre attention. Le premier s'appelait Thomas Fairbull ; le second, John Fairbull ; le troisième, qui était une femme, était connu à Londres et ailleurs sous les noms de Catherine Jenkins ou, familièrement, Kate Kin, selon le cas.

Thomas Fairbull était ce qu'on appelle un homme intéressant. Il était fils de ses oeuvres. À quatorze ans il débarquait aux Indes ; à vingt-quatre il en revenait riche ; à trente il était très riche et se mariait ; à quarante il était opulent ; à quarante-cinq, millionnaire, veuf et père d'un fils unique, John, son compagnon de voyage au moment où commence notre histoire.

Quant à Catherine Jenkins, je n'oserais pas dire que ce fût une aventurière, mais je suis obligé de convenir que c'était une intrigante. II est malheureusement trop certain qu'elle appartenait à cette espèce d'échassiers, voisine des cigognes, qui chaque printemps s'envole par troupes de Paris, de Londres, de Bruxelles et de Vienne, pour aller s'abattre sur les villes d'eaux ou sur les grèves poétiques de Trouville, Biarritz et autres lieux.

Catherine, appelons-la une fois Kate, n'avait pas attendu d'être débarquée à Jersey pour se mettre en chasse. Après une rapide revue du personnel embarqué à bord, après avoir écouté chaque passager donner son nom et sa résidence à mesure que chacun payait sa place au lieutenant ; ayant dûment jaugé et estimé du coin de l'oeil les bagages des voyageurs, elle avait jeté son dévolu sur Thomas Fairbull, d'abord parce qu'il était en grand deuil, ce qui signifiait héritage ou même veuvage, et puis parce qu'en sa qualité de père c'était lui qui devait diriger le voyage et tenir l'argent.

Kate ne voyageait jamais sans deux chiens, tous deux exactement pareils, tous deux admirablement dressés. Il n'en paraissait jamais qu'un : l'autre était tenu caché ; il était destiné à remplacer son camarade en cas de maladie ou de mort.

On a vanté les chiens d'aveugle : qu'est-ce que c'est en comparaison des chiens de... sourdes à la voix de l'honneur ? Ce qu'on apprend à ces petits animaux est quelque chose d'admirable : non seulement ils rapportent, mais il arrêtent ; ils sont, de plus, à la fois limiers pour découvrir le daim, chiens courants pour le ramener sur l'affût, chiens de garde pour empêcher les surprises, et chiens de correspondance pour porter les billets et donner l'adresse de leur maîtresse en faisant voir au monsieur leur collier où elle est gravée.

En conséquence de ses observations Kate lança son chien sur le fils Fairbull, calculant que c'était le plus sûr moyen d'attirer le père. Kate se savait très adroite à ce coup-là : elle l'appelait «le carambolage». Elle se vantait de n'en avoir jamais manqué un.

Mais cette fois-ci le chien eut beau s'escrimer, il eut beau déployer toutes les finesses de son jeu, rien n'y fit. Le jeune homme se laissa agacer, caresser, lécher, sans jeter un regard sur l'inscription gravée au collier du toutou, sans paraître s'apercevoir qu'il appartînt à l'infortunée Kate, quoique celle-ci eût dix fois rappelé le chien pour le prendre sur ses genoux.

Mais Kate n'était pas femme, fille, si vous voulez, à se décourager pour si peu. Elle avait, pour les cas désespérés, un dernier coup qui ne manquait jamais son effet : celui-là s'appelait «le coup du lapin».

Elle mit son chien à terre, et le pinçant cruellement à un endroit qu'elle connaissait et où ce pincement avait pour effet d'exaspérer Azor, elle le poussa dans la direction du jeune homme en soufflant à l'oreille du chien ce seul mot :
- X !!!

Azor hurlant de rage, se précipita sur le mollet gauche de John Fairbull et lui fit, à la hauteur du deuxième tiers inférieur du gras de la jambe, une morsure cruelle.

John se dressa comme un ressort : il sautilla trois fois à cloche-pied en tenant dans ses mains le mollet endommagé. Ses lèvres se contractèrent dans un effort terrible comme pour articuler un son qui n'aurait pu sortir, et enfin, soulevant sa poitrine et ouvrant une bouche énorme, il hurla, d'une voix qui n'avait rien d'humain, ce seul mot :
- Ppp... â... ppâ !!!

