MOUTON, Eugène (Mérinos) : Histoire de l'Invalide à la Tête de Bois
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (14.06.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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Histoire de l'Invalide à la Tête de Bois
par
Eugène Mouton

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Ce n'est pas à moi qu'il faut dire que l'Invalide à la Tête de Bois n'a jamais existé, et par une bonne raison : c'est que c'était mon camarade de régiment et que nous avons brossé les Turcs ensemble.

Vous me direz que je cherche à vous en faire accroire : il n'y a que les conscrits qui ne croient à rien. je vous donne ma parole d'honneur que c'est très vrai !

Ainsi !

Donc, que je le vis arriver au régiment, il avait vingt ans. C'était un beau soldat, grand, gros, un fort homme comme moi. Il faisait son service comme tout le monde, ni mieux ni pis. Je ne suis pas homme à vous dire une chose pour l'autre, moi.

Il était bon enfant comme tout, aimant à rire, à boire et à fumer ; farceur au possible : toujours le mot pour rire.

Il s'appelait Dubois et il était Picard. Pas moyen de s'ennuyer avec lui : il nous faisait crever de rire par ses farces. Mais dame ! il n'était pas Picard pour rien : au moindre mot il prenait la mouche et dégainait. Le sergent lui disait toujours :
- Dubois, tu te feras casser la tête avec tes manières !
- Eh bien, si on me la casse, je m'en ferai faire une de bois, qu'il disait.

On ne fit pas attention à ce propos-là sur le moment : et j'ai toujours eu l'idée, depuis, que c'est ce qui est cause qu'il a eu une tête de bois.

Nous entrons en campagne.

À la première bataille il eut le nez emporté d'un coup de sabre, en sauvant son colonel, à qui un brutal de Turc voulait faire violence à la faveur du tumulte de la mêlée. Le colonel, reconnaissant de ce dévouement, le fit soigner dans sa tente et lui paya un nez d'argent peint en couleur de chair.

Dubois, trop orgueilleux de cette faveur, cessa d'être bon enfant. Il se moquait de ceux qui n'avaient qu'un «nez de viande», comme il disait, ajoutant que «c'était bon pour des clampins, des feignants et des propres à rien».

Ce langage insultant déplut : une nuit, pendant qu'il dormait, on gratta la couleur de son nez, qu'on passa ensuite au rouge d'Angleterre, si bien qu'il brillait comme un pommeau de sabre. Au point du jour, on se réveilla en sursaut pour recevoir l'ennemi, qui venait de l'orient. Dubois saute à bas du lit, met son nez sans y regarder s'élance aux retranchements. Ce nez, étincelant aux premiers rayons de l'astre du jour, attira l'attention du général ennemi, qui lui fit envoyer une balle forcée : la balle toucha et Dubois eut l'oeil gauche crevé.

En échange de son oeil Dubois eut la croix et les galons de sergent. Alors il se mit à apprendre à lire et à écrire, dans l'espoir de se faire nommer colonel à la première affaire : il ne prenait pas garde que son nez donnait à sa voix un son métallique désagréable qui devait lui interdire tout espoir d'avancement.

Vint une autre bataille plus furieuse que les deux autres. Ce jour-là Dubois fit merveilles et combattit comme un César, mais la fortune le trahit encore une fois.

Il venait de prendre à lui tout seul une batterie à cheval de douze canons de quarante-huit, lorsqu'il eut la sotte idée de regarder dans un des canons pour voir s'il y avait beaucoup de mitraille dedans. Un artilleur ennemi, profitant de son imprudence, s'avança à pas de loup sur son cheval, mit le feu à la pièce, et le coup partit.

Au bruit de l'explosion, Dubois, que sa présence d'esprit n'abandonnait jamais, fit un mouvement pour se retirer, mais il était trop tard : la mitraille lui emporta presque toute la tête avec son nez d'argent, sauf son bon oeil et une dent de devant.

Quelle position ! Il allait être fait prisonnier, quand le gros de l'armée vint à son secours. Le colonel, qui était en tête et qui l'aimait beaucoup, le voyant si maltraité crut qu'il n'en réchapperait jamais et qu'autant valait l'enterrer tout de suite afin de lui donner les honneurs de la sépulture. On fit dire aux ennemis de rester tranquilles parce que nous avions à aller à l'enterrement d'un de nos camarades, et le reste de la bataille se trouva décommandé.

On enterra Dubois en grande pompe, tambours battants, trompettes sonnantes et enseignes déployées. Le colonel fit un discours superbe sur la tombe de Dubois, assurant que le défunt était devenu immortel et qu'il vivrait bien plus longtemps comme ça que s'il avait vécu pour tout de bon. Ce disant il pleura ; et le régiment, qui n'y comprenait goutte, pleura de confiance.

On pleura tant et tant, que ça coula sous terre et que Dubois, se sentant mouillé, se secoua dans son trou, car il avait horreur de l'eau. On se hâta de le déterrer ; on vit qu'il donnait encore quelques tout petits signes de vie : on fit venir le chirurgien.

L'homme de l'art lui mit une goutte d'eau-de-vie sur le trou du gosier ; voilà Dubois qui fait : Hum ! hum ! qui ouvre son oeil, et porte sa main à l'endroit où sa tête n'était plus.
- Il n'a rien du tout, dit le chirurgien ; quelques jours de diète et de repos, et il n'y paraîtra plus. Seulement l'amputation est nécessaire.
- L'amputation de quoi ? l'amputation de quoi ? dit le régiment.
- L'amputation de la tête, pardi ! répond le chirurgien. Mais je n'ai pas les instruments qu'il faut... N'importe : qu'on me donne un maillet solide et un bon ciseau à froid bien aiguisé.

Ah ! ce fut une belle opération ! Jamais on ne vit chose pareille ni homme si adroit. À chaque coup il vous faisait sauter des morceaux d'os gros comme le pouce ; et même de cervelle, car Dubois avait la tête dure et il fallait de la place pour les mortaises.

Les soldats disaient :
- Mais vous ne lui laissez rien dans la tête : alors comment qu'il se rappellera la manoeuvre ?
- Bah ! bah ! qu'il disait, il aura toujours assez de cervelle pour crever la paillasse aux Turcs ! Il suivra les autres, voilà !

