MOUTON, Eugène (Mérinos) : Les Deux vieilles dames sourdes
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (04.06.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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Les Deux vieilles dames sourdes
par
Eugène Mouton

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ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE

Du temps que j'habitais Cerceau-la-Toupie, où le gouvernement m'avait confié les importantes fonctions de receveur de l'enregistrement, j'étais logé chez une vieille dame veuve d'un commis à cheval des contributions indirectes. Elle n'avait d'autre bien que sa maison, avec un petit enclos planté de mûriers. Quelques fleurs dans un jardinet, deux vignes grimpant à la façade et s'étalant sur une treille, quelques pêchers en espalier s'épanouissant sur les murs de droite et de gauche, tel était ce petit domaine.

L'été elle élevait des vers à soie, ce qui lui rapportait de quatre cents à six cents francs. Elle avait le privilège assuré de loger le receveur de l'enregistrement, par la raison que c'était l'usage ; et «c'est l'usage», en province, constitue aussi souvent une rente au bénéfice de certaines personnes qu'une servitude à la charge de certaines autres. Enfin elle parvenait à joindre les deux bouts grâce à une petite industrie de ménage que les dames peuvent exercer, dans quelques villes du Midi, sans faire gloser le monde : elle faisait du vert-de-gris. Rien n'est plus facile : on achète des feuilles de cuivre rouge et on les met dans sa cave : le vert-de-gris se forme tout seul, et lorsqu'il y en a assez on le vend.

La vieille dame vivait ainsi à l'abri de la gêne. C'était une femme très comme il faut, grande, sèche ; gracieuse, malgré cela, de cette grâce particulière aux vieilles familles nobles : et elle en était en effet d'une des plus anciennes maisons de la province.

Lorsque je la vis pour la première fois, je ne pouvais comprendre qu'une femme aussi distinguée eût pu épouser un simple commis à cheval : plus tard je sus que c'était un mariage de dévouement. Son mari, lorsqu'on le lui avait présenté, était fournisseur aux armées et énormément riche ; elle s'était sacrifiée pour tirer sa mère et ses soeurs de la misère où la Révolution les avait jetées. Deux ans après cette union son mari s'était ruiné, et il avait obtenu sa place, où il était resté jusqu'à sa mort.

Elle était d'une grande piété et, ce qui ne va pas toujours avec ce genre de mérite, d'une bienveillance à toute épreuve : jamais elle ne disait de mal de personne. Après le bon Dieu, ce qu'elle aimait le plus au monde c'était son locataire : quel qu'il fût, elle le qualifiait toujours de «charmant garçon, rangé comme une jeune fille». Elle avait marié quatre de mes prédécesseurs, grâce à ses relations avec le clergé, et tous étaient parfaitement heureux.

Après son locataire venaient, dans l'ordre de ses affections, ses vers à soie, bonnes bêtes au demeurant mais qui lui donnaient parfois de grands chagrins, lorsque la muscardine, ce choléra des vers à soie, les enlevait par centaines et le cocon avec. C'était d'ailleurs une affection intermittente qui finissait avec la troisième mue ; et lorsque la bonne dame voyait ses élèves grimper aux branches, choisir leur place et disparaître peu à peu, comme dans un nuage, sous l'entrecroisement des fils de la soie, il lui semblait qu'on y enfermait une partie de son coeur jusqu'à la saison suivante.

Lorsque les cocons étaient recueillis et vendus, toute l'activité de coeur et d'esprit de la vieille dame se reportait sur son vert-de-gris : c'était sa troisième affection sur cette terre ; sa quatrième, en comptant le bon Dieu.

Elle descendait matin et soir à sa cave et combinait tout le long du jour mille petits moyens de commère pour activer l'oxydation ; de temps en temps elle raclait ses plaques, que la nature, dans son infatigable et inépuisable bonté, ne tardait pas à recouvrir d'une nouvelle couche de vert-de-gris. Et la dame raclait de nouveau, et la nature oxydait encore : et ainsi, entre la nature généreuse et la dame reconnaissante, se continuait cet affectueux commerce de soins d'une part, de bienfaits de l'autre, qui dans la magnanerie, dans le jardin et dans la cave, faisait contribuer les trois règnes de la nature à la prospérité modeste de la maison.