À ce cri Thomas Fairbull accourut auprès de son fils, tandis que de l'autre côté se précipitait Kate. La bonne créature, après avoir vigoureusement corrigé Azor, qui subit la correction en compère consommé, se roulant, se rasant, demandant grâce, fit mille excuses au père et au fils. Ce dernier ne répondit mot ; quant au père, après avoir relevé le pantalon de son fils et s'être assuré que le mollet en serait quitte pour un bon pinçon, il remercia la dame de son repentir, et après quelques compliments qu'il serait trop long de rapporter ici, lui apprit que son fils John était sourd-muet, mais qu'on avait pu lui apprendre à dire «papa».

Tout s'expliquait, rien n'était donc désespéré. Le «coup du lapin» avait porté, si bien qu'une heure plus tard Thomas Fairbull était sous le charme, et qu'en arrivant à Saint-Hélier il était absolument hébété et ne se défendait plus.

Kate, comme bien vous pensez, lui avait fait voir du chemin. Cette créature, bâtie pour les voyages de long cours, ne connaissait pas plus le mal de mer que les menues misères de la vie. Elle était fille d'une écuyère écossaise et de plusieurs matelots et quartiers-maîtres des escadres de S.M.B. C'était une coque de bois de teck gréée en sapin de Californie : ça allait, comme on dit, par tous les temps. Au milieu des honnêtes femmes qui de tous côtés «soupiraient» leur repas de la veille, laissant aller à vau-l'eau leurs cheveux et leur toilette, la vigoureuse créature, fraîche comme la rose, n'avait d'autre souci que d'utiliser le roulis pour se donner des balancements de torse et de hanches qui plongeaient Thomas Fairbull dans un hypnotisme de plus en plus profond.

Mais tout en jouant de la prunelle, tout en se rajustant des épingles derrière la taille, tout en cambrant son pied, tout en grattant du petit doigt le bout de son oreille, tout en jouant avec ses petits cheveux, elle le confessait, et les désirs fous qu'elle irritait dans cette grosse chair rouge étaient plus puissants, pour arracher les aveux du patient, que toutes les tortures du Moyen-Âge.

Il lui raconta sa vie, c'était une histoire bien simple, et cependant tout autre qu'une confidente de cette espèce en aurait été vraiment attendrie. Il avait passé quarante-cinq ans à travailler du matin au soir, aussi étranger au monde et à ses joies que la machine commerciale à laquelle sa vie était liée comme par un engrenage. La jeunesse, l'amour, le mariage, la richesse, avaient passé dans son existence sans qu'il les sentît, sans le toucher, comme un rêve. La mort de sa femme, qu'il adorait sans l'avoir su, l'avait éveillé, et la douleur, dont il avait entendu parler sans l'avoir jusqu'alors jamais comprise, lui avait appris pour la première fois qu'il avait un coeur.

Kate, sans s'impatienter, et lui donnant la réplique par de jolis mouvements de tête, lui laissa raconter comment il avait senti l'amour paternel se glisser doucement à la place du chagrin, et l'affection pour la femme qu'il avait perdue se reporter tout entière sur le pauvre sourd-muet. Cela aurait été touchant si Kate ne l'avait trouvé un peu long : mais elle le laissa aller tant qu'il voulut sur ce chapitre et quand il eut fini, elle commença !

Elle divisa son opération en deux parties. Dans la première, elle fit faire à Thomas Fairbull son bilan. Il lui donna l'état de son portefeuille, lui dit combien il avait de maisons à Londres et à Calcutta, combien de bâtiments sur la mer ; il nomma l'un après l'autre ses chevaux et ses domestiques, et Kate, presque épouvantée de l'énorme proie qu'elle sentait palpiter entre ses griffes, se disait déjà en elle-même : - Comment ferai-je pour manger tout ça ?