Enfin voilà l'opération finie. Un beau résultat ! Le chirurgien avait si bien fait qu'il ne restait de toute la tête de Dubois qu'un oeil encadré dans un cercle d'os qui s'appuyait sur l'arcade zygomatique, laquelle tenait à l'occiput. Pas plus de cervelle que sur ma main : seulement un petit morceau de cervelet ; (j'avais entendu cervelas, au reste je ne sais pas pourquoi ils appellent ça cervelet, mais ça ne fait rien).

Le chirurgien couvrit le tout d'une cloche à melons pour empêcher l'évaporation des idées, et défendit au malade de s'occuper de sciences abstraites, particulièrement de trigonométrie curviligne.

Oui : il paraît qu'il n'y a rien de plus mauvais que la trigonométrie curviligne pour les gens qui ont la tête amputée depuis peu de jours.

Mais il lui permit de fumer. Puis il dit :
- Nous allons lui faire une tête de bois, mais une tête de bois si bonne et si solide que tout le monde voudra se faire casser la sienne pour en avoir une comme ça !
- Vraiment ? dirent les conscrits. - Nous verrons ! dirent les grognards.

Et le chirurgien s'en alla dîner en ville.

Après dîner le chirurgien revint, un peu gris :
- Y a-t-il ici un tourneur adroit ?
- Moi ! moi ! moi ! moi ! Quatre soldats se présentent.

Le chirurgien leur dit :
- Vous allez me chercher le plus vieux sapin de la Forêt Noire ; vous l'abattrez et, vous m'en apporterez un morceau, près de la racine, assez gros pour qu'on y puisse trouver de quoi faire une tête de moyenne grosseur. Ayez bien soin de laisser l'écorce après.

On apporte une belle bille de sapin. Le chirurgien fait venir Dubois, lui prend mesure de la tête, trace des lignes au crayon rouge sur la tranche du bois et dit de faire un trait de scie à chaque ligne, du haut en bas : ça formait un cube allongé dont un des côtés gardait l'écorce.

Le chirurgien prend de la terre glaise mouillée, en fait une grosse boule et l'ajuste sur le reste de la tête de Dubois.

Ce n'était guère beau, cet oeil au milieu d'une boule de terre. Les soldats riaient.
- Riez ! riez ! dit le chirurgien : vous allez voir !

Il retire la boule de terre : elle avait en dessous l'empeintre du restant de la tête de Dubois.
- Venez ici, les tourneurs. Vous allez prendre le morceau de bois et vous ferez en dessous tous les creux qu'il y a sous la boule.

On fait comme il dit. Voilà le cube allongé qui s'ajuste sur le restant de la tête de Dubois ; on le lui met, le côté de l'écorce à la place de la figure.

L'oeil faisait au milieu de tout ça un drôle d'effet : cependant c'était déjà mieux qu'auparavant, et même quelqu'un qui n'aurait pas su aurait très bien vu que c'était une tête qu'on avait voulu faire. - Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit le chirurgien : faut pas fatiguer Dubois, et puis faut que le bois sèche par l'effet de la chaleur animale. Surtout empêchez-le d'arracher l'écorce du visage, parce que le bois se fendillerait et ça ferait un nid à poussière.

Le chirurgien faisait passer Dubois à la visite tous les jours ; il cognait sur le bois pour voir s'il était sec.

Pendant ce temps l'armée avançait toujours, toujours, si bien qu'on occupa Nuremberg en Allemagne, ville où on travaille le bois dans la perfection.

Au bout de trois jours le chirurgien fait venir Dubois :
- Dubois, mon ami, m'entends-tu ?

Dubois fait signe que non.
- Dubois, mon ami, me vois-tu ?

Dubois cligne de l'oeil et fait oui avec sa bûche.
- C'est aujourd'hui que tu vas être beau garçon ! Le bois de ta tête est sec. J'ai trouvé un sculpteur qui va te sculpter une figure un peu ficelée ! On va te percer deux bons trous pour que tu entendes, et un mécanicien va te poser une mécanique pour parler, avec une mâchoire à vis pour manger ! Entrez, vous autres !

Le sculpteur et le mécanicien entrent :
- C'est pas ça, dit le chirurgien : il faut que sa tête lui ressemble, autrement il ne pourrait pas se faire reconnaître à l'appel. Qu'on fasse venir ses camarades pour donner des renseignements sur la figure qu'il avait.

Les camarades sont arrivés :
- Voyons, vous, dites à ce brave homme la figure qu'avait Dubois avant d'avoir perdu la tête ?
- Dame ! dit le premier camarade, il avait une figure... une figure... enfin... comme tout le monde : avec une bouche, un nez, des yeux. Voilà.
- Ces garçons-là ne nous apprendront rien, dit le sculpteur.

Et il tire d'un carton des dessins de tous les traits du visage.

Il y avait plus de cinq cents nez : longs, larges, courts, pointus, camards, aquilins, retroussés, épatés, pincés, bourgeonnés, cassés : enfin, de toutes les espèces ; des bouches grandes, petites, en coeur, en cul-de-poule, lippues, pincées, relevées, pendantes, baveuses, riantes, moqueuses ; des yeux bleus, verts, violets, jaunes, roux, bruns, noirs, pers, grands, petits, écarquillés, gonflés, ronds, longs, fendus en amande, montés en coquilles de noix, bridés, battus, pochés, larmoyants, chassieux, brillants, limpides ; et ainsi pour tous les autres traits. - Voyons, choisissez, dit le sculpteur.

Le débat fut long. À la fin, las de tout ce tapage, le chirurgien ordonne de faire autant de billets qu'il y a d'espèces de chaque trait ; on met chaque trait dans un bonnet de police à part, et on fait tirer par un enfant de troupe, les yeux bandés.

Il met la main dans le bonnet de police des nez ; il tire, on lit le billet : «Nez camard !»
- Va pour le nez camard, dit le sculpteur.
- Mais il avait un nez aquilin, dit un conscrit.
- Hé ben ! tant mieux, dit un loustic, ça fait qu'il aura un nouveau nez.

On rit.

L'enfant de troupe tire dans le bonnet de police des bouches ; on lit le billet : «Bouche en cul-de-poule !»
- Va pour la bouche en cul-de-poule.
- Mais il ne l'avait pas comme ça...
- N'importe, dit le loustic : les oeufs y passeront mieux.

On lui tire ensuite : un menton de galoche ; un front pointu ; des pommettes saillantes ; des yeux montés en coquilles de noix et des oreilles en cornet. Pour les cheveux, il va sans dire qu'on lui mettra une perruque. Quant aux moustaches, il suffira de lui en peindre une paire avec impériale au menton.