Mme Peyrus, ainsi s'appelait ma propriétaire, avait conservé toutes les habitudes de son monde et en était restée aux modes du temps de sa jeunesse. Elle faisait la petite voix lorsqu'elle abordait ou recevait quelqu'un, et tournait la tête de droite et de gauche en l'inclinant gracieusement, tout le temps que duraient ces préliminaires insignifiants qu'il est d'usage d'échanger au début de toute conversation ; et jusqu'à ce que ce fût fini, elle souriait.

Elle se coiffait en coques, une de chaque côté de la figure, deux sur le plus haut sommet de la tête. Elle portait au cou un ruban de velours noir avec une croix d'or, comme Ketty dans Le Chalet. Jenny Vertpré, qui avait créé ce rôle il y a quelque cinquante ans, était son type. Cette actrice a passionné le monde, comme aujourd'hui fait Sarah Bernhardt. On avait dit à Mme Peyrus, qui était alors Mlle de la Roche-Sensenac, qu'elle ressemblait à Jenny Vertpré. Une fois mariée Mme Peyrus avait adopté la robe blanche courte, les manches à gigots, le petit tablier de taffetas vert à dents de loup, les mitaines de filet noir, et les souliers attachés autour de la jambe par des faveurs croisées formant des losanges dont la série se perd sous le jupon. Telle elle était encore, sauf la robe blanche, que la toile de Vichy avait détrônée peu à peu, et le tablier vert, qui était devenu noir.

«La société» n'est pas nombreuse à Cerceau-la-Toupie. Mme Peyrus, en y arrivant, était encore jeune et aurait aimé à voir un peu de monde, mais elle se sentait trop bien élevée pour frayer avec les gros bonnets du pays, gens d'ailleurs peu sociables : elle ne vit d'abord que le curé. Plus tard, lorsqu'elle fut devenue veuve, les familles nobles du voisinage lui firent quelques avances auxquelles sa pauvreté ne lui permit pas de se rendre : tout se bornait de sa part à aller dîner une fois l'an au château de Mesnilfontaine, où, au dessert, le plus vieux gentilhomme portait la santé du roi, le plus jeune, la santé de la reine, après quoi on se levait de table et on allait faire un reversis dans le grand salon.

Ainsi se passait depuis bien des années la vie monotone de Mme Peyrus, et elle aurait continué ainsi indéfiniment sans l'arrivée de M. Lecoq, buraliste des contributions indirectes à Cerceau-la-Toupie, homme exécrable, sous tous les rapports, et qui n'avait pas peu contribué à abréger les jours de M. Peyrus par les désagréments dont il l'avait abreuvé dans leurs relations forcées de service. Lecoq était marié et il rendait sa femme très malheureuse.

Les deux dames ne se voyaient que politiquement, comme on dit, tant que leurs maris vécurent : il n'y avait en effet rien de commun entre elles deux que cette antipathie instinctive qui sépare les gens nés dans des conditions différentes et rapprochés de force par les hasards de la vie. Mais Lecoq et Peyrus étant morts dans le même mois, ce fut pour les deux veuves une occasion de se voir davantage.

Mme Lecoq appartenait à cette variété si nombreuse de la race féminine que caractérisent une petite taille et un léger embonpoint : d'où, par une analogie naturelle qu'on peut appeler la loi de l'assortiment, toutes les formes et tous les traits de sa personne s'épanouissaient en un style mignard et fleuri. Petite tête, petites mains, petits pieds, taille courte, hanches opulentes, figure ronde, petits yeux pétillants, lèvres sensuelles et carminées, le tout fort proprement enveloppé dans une peau fine et légèrement rosée, tel était son signalement. Je regrette d'être obligé d'ajouter que Mme Lecoq avait soixante-cinq ans, et ce premier aveu me met plus à l'aise pour vous en faire un second : c'est qu'elle était sourde comme on ne l'est que dans les vaudevilles.