La seconde passe fut plus délicate mais terrible. Il s'agissait de révéler à Thomas Fairbull la vérité sur lui-même : il s'agissait de lui dire :
- Vous n'avez pas eu de jeunesse. Ce besoin d'amour que les plus misérables peuvent satisfaire au moins un jour dans leur vie, vous l'avez étouffé jusqu'ici, mais maintenant c'est lui qui vous étouffe ! Et vous millionnaire, vous qui n'avez qu'à vouloir, vous n'osez pas ! Ne voyez-vous pas que la vieillesse est déjà sur vos talons ? Voulez-vous donc mourir sans avoir connu le plus doux des biens de la vie ? Vous ne le voulez pas ? Hâtez-vous donc ! Une occasion perdue ne se retrouve jamais ; et d'ailleurs, tel que vous êtes, croyez-vous en trouver beaucoup d'autres ? À Londres vous pourriez craindre le scandale, mais ici, sur ce terrain neutre, autant en emporte le vent. Fou que vous êtes ! Laissez-vous donc aller dans ces beaux bras blancs qui s'ouvrent pour vous recevoir ! Vous verrez comme c'est bon de sentir une tête blonde se pencher sur votre épaule !

Elle lui dit tout cela dans le langage muet de la tentation, plus puissant et plus irrésistible que toutes les combinaisons de la ruse féminine, et lorsqu'elle eut fini elle put se dire :
- Je le tiens !

En débarquant Kate fit semblant de vouloir loger dans le même hôtel que Thomas Fairbull. Elle consentit sans difficulté à monter dans le même fiacre pour aller à Imperial Hotel et y fit descendre ses bagages tandis que Thomas Fairbull s'y installait. Mais le soir à dîner l'infortuné apprit que «la dame» était partie vers trois heures avec ses bagages, en compagnie d'une de ses amies de Saint-Hélier, et que probablement elle était allée se loger dans une maison particulière.

Tout le reste fut à l'avenant. Saint-Hélier est grand comme la main. Pendant trois jours elle se fit courir après, tantôt se laissant apercevoir en voiture, tantôt se dérobant sans laisser de trace. Le quatrième jour elle lui avoua son adresse ; le cinquième, elle lui permit de venir chez elle ; le sixième, elle le reçut.

Elle était installée chez une respectable personne dont la spécialité lui était connue depuis longtemps, et qui faisait profession de loger décemment et fructueusement les jeunes personnes sans appui. Moyennant la promesse d'une forte rémunération en cas de réussite, cette bonne dame s'engagea à fournir tous les accessoires, figurants et compères, dont on aurait besoin. Quatre jours d'un traitement judicieux avaient par degrés amené Thomas Fairbull à un tel état de congestion cérébrale, que l'urgence d'une conclusion devenait évidente : comme une machine chauffée au rouge blanc, Thomas Fairbull menaçait d'éclater.
- Kate, dit la prudente hôtesse à sa locataire, croyez-moi, je me connais en apoplectiques, puisque j'ai fait presque toutes mes affaires avec des messieurs de ce tempérament : si vous tenez celui-ci encore trois jours à ce régime, il vous claquera entre les doigts !

Le lendemain, après une séance où elle promettait de couronner positivement sa flamme, Kate consentit à aller avec Thomas Fairbull visiter les Caves de Plémont !

À l'instant précis où Thomas Fairbull, à genoux aux pieds de sa bien-aimée, fourrait sa tête dans le licou qu'il avait eu tant de peine à obtenir et à l'aide duquel Kate devait le conduire à sa ruine, un quatrième personnage, destiné par la Providence à jouer un rôle inattendu dans cette histoire, débarquait ou plutôt, était débarqué, dans le plus grand mystère, sur le quai de Saint-Hélier. «Dans le plus grand mystère» est ici bien à sa place, car moi-même je ne pourrais vous dire quel était ce personnage, attendu qu'il était enfermé dans une grande caisse fort longue, que la grue à vapeur du steamer Courier, arrivant de Granville, souleva du pont et déposa sur le quai.

Ne pouvant vous donner aucun renseignement sur le nouvel acteur qui vient d'entrer en scène, mais qui va travailler consciencieusement, n'en doutez pas, pour mériter vos suffrages au moment où il s'agira de vous montrer ses petits talents, je vous demande la permission de revenir à Kate et à Thomas, comme ils s'appelaient déjà dans l'intimité.