Pendant quinze jours le sculpteur sculpta la tête de Dubois, qui avait, comme vous pouvez penser, une migraine de tous les diables. Enfin le quinzième jour la tête était achevée, et Dubois, mourant d'impatience, vit que ça prenait tournure. On lui perça dans le creux de chaque oreille deux bons trous correspondant à l'estomac, de sorte qu'il commença d'entendre parfaitement. Alors vint le mécanicien, qui lui fit deux traits de scie à partir des coins de la bouche et détacha la mâchoire inférieure, qu'il emporta chez lui.

Dubois était déjà un peu inquiet, lorsque le mécanicien revint. Il avait adapté à la mâchoire d'en bas une langue en peau de daim et, en dessous, une vis qui traversait la margoulette et allait serrer le palais : il suffisait de mettre une noisette ou autre chose entre la vis et le palais, puis à tourner la vis, et clac ! la noisette volait en éclats : il n'y avait plus qu'à avaler.
- Maintenant, dit le mécanicien, faut essayer votre langue. Faites comme si vous vouliez souffler très fort ?

Dubois se remplit les poumons, et se tenant le ventre à deux mains, il souffle, et ça fait un bruit qui fait :
- Tartaïfle !
- Soufflez encore.
- Tartaïfle ! tartaïfle ! tartaïfle !
- La langue est un peu sèche, faut y mettre une goutte d'huile de pied de boeuf et ça ira, dit le mécanicien.

On met une goutte d'huile de pied de boeuf sur la langue : voilà Dubois qui se met à parler :
- Ponchour, més gônmrates ? Gôment fus bordez-fus ? Ah ! gué ché m'sis empêdé bentant gué ché n'bufais bas barler ! Usgu'il est, mon golonel, gué ch'l'emprasse ?
- Miracle ! miracle ! crie le régiment ; Dubois parle ; Dubois parle !

On le mène en triomphe chez le colonel :
- Mon colonel, voilà Dubois avec sa tête de bois qui vient vous voir et qui parle.
- Qu'il entre !

Dubois entre.
- Ils lui ont raté complètement sa tête, dit à part le colonel en le voyant, mais c'est égal, faut pas qu'il s'en aperçoive.

Dubois entre, embrasse son colonel.
- Golonel, mon ger golonel, groyez à dude ma régonaissance...

Mais il se trouve juste devant une glace, qu'il prend pour une fenêtre :
- Diens ! guel est tonc c'ti milidaire gui mé recarte ? Y a pas longdemps gue du es au réchiment, tis tonc, gônmrate ?
- C'est toi, c'est toi dans la glace : comment te trouves-tu ? dit le régiment.
- Ho ! gnia bas te pon zens te m'afoir vait ine bareille pinède... C'ti tiaples t'Allemands i se vigent te moi et te mon golonel ! Za ne me ressemble bas blis gu'au Crant Durc ! Est-ce gué ch'ai chamais i eine bareille bômme té derre bur nez, et ein mendon te caloge ? Allons tonc ! Odez-moi ce dède dud suide !
- Pour ça, dit le régiment, c'est vrai que ça ne lui ressemble pas du tout et que c'est tout de même joliment embêtant pour lui ! Mais comment donc qu'il a un accent allemand si fort, lui qui est Picard ?

Le chirurgien se gratte la tête :
- Ah ! animal que je suis ! n'avoir pas pensé à ça ! Pardi ! c'est bien clair, pourquoi il a l'accent allemand et même qu'il ne le perdra jamais : comment voulez-vous qu'une tête de sapin de la Forêt Noire n'ait pas l'accent allemand ? C'est incurable.
- Allons, mon cher, dit le régiment à Dubois, faut t'en consoler ; on a fait pour le mieux. Viens boire un coup.

On le mène à la cantine ; il boit plus d'un coup, se grise : on le rapport ivre-mot.

Le lendemain on lui peint à l'huile le visage, on lui met une perruque ; il reprend son service.

Mais comme il était changé ! Il ne disait plus que des platitudes et des absurdités, faisant des questions bêtes à tout le monde, voulant faire l'aimable et ne trouvant pas d'autre plaisanterie que de s'aller cogner de toutes ses forces la tête contre le mur pour effrayer les conscrits en faisant semblant de se tuer. Et puis son accent allemand déplaisait à ses camarades, parce qu'on disait que puisqu'il était Picard ce n'était pas une raison pour avoir cet accent-là.

Peu à peu on s'éloigna de lui. Mais il n'en devenait que plus obstiné, voulant se mêler à toutes les conversations et jouer à tous les jeux.

La colère prenait dans le régiment : on murmurait à la parade quand le colonel passait près de Dubois.
- Ce Dubois est trop ennuyeux, décidément, disait-on dans toutes les chambrées : il faut que ça finisse ou nous nous révolterons ! Il n'y a jamais eu de tête de bois dans l'armée française. À bas Dubois ! à bas Dubois !

Le colonel, qui était plein d'énergie, se croit perdu. Il écrit au ministre de la guerre pour demander des instructions.

Le ministre lui répond :

Colonel,
Par votre dépêche du 3 de ce mois, vous me faites connaître que la présence du grenadier Dubois peut, à raison du caractère ennuyeux de cet homme, occasionner une révolte dans votre corps.
J'apprécie comme vous toute la gravité de cette situation et j'approuve votre inquiétude. Agissez avec énergie, mais sans négliger la prudence, et que la rigueur du devoir ne vous fasse pas oublier les droits sacrés de l'humanité.
En vous renfermant strictement dans les limites de ces instructions, je ne doute pas que vous ne sortiez d'une difficulté qu'il vous sera facile de vaincre à l'aide de mesures sagement combinées. Recevez, colonel, l'assurance de ma considération très distinguée.

Le Ministre de la guerre

. (Signature illisible)

Le colonel lit la lettre, la tourne, la retourne, et réfléchit.

Il convoque un conseil de guerre composé du tambour-major, d'un vaguemestre, de deux caporaux d'ordinaire et du maître bottier.

À la suite de ce conseil le colonel fit venir Dubois et lui dit :
- Mon pauvre Dubois, le régiment te trouve si embêtant qu'il allait se révolter pour se débarrasser de toi. Je craindrais de blesser ton amour-propre en t'en disant davantage. Je te mets à la réforme : va-t'en dans tes foyers respectifs. Voilà 75 centimes pour faire ta route.