Son mari lui ayant laissé une petite fortune, elle vivait de ses rentes sans rien faire. Elle était gourmande comme une chatte, et sa surdité ne lui permettant pas de se mêler aux conversations de ses voisines, elle avait imaginé un plan d'existence qui donnait ample satisfaction aux deux envies dont se composait le très simple mécanisme de son activité : l'envie de parler, l'envie de manger de bonnes choses.

Elle passait son temps dans sa cuisine, assise sur un de ces fauteuils de paille à marchepied dont les maîtres d'école se servent pour se tenir à la hauteur de leurs fonctions, parce qu'ils peuvent de là surveiller les marmots en les dominant. Mme Lecoq, toujours tirée à quatre épingles, avec beaucoup de lingerie et de rubans, trônait sur ce fauteuil du matin au soir ; et depuis le matin jusqu'au soir, à part l'heure des repas et d'une petite promenade, elle ne cessait de parler à sa servante. Ses discours étaient si variés, si bienveillants, si instructifs, si appétissants, que sa petite bonne, après en avoir eu la migraine pendant les huit premiers jours de son service, avait fini par s'habituer au bavardage de sa maîtresse. À force de faire de bons petits plats elle était devenue gourmande aussi, et se trouvait très heureuse de son sort.

Mme Lecoq, qui, disait-on, avait eu dans sa jeunesse le coeur assez tendre, avait senti le besoin de reporter sur quelque chose l'excédent d'affection, peu embarrassant d'ailleurs, que le trépas de M. Lecoq avait laissé disponible. Après de longues méditations elle avait choisi pour cet emploi un couple de serins. Chaque printemps elle se plaisait à voir renaître entre ces deux intéressants volatiles une tendresse que les barreaux de la cage resserraient sans la refroidir et sans en dérober le spectacle aux yeux des curieux bienveillants. En sa qualité de fine cuisinière, même, elle avait fait, sur le choix de la nourriture appropriée à cette phase enthousiaste de la vie des serins, des observations savantes qui se traduisaient par un régime sur la nature duquel je vous demande la permission de ne pas insister.

Telles étaient ces deux existences, petites et médiocres au possible, que la mort de deux époux vulgaires et peu regrettés venait de mêler ensemble depuis une année à peine lorsque le hasard de ma carrière me fit locataire de Mme Peyrus.

Vous voyez d'ici ces créatures insignifiantes, et vous ne pouvez pas penser qu'avec ces deux marionnettes j'arrive à produire des effets bien dramatiques : n'y comptez pas. Je ne crée pas les personnages, je les fais voir tels qu'ils sont. Mais la nature humaine, dans ses inépuisables combinaisons, ne se répète jamais deux fois, et telle est sa variété infinie, que quiconque peut réussir à peindre fidèlement un seul de ses aspects est sûr de faire un tableau inédit.

Je n'ai donc aucun événement à vous raconter : il ne s'en passait pas dans ces deux maisons.

Mais la vie de l'âme, voilà le drame éternel, et, burlesque ou tragique, il se déroule aussi bien dans le coeur d'une portière de la rue Mouffetard que dans celui de Phèdre ou d'Hermione.

Mes deux héroïnes n'étaient pas, je le confesse, taillées dans le marbre pentélique : elles n'étaient pas non plus pétries de la boue du ruisseau. Si vous voulez absolument que je les classe, je conviendrai qu'à mes yeux elles occupaient, dans l'échelle de la nature humaine, un degré correspondant à celui qu'on pourrait assigner, dans l'art de la statuaire, à ces têtes de carton peint dont les modistes se servent pour confectionner les chapeaux des dames. Mais qu'importe ? tout est intéressant dans la nature : et n'avons-nous pas vu, de nos jours, l'Histoire de l'Invalide à la Tête de Bois passionner toute une génération et faire palpiter les coeurs depuis les solitudes glacées du pôle jusqu'aux déserts enflammés de l'Arabie ?

Je soutiens donc que mes deux vieilles dames sont tout aussi présentables que Corinne et que Julie. À coup sûr elles sont moins ennuyeuses, et c'est déjà quelque chose.