En sortant de cette entrevue décisive, au moment où, se retournant une dernière fois, il envoyait de sa grosse main rouge un baiser à sa «bien-aimée, très chère et jolie», Thomas Fairbull était le plus heureux des hommes.

Mais que devint-il, grands dieux ! lorsqu'il se retrouva devant son fils, devant cet être dont l'innocence était pour lui le plus vivant des reproches ! Reproche muet, hélas ! mais plus éloquent que les sermons des pasteurs de l'Église anglicane tout entière.

Chaque fois que le pauvre sourd-muet, avec son air de simplicité angélique, lui disait : «Pppp...â...ppâ !» le coeur du tendre père se tordait de honte, de remords, mais surtout de tendresse, et alors c'était des angoisses, c'était des combats ! Seul avec son fils, Thomas se sentait redevenir pélican : dans ces moments il aurait saigné son coeur pour nourrir de son affection cet enfant qu'il aimait mieux que lui-même : mais dès que Kate paraissait, le pélican repliait ses ailes, prenait quatre pieds et deux cornes, et devenait taureau ! Et puis parfois, dans des rêves apocalyptiques, Thomas Fairbull voyait le taureau et le pélican se livrer des batailles en piétinant sur le corps de son fils !

Ceci vous représente le combat de l'amour paternel avec la passion charnelle ou, plus simplement, la lutte du bien et du mal. C'est émouvant !

Le sourd-muet était donc un obstacle, et Kate, qui s'en apercevait bien, savait que, même pour un rendez-vous avec elle, Thomas Fairbull ne consentirait jamais à laisser son fils seul à l'hôtel pendant une journée.

Ce fut là que la logeuse se distingua. Avec un vieil officier destitué pour indélicatesse, une banqueroutière portugaise et trois filles des rues, elle avait composé une «famille respectable» qu'elle convoquait en séance dans une des chambres meublées de sa maison toutes les fois que Kate donnait elle-même séance à Thomas Fairbull.

Le jour de la partie aux Caves de Plémont, cette honorable famille avait invité le sourd-muet à une matinée dansante que les «demoiselles» de la maison donnaient à leurs amies, et, sur le conseil de Kate, Thomas Fairbull, que cette combinaison soulageait d'un grand poids, avait accepté pour son fils.

Ici, dans l'ordre des convenances littéraires, se placerait avec avantage une description pittoresque et sentimentale des Caves de Plémont. Ces grottes réunissent tout le confortable et tout l'agencement qu'on peut désirer : Vénus et l'Amour semblent avoir «ménagé ces asiles» aux amants en quête d'un endroit pour nicher.

Il faudrait n'avoir jamais lu l'Énéide ni Télémaque pour ignorer à quoi servent les grottes. Kate, sans connaître ces estimables ouvrages, avait assez d'expérience pratique pour compenser ses insuffisances littéraires. Elle connaissait les Caves de Plémont, elle savait qu'on y trouvait en tout temps de l'obscurité et du sable sec, et elle n'en demandait pas davantage.

Vers deux heures quarante-cinq minutes «de relevée», Kate, tendrement suspendue au bras de Thomas Fairbull, entrait à petits pas sous l'arcade de la Grande Grotte. Elle tourna d'abord à droite pour visiter une grotte voisine où tombe une cascade et où passe le câble télégraphique, puis revint peu à peu vers la Grande Grotte, et après avoir folâtré et sautillé de droite et de gauche parmi les rochers, elle se retira insensiblement vers le fond, où la voûte s'abaissait en tournant un peu. Alors, se plantant toute droite sur une place couverte de sable bien doux, elle y marqua l'empreinte d'un de ses pieds mignons, et penchant la tête avec un sourire plein de promesses, elle pointa son doigt sur l'empreinte en disant à Thomas Fairbull :
- Là !

Au moment où... tout paraissait perdu ; au moment où l'Amour Paternel et la Pudeur, tout meurtris d'avoir été foulés aux pieds, allaient sortir désespérés de la grotte, bras dessus bras dessous, comme des vertus qu'on vient de casser aux gages et qui vont chercher une autre condition, un cri, un cri rauque et guttural, un cri menaçant et lamentable comme les accents de la trompette du jugement dernier, éclata du côté de l'ouverture de la caverne et alla se répercuter en grondant jusque dans ses dernières profondeurs :
- PPPPP...AAA... PPPA !