Dubois s'en alla tout droit à son village.

Il arriva un peu fatigué : il avait fait trois cent cinquante-six lieues. Le vent portait ; il sent une odeur de soupe aux choux qui lui revient ; il marche, et arrive bientôt devant la maison de son père.

Toute la famille était réunie. Il faisait noir et le feu seul éclairait la chambre. Dubois cogne à la porte avec sa tête : on ouvre, il se jette dans les bras d'une grosse femme, puis d'une autre, puis d'une autre.

Son père se lève en criant :
- Mon fils !

Ses frères se lèvent en criant :
- Mon frère !

Tout le monde se met à pleurer, et on allume une chandelle de résine qu'on lui met sous le nez : le nez prend feu, s'enflamme du côté de l'oeil crevé ; Dubois ne s'en aperçoit pas ; il court vers son père en criant :
- Mon bère ! mon bère !

Un de ses frères dit :
- Qu'est-ce que c'est que cet Allemand-là ? Il le regarde, pousse un cri : C'est le diable : c'est le diable ! Son nez flambe ! son nez flambe !

Jeanneton, la grande soeur dévote, va prendre un pot d'eau bénite, le jette sur le nez du diable : le nez s'éteint. Alors on lui tombe dessus, on le garrotte et on le porte à l'église pour le faire exorciser. Le curé, voyant sa croix et ses galons, dit :
- Non, c'est un sergent allemand qui est décoré et qui a un nez de bois. Menez-le à la mairie.

Le maire le fait mettre sur une charrette : on le conduit devant le procureur du roi, qui le fait écrouer. On le mène devant le juge. Il se réclame de ses parents ; les parents viennent et disent :
- Connais pas. Nous avons un fils, mais il est Picard et ne parle pas allemand. C'est quelque déserteur.

On le met à la disposition de l'autorité militaire, qui le fait transférer à Paris. Là on trouve ses papiers en règle et on le lâche.

Le voilà sur le pavé de Paris, avec sa masse qui était de 50 francs. Étant très bête, il se déplaisait à Paris et se promenait toujours au même endroit.

Jusque-là il n'avait jamais fait attention aux femmes. Un jour, en passant devant la boutique d'un coiffeur, il vit à travers les carreaux une femme superbe, toute jeune, bien coiffée, et la tête tournée de son côté. Il s'arrête pour voir si c'était lui qu'elle regardait, et elle continue ce mouvement. La trouvant belle, il la regarde encore : elle le regarde aussi.

Alors il s'en alla chez lui, et toute la nuit il ne fit que rêver à cette belle femme...

Le lendemain il s'approche encore de la boutique ; la femme y était, mais elle avait changé de coiffure et portait un toupet d'homme et des favoris. Elle regardait toujours de son côté : il la regarde aussi, puis s'en va comme le soir précédent.

Mais comme il ne pouvait rien comprendre à ce changement de coiffure, il consulte son portier. Celui-ci, après avoir longtemps réfléchi, lui dit :
- Elle a mis un toupet et des favoris ? C'est pour vous dire : Je suis farceuse, ayez du toupet, et vous serez mon favori.

Le lendemain Dubois se rend chez le coiffeur. La jeune femme était à la même place : seulement elle était en mariée, avec le voile et le chapeau de fleurs d'oranger. Dubois s'assied crânement sur le fauteuil et dit au coiffeur :
- Vrissez-moi ! Che feux gue vous me vassiez peau. Foulez-vous m'agorter lamain te matemôsselle fotre ville ?
- Laquelle ? dit le coiffeur. Je n'en ai pas.
- C'est chisdement zelle-là gué ch'feux : zelle-là gui est tétans le téfant te la pudique.
- Ah ! ah, dit le coiffeur, vous êtes farceur, à ce que je vois. Mais ne voyez-vous pas qu'elle est mariée ?
- Diens ! z'est frai ! dit Dubois.

Il paie et s'en va désespéré.

Rentré chez lui, il met ordre à ses affaires, fait son testament, charge un pistolet et se tire une balle dans la tête : la balle fait sauter un éclat de bois. Dubois, se croyant mort, se couche.

Il s'endort. Le lendemain, se voyant réveillé, il n'y comprend rien et appelle son portier :
- Tites-moi tonc, tites-moi tonc, est-ce gué ché ne sis bas mort ? Gôment gué za se vait gué ché m'sis prîlé la zerfelle hier soir et gué ché n'sis bas mort ?

Le portier regarde, tâte : il voit que la tête de son locataire est de bois. Il prend un air indigné et dit :
- Môssieu ! tant que vous n'avez fait que m'ennuyer de vos sottes questions, j'ai pu fermer les yeux : mais aujourd'hui que je découvre votre conduite, je ne puis pas vous laisser plus longtemps dans une maison honnête. Quand on a une tête en bois, on ne vient pas se brûler la cervelle chez le monde par farce. Si vous ne filez pas tout de suite, je vous dénonce au commissaire.

Le soir Dubois partit pour Constantinople.

Il y a loin de Paris à Constantinople. Le voyage fut d'abord long et fatigant : à partir de Florence, Dubois voyagea plus vite.

Il était entré dans une auberge de cette ville et, en causant, le voilà qui raconte ses campagnes. Ça alla bien un moment et il était tout fier de l'effet qu'il produisait : mais quand il se mit à raconter son opération et sa tête de bois, voilà tout le monde qui se met en colère, prétendant qu'il se moque d'eux ; on le met à la porte, et on était tellement furieux qu'on le reconduit à coups de pied au derrière jusqu'aux portes de Gênes. Entré dans la ville, il va trouver la police et lui raconte son histoire.
- Pour qui me prenez-vous ? dit la police.

Elle lui donne un coup de pied au derrière, qui le fait rouler au bas de l'escalier ; là il rencontre un sbire, qui lui demande d'où il vient.
- Ché fiens... ché fiens... t'un goup te biep au derrière que fodre gef m'a tonné.
- Ah ! ah ! c'est bon : sentinelle, prenez garde à vous !

Et la sentinelle lui donne un coup de pied, qui l'envoie en recevoir un autre, et ainsi de suite jusqu'à la frontière d'Autriche. Là il tombe dans un poste de douaniers ; on le met tout nu pour voir s'il n'a pas de contrebande.

Tout en se laissant faire, il veut s'expliquer. On allait lui donner raison et le rhabiller, quand il arrive à sa malheureuse tête de bois ; aussitôt la rage prend le capitaine de douaniers : v'lan ! il le lance à la porte d'un coup de pied au derrière ; les douaniers se le repassent, et le voilà qui traverse la Lombardie, L'Illyrie, la Croatie, le Monténégro, la Bulgarie, la Valachie, la Moldavie, et arrive à un poste d'observation turc.

Les Turcs sont justes et humains. On lui demande d'où il vient, où il va, et pourquoi il est tout nu : il répond que ses habits sont restés à la douane d'Autriche ; qu'il vient de Paris et va à Constantinople ; qu'il a fait un coup de tête... il oublie la prudence et ajoute... de bois.
- Un coup de tête de bois, dis-tu ? dit le pacha.
- Hé pien, foui ! là ! ché ne beux bas mendir non blis : hé pien, foui ! îne dête te...

On ne le laisse pas achever : le pacha lui donne un coup de pied au derrière et, de sentinelle en sentinelle, voilà Dubois qui arrive à Constantinople.

Là on le laisse tranquille. Le voyant tout nu on le prend pour un sauvage : la police de Constantinople est très tolérante. Dubois se promena quinze jours dans cette ville, visitant les curiosités et rêvant aux moyens de pénétrer jusqu'au sultan.

Il va à la Porte, s'approche du capitaine des gardes et demande à parler au Grand Turc.

- Que veux-tu, chien ? (Les Turcs, quoique très polis comme vous savez, tutoient tout le monde).
- Ché feux lui tire guelgue chôsse.
- Quoi ?
- Ché feux m'atresser à lui bour lui barler...
- Mais pourquoi, lui parler ?
- Bour lui tire gué ché fiens de Baris bour lui vaire foir gué ch'ai îne dêde de pois.
- Ah ! une tête de bois ! Tiens !

V'lan ! le capitaine des gardes lui donne un coup de pied au derrière. Dubois va casser une porte vitrée, se trouve devant un suisse turc qui lui donne un autre coup de pied qui lu fait traverser un vestibule, au bout duquel il trouve un bachi-bouzouk en faction, qui l'envoie au bout de la galerie, où un autre bachi-bouzouk le lance à l'aide des cérémonies, qui le lance au chef des ulémas, qui le lance à l'introducteur des ambassadeurs. Celui-ci le regarde un moment en roulant de gros yeux, puis la colère le prend, et il fait comme les autres, au même endroit. Dubois tombe, passe à travers un grand rideau de satin, fait trois culbutes et va enfin s'arrêter, assis sur le derrière, au pied du trône où le sultan se tenait, entouré de sa cour.
- Ah pien ! dit Dubois, si z'est gomme za gue fus indrotuissez les ampassaters, ch'aime audant gu'on me mède à la borde.
- Tu y es, dit le sultan. Qui es-tu ? Parle, et surtout dis la vérité !
- Fous ne me tônnerez bas te goup te bied au terrière ?
- Non, mais tu seras empalé si tu cherches à me tromper !
- Eh pien, buisgue z'est gômme za, che fous tirai vrangement gué che sis fénu te Baris bour fous tire gué ch'ai îne dêde te pois.
- Par Allah ! s'écrie le sultan, c'est insolent giaour payera cher cette pitoyable plaisanterie ! (Comme il disait ça en turc, Dubois ne l'entendait pas). Approche ! dit-il à Dubois.

Il tire son damas, lui fait faire un tour et frappe en plein sur la tête de Dubois : le sabre rebondit, et un éclat de bois saute sur le nez du sultan ébahi :
- Giaour ! lui dit-il, tu es le premier homme qui m'ait dit la vérité : je te nomme mon grand vizir. Viens ici.

Et il le fait asseoir à côté de lui.

On habille Dubois en Turc, avec des étoffes d'or et de brocart ; on le baigne, on lui lave les pieds (qui étaient sales, fallait voir !), on le fait bien manger et bien boire ; on le couche : il dort.

Le lendemain on vient en grande cérémonie le prendre pour aller au divan, qui est le conseil de guerre des Turcs en temps de paix. On parle des affaires du gouvernement ; les plus bas en grade opinent d'abord, puis vient le tour de Dubois. Le voilà qui se met à lâcher un déluge de bêtises grosses comme des maisons, et qui n'avaient pas le sens commun. Quand il voit ça le sultan dit :
- Y a pas de bon sens ! mon grand vizir est bête comme une oie : il n'a pas beaucoup d'intelligence. Qu'en faire ?
- Faut le vendre ! faut le vendre ! dirent les autres, qui étaient jaloux de lui.
- Eh bien, soit : qu'on le porte au marché et qu'on s'en débarrasse à n'importe quel prix.

Au marché, on lui met un turban, une fausse barbe et des lunettes, pour lui donner plus d'apparence et cacher la tête de bois.

Un marchand africain le marchande ; on débat le marché : on le lui vend quelque chose comme dix sous et un peu plus. Le marchand lui met un collier à grelot et à plaque, comme à un chien, y attache une laisse, et l'emmène dans son bateau.

Le vent souffle : ils partent. Débarqués au Caire, ils montent en caravane, Dubois à pied, son maître à chameau. Ils traversent l'Égypte, l'Abyssinie, le grand désert de Sennaar et arrivent chez le roi de Darfour. Quel pays ! il n'y pousse que des ajoncs, du houx brûlé et des serpents à sonnettes : Dubois ne s'y plaisait pas du tout.

Son maître l'obligeait à se promener dix heures par jour devant le palais du roi, dans l'espoir qu'on l'achèterait.

Un jour que le roi de Darfour était à sa fenêtre à regarder deux chiens qui se battaient, il vit Dubois, tête nue au soleil :
- Bon ! se dit-il, voilà un imbécile qui va avoir un transport au cerveau : il va tomber mort, les chiens se battront pour le manger : ce sera drôle. Baïcoco ! Baïcoco ! (c'était le nom de sa femme), viens donc voir !
- Qu'il est beau ! murmura Baïcoco...
- C'est un fou, dit le roi : qu'on me l'apporte pour voir un peu ce que c'est.

On va chercher Dubois, on l'apporte au roi :
- Qui es-tu, toi, dit le roi, qui te promènes comme ça au soleil, sans chapeau ni parasol ?
- Ché sis Bicard et che n'ai bas îne dêde te pois. (Le malheur avait rendu Dubois prudent).
- Eh bien, puisque tu n'as pas une tête de bois il faut que tu aies une fameuse tête. Je t'admets dans mon intimité et je te nomme mon premier ministre : ma femme te donnera des instructions.