À ce cri, Thomas Fairbull, foudroyé, pâle de remords, se dressa sur ses pieds, et regardant avec horreur la vile créature couchée devant lui et muette elle-même d'effroi, prit sa course à travers les rochers et les flaques d'eau et s'enfuit en criant :
- Oh ! mon pauvre John, «papa» ne t'abandonnera jamais !

Un choc épouvantable le renvoya dix pas en arrière : un homme, courant aussi vite que lui, se précipitait dans la grotte.

Tous deux, à peine raffermis sur leurs jambes, coururent de nouveau l'un sur l'autre, et le nez en avant, l'air égaré, se prenant la main, s'écrièrent en même temps :

L'avez-vous vu ?
- {
L'avez-vous vu ?

Ils restèrent une seconde en arrêt, puis ils reprirent, d'une voix altérée :

Il a dit papa !
- {
Il a dit papa !

C'est mon fils !
- {
C'est mon phoque !

Vous êtes fou !
- {
Vous êtes fou !

Allez au diable !
- {
Allez au diable !

Et chacun ayant donné à l'autre un bon coup de poing, ils se séparèrent, Thomas Fairbull grimpa comme un fou le long de la falaise et l'homme s'engouffra dans la Grande Grotte comme un ouragan.

Thomas Fairbull fit atteler la voiture, partit au galop pour Saint-Hélier, prit son fils, fit ses malles et s'embarqua le soir même pour Southampton.

Quant à l'homme, on l'entendit tournoyer quelque temps dans la grotte en criant comme un possédé, puis des cris aigus de femme commencèrent à dialoguer avec lui, et enfin certain beuglement d'un timbre indéfinissable vint compléter un trio véritablement phénoménal.

La scène qui suivit fut digne de cette ouverture à grand orchestre. Au seuil de la grotte, l'air vainqueur et inspiré, les cheveux ébouriffés et les habits en morceau, l'homme apparut, tirant de la main droite un phoque et de la main gauche une femme : le phoque, par la nageoire, comme un enfant qu'on ramène à l'école ; la femme, par les cheveux, comme une victime qu'on traîne à l'autel.

Là il s'arrêta, et mettant le pied sur la jupe de Kate pour l'empêcher de se relever, il passa lestement un noeud coulant à la queue du phoque, attacha de l'autre bout un des pieds de Kate, et alors, sûr de sa double capture, se répandit en invectives contre la malheureuse, l'accusant de lui avoir volé son gagné-pain et lui promettant qu'il la ferait pendre.

Elle eut beau faire, il lui fallut monter, accouplée avec le phoque, jusqu'à l'auberge. Là tout s'expliqua et l'innocence de Kate fut établie.

L'homme raconta alors que son phoque, phoque savant qui disait «papa», s'était échappé à Saint-Hélier du Swimming Bath où il l'avait mis en pension, et que grâce à de bons renseignements et à d'actives démarches, il avait pu enfin retrouver «son poisson».

On réintégra le phoque dans une caisse pleine d'eau de mer, et comme Kate n'avait pas d'autre moyen de transport pour retourner à Saint-Hélier, elle dut se résigner à profiter de la charrette qui remportait l'amphibie. Heureusement il faisait nuit.

Le soir de ce jour mémorable, chacun était rentré à sa place : Kate, dans son hôtel garni ; Thomas Fairbull, dans le sentier de la vertu ; le sourd-muet, dans ses droits à l'affection de son père, et le phoque, dans sa baignoire.

À une époque où tous les esprits sainement démocratiques se préoccupent à si juste titre du problème insoluble de l'instruction des classes laborieuses, un grand enseignement doit jaillir de cette histoire : car on y peut voir comment, réduit pour toute instruction à savoir dire «papa», un simple phoque a pu sauver la vertu, confondre le vice, protéger la faiblesse, rendre un gagne-pain à son maître, et enfin s'arracher lui-même aux égarements de la liberté.


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