Voilà Dubois au pinacle.

La reine Baïcoco était très volage. À peine se trouve-t-elle seule avec Dubois, qu'elle lui fait une déclaration dans les règles et lui dit que s'il ne l'aime pas tout de suite elle lui fait couper la tête.

Y avait pas à dire «mon bel ami» :Dubois met un genou en terre, prend la main de la reine, la place sur son coeur, et dit, avec l'accent de la passion :
- Ponchour, matame, gomment fus bordez-fus ?

On entend le bruit de quelqu'un qui éternue. Baïcoco s'écrie :
- C'est mon mari ! il est enrhumé du cerveau : gare la sauce ! nous allons la danser !

Le roi entre.

C'était la trois cent dix-septième fois que ça lui arrivait.

Il ne dit pas un mot à Dubois.
- Qu'on apporte les cornes ! s'écrie-t-il.

Le chef des eunuques jaunes paraît, tout tremblant :
- Sire, il n'y en a plus.
- Comment, y en a plus ? Y a pas six mois que j'en ai acheté dix paires !
-Sire, on les a toutes employées.
- Pas possible, dit le roi : depuis six mois n'y en a eu que neuf paires à poser : j'ai les noms sur mon calepin.
- Sire, le garde-cornes dit qu'il n'en reste plus.
- Vas-y voir toi-même, et en tous cas ne reviens pas sans !

Quelques minutes après, entrent un menuisier, un esclave tenant une paire de cornes d'antilope, et un apprenti portant un vilebrequin avec un pot de colle forte toute bouillante.
- Sire, dit le chef des eunuques, vous aviez raison : c'était le garde-cornes qui se trompait. Je l'ai fait empaler pour lui apprendre à tenir mieux sa comptabilité.
- Tu as bien fait : y a rien qui m'ennuie comme le désordre.
- Sire, maintenant que j'ai fait mon devoir, puis-je m'en aller ?
- Mais oui... attends donc : il me semblait que j'avais encore quelque chose à te dire... Ah ! au fait, fais-toi aussi empaler toi-même, c'est plus régulier : comme l'affaire s'est passée dans ton bureau, ça pourrait porter atteinte à ton honneur et à ta considération. Va vite.
- Sire, j'y cours.
- Hé !
- Sire ?
- Donne-moi donc une prise avant de t'en aller ?

Puis, se tournant vers les ouvriers :
- Qu'on les lui plante ! s'écrie le roi.

En deux temps on couche Dubois à terre, on lui fait deux trous au front, on y met de la colle forte bien chaude et on lui plante une paire de cornes qui avaient au moins trois pieds de longueur.

Il se relève, cherche un moment son équilibre, puis se met à marcher, faisant signe qu'il ne s'en porte pas plus mal.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? dit le roi : comment ! celui-là en réchappe ?

Il est bon de vous dire que le roi de Darfour était très cruel, et qu'il avait imaginé de faire faire à tous ceux dont il était jaloux l'opération que Dubois venait de subir : mais elle n'avait jamais réussi, et tous les encornés étaient morts en quelques minutes.

Dubois continuait à se promener de long en large, cherchant à mettre son chapeau sans pouvoir y réussir. Ses cornes lui donnaient un air si terrible que le roi finit par avoir peur et se sauve : toute la cour en fait autant. Dubois, poussant devant lui une foule éperdue, sort du palais, prend la campagne, et arrive au bord de la mer, où le peuple de Darfour tout entier, roi et reine compris, tombe et se noie. Il en périt trente-huit mille huit cent quatre-vingt-dix-sept, sans compter une infinité de chiens, de chats, de canards et de perroquets, qui malheureusement avaient suivi leurs maîtres sans savoir qu'on allait se noyer.

Il ne s'en sauva qu'un nègre, et encore il était déjà à l'eau, mais on l'en tira pour qu'il allât porter la nouvelle : c'est un soin qu'il faut toujours prendre dans les grands massacres, autrement on ignorerait toujours que c'est arrivé, et les héritiers des morts seraient inquiets.

Il y avait au bord de la mer un vaisseau à trois ponts attaché. Dubois monte dessus, coupe le câble avec son couteau et ordonne à l'équipage de prendre la mer : l'équipage, mourant de peur, croit que c'est le grand diable en personne et obéit.

Le voyage fut d'abord heureux : mais !... vers la fin du troisième jour !... une furieuse tempête s'éleva. L'Eurus... le Notus... l'Aquilon... les flots mugissants... la pluie...le vent... la neige... la grêle... le tonnerre.... les éclairs... les mâts qui craquaient ! Enfin toute la porcelaine fut cassée : ça dit tout.

Dubois, mourant de peur, s'était renfermé dans sa chambre et se promenait dedans comme un battant dans une cloche, au point d'en avoir un mal au coeur terrible. Enfin il y eut un coup de mer si fort qu'il fut lancé la tête en avant contre la cloison : ses cornes s'y plantèrent de trois pouces au moins, ce qui lui donna un peu de repos.

Au bout de quinze jours et quinze nuits la tempête se calma un peu, et tout aussitôt le navire alla échouer sur l'île de Vanikoro.

Les sauvages de ce pays-là sont très gourmands : ils mangent le monde à la broche. Ils firent cuire l'équipage et disaient que c'étaient des gens bons.

Leur roi, qui avait la manie des crânes, faisait toujours scier la calotte de la tête aux gens avant de les rôtir. On avait réservé Dubois pour la bonne bouche à cause de ses cornes : on voulait mettre sa tête comme plat de milieu.

Lorsque ce fut son tour, on le coucha par terre et on se mit à lui scier la calotte du crâne.

Quand les sauvages virent qu'au lieu de sang il coulait de la sciure de bois, vous dire leur peur, non, ce n'est pas possible ! Les voilà à genoux, chantant leurs cantiques et roulant de gros yeux.

Dubois se relève, rend grâces à la Providence et se met en marche : les sauvages se mettent à le suivre à la file en imitant tous ses mouvements.

Il voit un bâtiment américain qui abordait ; il y monte : les sauvages le suivent.

Le capitaine, posté sur sa dunette, ne disait rien et laissait faire, les sauvages n'ayant pas d'armes. Il avait son idée : quand il les voit tous entrés dans le vaisseau, il lèvre l'ancre et met à la voile.

Ce capitaine américain venait de l'Inde avec une cargaison de tigres du Bengale et de serpent boas qu'il allait vendre à New York. Il enferma les sauvages dans une chambre : chaque jour il en donnait un à chaque tigre et un à chaque boa, de sorte que ces animaux arrivèrent gras comme des moines et même se trouvaient si bien qu'en arrivant ils ne voulaient plus quitter le bâtiment.

Quant à Dubois, le capitaine le mit dans une écurie à fond de cale et ne lui donna que du foin et de la luzerne, comme à un boeuf : Dubois engraissait, mais ça lui donnait des vents.

Arrivé à New York, le capitaine américain vend ses tigres boas à l'encan, met Dubois dans une cage et fait placarder une affiche ainsi conçue :

GREAT ATTRACTION !!!
EXTRAORDINARY EXHIBITION OF THE STRANGE
AND ONLY IN THE WHOLE WORLD
ANTELOPE-MAN.
PRICE : 3 CENTS.

En tête était le portrait de Dubois ; au-dessous, une notice où on disait qu'il était né d'un esclave abyssinien et d'une antilope ; qu'il courait aussi vite qu'un cerf, ne vivait que de luzerne et de foin, et que ses cornes allongeaient d'un pied tous les ans. On offrait de le vendre à un cabinet d'histoire naturelle pour trois mille dollars : on ajoutait toutefois que ce ne serait que quand il aurait fait des petits avec une femelle de sa race, qu'on attendait par un prochain navire de l'Inde.

Pendant un an Dubois fut promené de ville en ville, mangeant toujours du foin et de la luzerne et logeant à l'écurie. Las de cette vie, il s'échappa un jour et gagna la campagne. Vers le soir, à la lisière des grands bois, il vit une hutte à demi brûlée et qui paraissait abandonnée depuis peu : il entre et trouve une scie à main. Le voilà aussitôt qui se scie les cornes au ras du front, et remet sa perruque, qu'il avait toujours eu soin de conserver au milieu de ses malheurs.

Il s'enfonce au plus épais du bois, choisit un arbre creux pour dormir et s'endort.

Un violent coup sur la tête le réveille en sursaut, et il voit, debout devant lui, un Iroquois qui venait de tâcher de lui casser le crâne.

Il se met sur son séant et regarde tranquillement l'Iroquois.
- Mon frère blanc a un front de pierre, dit le sauvage : mon frère blanc a-t-il la chevelure aussi solide que le crâne ?

Et aussitôt le sauvage prend son petit couteau et se met à scalper Dubois. La lame se pique dans le bois et se casse : le sauvage s'arrête interdit. Dubois prend sa perruque, l'ôte et la donne au sauvage, qui faisait des grimaces de possédé pour dissimuler son étonnement : car vous savez qu'un sauvage tient à honneur de ne s'étonner de rien.

L'Iroquois, cependant, garrotte Dubois et l'emmène à sa tribu. Chemin faisant, il disait :
- Mon frère blanc a la tête dure et sa chevelure s'enlève sans douleur : mais nous verrons s'il pourra rire au milieu des tortures et si son coeur est aussi dur que son front.

Cette mauvaise bête de sauvage aurait tout aussi bien fait de se taire que de dire des horreurs pareilles, puisque Dubois ne comprenait pas un mot de son baragouin.

Arrivé à la tribu, on attache Dubois à un poteau. Les femmes et les enfants viennent le regarder sous le nez, l'insulter, lui cracher à la figure, lui donner des chiquenaudes, enfin lui faire mille misères, pendant que les guerriers, assis en cercle et n'ayant pas l'air de faire attention à lui, délibèrent sur son sort. Son vainqueur s'avance d'un air modeste, raconte avec animation sa capture, et termine en exhibant la perruque. On se la passe de main en main, et chaque guerrier, après l'avoir examinée curieusement, la passe à son voisin. Le tour fini chacun se tait, et alors le chef se lève et prononce un discours dans lequel il annonce, à grand renfort de gestes expressifs, qu'on va assommer le prisonnier à coups de tomahawks et de flèches, et qu'on le brûlera ensuite tout vif.

À un geste du chef tous les guerriers se rangent autour du poteau, brandissant leurs tomahawks : alors chacun s'avante à son tour et plante son tomahawk à deux pouces, de la tête de Dubois.

Dubois s'ennuyait beaucoup.

Au moment où le chef était près de lui, lui tournant le dos, ma foi ! une pensée héroïque lui traverse la tête : il lève le pied et en donne un grand coup au derrière du chef, qui va tomber sur le nez à dix pas de là.

Aussitôt dix tomahawks volent en l'air ; deux se plantent de chaque côté de la tête de Dubois, tandis qu'une volée de flèches vient s'y fixer. Dubois, par un effort désespéré, brise ses liens, et le voilà qui marche bravement sur les sauvages, faisant trembler les flèches piquées sur sa tête et marquant qu'il ne s'en porte pas plus mal. Mais sa tête avait l'air d'un porc-épic.

Les sauvages, d'abord effrayés, reviennent peu à peu, et enfin, ne pouvant plus contenir leur étonnement, se mettent à danser autour de lui en gambadant. Ce fut alors un triomphe : c'était à qui le toucherait, à qui s'assurerait du miracle. Les jeunes filles lui piquaient des aiguilles dans le nez ; les garçons lui plantaient, à grand renfort de coups de marteau, des clous sur la tête ; un autre, plus espiègle que ses camarades, avait déniché un vilebrequin et lui enfonçait la mèche n° 1 dans l'occiput, lorsque le chef, qui était devenu d'une douceur charmante, dit aux enfants, en iroquois :
- Allons ! allons ! mes enfants, vous finiriez par importuner monsieur.

D'un signe il éloigna tout le monde, puis invita Dubois à se retirer avec lui dans son wigwam. Là eut lieu une conférence secrète dont rien ne transpira.

Lorsque tous deux sortirent de la tente, le chef regardait Dubois avec une bienveillance extrême mêlée de compassion ; il fit un signe que tout le monde comprit, et aussitôt on se rangea respectueusement sur le passage de Dubois.

Le chef expliqua alors que «le guerrier à la tête d'érable» n'avait pas sa raison !

Dubois avait dit tant de bêtises dans son entretien avec le chef, que celui-ci le croyait fou.

Quand je vous dis qu'il était bête !

Dubois, se voyant libre, demande la route de Paris. On lui dit qu'il faut aller s'embarquer à Boston. On lui donne un guide, il part.

Arrivé dans la ville, il le renvoie en le chargeant de dire bien des choses aux sauvages de sa part ; et de lui écrire pour lui donner de leurs nouvelles ; et de bien faire attention de ne pas manquer de bien faire la commission ; et de n'y pas manquer, bien sûr ; et de ne rien oublier de ce qu'il lui disait ; et de porter ce sucre d'orge au petit du vilebrequin ; qu'il l'avait trouvé bien gentil et qu'il l'aimait bien ; et de ne pas sucer le sucre d'orge en route : et voilà.

Et puis alors il s'en va au consulat de France. Là il raconte son histoire : le consul n'en croit pas un mot et le met à la porte.

Le lendemain Dubois, en se promenant dans la ville, voit du monde attroupé devant une boutique où un homme, battant la grosse caisse, annonçait une exhibition magnifique de tous les rois, reines, princes, princesses et personnages célèbres de la terre. Ça ne coûtait que deux sous. Dubois entre, dans l'espoir d'y voir le roi de France et de lui conter son histoire.

Dieu ! quel coup de temps !

Savez-vous qui il reconnaît, debout auprès de l'empereur du Maroc et habillée en sultane ?

La fille du coiffeur de Paris ! sa passion, sa seule passion !

À cette vue il perd la tête, demande le maître de l'établissement, se trouve devant lui et reconnaît qui ?

L'auteur de sa tête, accompagné du mécanicien qui lui a fait sa langue et sa mâchoire !

Dubois raconta son histoire. Le coup de sabre du sultan, les trous des cornes, les pointes des flèches et des tomahawks, avaient bien détérioré la tête de bois, cependant le sculpteur et le mécanicien reconnurent très bien leur ouvrage.

Ils lui apprirent que, forcés par des revers de fortune de s'expatrier, ils avaient monté un cabinet de figures de cire mécaniques ; que la fille du coiffeur de Paris était tout bonnement une figure de cire comme les autres, et peu propre à faire une bonne femme de ménage. Ils lui offrirent de l'associer à leur industrie, soit en qualité de figure de cire, soit en qualité de Directeur général du Contentieux. Il refusa leurs offres, mais leur laissa entrevoir qu'il accepterait avec plaisir quelques réparations à la tête.

Non seulement ces Allemands y consentirent, mais encore ils poussèrent la générosité au point de lui faire une tête en bois des îles, avec une langue neuve en cuir de Russie, une vis en acier et un oeil de verre, de sorte qu'au lieu de sentir la peau de daim mouillée son haleine embaumait le cuir de Russie. Ils changèrent ses traits en ceux d'une jeune fille de quinze ans, peignirent la figure au blanc de zinc (crainte des coliques de plomb que le blanc de céruse aurait pu lui donner), lui firent des couleurs, des lèvres vermeilles, et ajoutèrent à tant de générosité une magnifique perruque à la Louis XIV chocolat et de jolies petites moustaches noires à crocs.

Ils conduisirent Dubois, ainsi ficelé, chez le consul de France, qui, prévenu par son physique agréable, le reçut fort bien et le retint à dîner ainsi que le mécanicien et le sculpteur. Dubois charma d'autant plus la compagnie par le récit de ses aventures, que depuis ses réparations, comme sa tête neuve était en bois des îles, il avait un accent créole tout à fait agréable. Le soir, tous les trois ayant un peu trop bu, le consul les fit rapporter chez eux dans sa propre voiture.

Ce diplomate fit équiper un vaisseau à trois ponts pour ramener Dubois en France. Le sculpteur et le mécanicien vinrent l'accompagner jusqu'au vaisseau et le forcèrent d'accepter en souvenir, et pour se distraire pendant la traversée, un singe qui faisait tout seul, à l'instar du célèbre canard de M. de Vaucanson : seulement il était encore plus fort, car il n'y avait même pas besoin de lui donner à manger pour le faire digérer.

Ils se séparèrent tout en larmes.

À bord, Dubois fut traité comme un prince. Officiers et matelots ne se lassaient pas de lui entendre raconter ses aventures étonnantes ; quant au singe à mécanique, c'était la coqueluche du gaillard d'avant.

À son arrivée en France on ne parla que de lui. Le roi voulut le voir, lui fit raconter son histoire en présence de toute la cour et le présenta à la reine et aux princesses, qui lui donnèrent leur main à baiser, et chacune une orange. On le congédia généreusement, et le lendemain une voiture de la Cour vint le prendre pour le conduire aux Invalides, où tous les vieux débris l'attendaient.

Son arrivée fut un triomphe. On l'embrassait, on le félicitait ; c'était à qui causerait avec lui et lui paierait des petits verres.

Au bout de quelque temps cependant, comme on se lasse de tout, on se lassa de lui. On s'aperçut qu'il était affreusement bête et horriblement ennuyeux : on s'éloigna.

D'un autre côté, les étrangers ne venaient plus le voir : ceux qui, venus d'abord, avaient raconté leur visite à d'autres personnes, furent traités d'imbéciles, de sorte que peu à peu nul n'osa plus demander «l'Invalide à la Tête de Bois».

Bientôt même son existence fut révoquée en doute par les corps savants : Dubois le sut et s'en affecta.

Dégoûté des hommes, désenchanté de la gloire, il se livra avec fureur à la pêche à la ligne. Il ne pouvait jamais rien prendre, parce qu'il ignorait les règles de cet art et n'avait pas assez d'intelligence pour comprendre qu'il fallait un appât pour attirer les poissons : il s'obstinait à espérer qu'un d'eux finirait par prendre son hameçon pour un ver et qu'il l'attraperait.

Un jour pourtant une secousse vint ébranler son flotteur, qui fit un plongeon rapide. Fou de joie, Dubois lève sa ligne, tire, et jette à quinze pas de lui un énorme soulier que le courant avait porté dans la direction de sa ligne.

Dubois, convaincu qu'il avait enfin capturé une carpe, ne put supporter cet excès de joie : il était trop bête pour devenir fou : il devint idiot.

Aujourd'hui il ne sort plus de l'hôtel des Invalides.

Toute la journée il vient tendre au-dessus des fossés une ficelle attachée à un bâton.

Il ne bouge pas et ne pense à rien.

Aux heures des repas, on vient le chercher : il se laisse conduire comme un enfant, en répétant d'un air hébété :
- C'est gnion câpe !... C'est gnion câpe !


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