Le moment est venu de vous faire un dernier aveu sur le compte de Mme Peyrus : c'est que ma digne propriétaire était non moins sourde et peut-être un peu plus bavarde que Mme Lecoq : toute la différence entre elles, c'est que Mme Peyrus avait une voix grave et nasillarde, tandis que Mme Lecoq avait une voix flûtée et grasseyante. Le siège du caquetage était, chez la première, dans les fosses nasales ; chez la seconde, dans la langue et les lèvres.

Mme Peyrus palabrait, Mme Lecoq jabotait.

Leur commune infirmité était devenue, grâce au hasard qui les avait réunies, un lien vraiment providentiel : car chacune d'elles, également hors d'état d'entendre ou de se taire, était également intolérable à toute autre personne qu'un sourd, et également incapable de supporter les intervalles de silence auxquels les bienséances de la conversation normale condamnent à tour de rôle chacun des interlocuteurs.

Malgré les illusions que les sourds se font sur leur infirmité, les deux dames n'avaient pu se dissimuler, dès les premiers essais de conversation un peu suivie, qu'il ne fallait pas songer à s'entendre sérieusement.

Également convaincues de l'inutilité absolue de toute tentative dans ce sens, mais également convaincues aussi qu'il leur était impossible de vivre sans parler, elles avaient passé outre ; et peu à peu, par un accord tacite que la force des choses avait établi entre elles, elles en étaient venues à échanger dans leurs visites des séries de propos quelconques sur les deux ou trois sujets qui formaient le répertoire de leurs pensées.

Les gestes, les mines, dont chacune d'elles accompagnait son débit, leur servaient de renseignements vagues sur la teinte et le style du sujet traité par l'adversaire. Quant au sujet lui-même, il était déterminé de droit, pour celle des deux dames qui écoutait, par les quelques mots qu'elle parvenait à saisir à travers le murmure vague de la parole.

Il résultait de tout cela des colloques insensés, puisque le simulacre de conversation auquel se livraient les deux vieilles dames ne reposait que sur une hypothèse démentie par le fait de leur irrémédiable et infranchissable surdité. Colloques d'autant plus insensés que neuf fois sur dix ce qu'elles entendaient était entendu de travers.

Et pourtant, tout bien considéré, elles avaient raison. Le résultat était le même. Elles échangeaient des propos insignifiants, mais elles ne les entendaient pas : elles étaient ainsi garanties contre l'ennui réciproque qu'elles se seraient mutuellement causé. Mais elles parlaient, elles parlaient à volonté : elles avaient donc tous les avantages de la conversation sans en avoir à craindre les inconvénients. C'est ainsi, par exemple, qu'elles ne craignaient pas de se faire les confidences les plus intimes, les plus délicates, sûres qu'elles étaient de ne pas pouvoir être trahies.

Je n'ai plus qu'à ajouter un renseignement utile, quoique d'une manière secondaire, à l'exposé des faits : c'est que la servante de Mme Lecoq avait dix-sept ans, qu'elle était blonde, jolie comme un coeur, et qu'elle se nommait Louison.

Maintenant que tous les éléments de l'expérience sont en place, nous n'avons plus qu'à mettre en mouvement les deux appareils psychologiques dont nous venons de décrire les ressorts. Et il suffira pour cela de mettre en présence les dames Peyrus et Lecoq, car à peine se sont-elles aperçues que leurs langues se mettent en mouvement.

Mme PEYRUS. - Bonjour, madame !
Mme LECOQ. - Bonjour, madame Peyrus.
Mme PEYRUS. - Vous êtes bien aimable d'être venue me voir.
Mme LECOQ. - Merci. Et vous-même ?
Mme PEYRUS. - Merci. Et vous-même ?
Mme LECOQ. - Et M. Jules, comment va-t-il ?
Mme PEYRUS. - Comment se portent le serin, la serine (souriant), les serineaux, les serinettes ?
Mme LECOQ. - Tout ce que vous voudrez, combien en voulez-vous, de serviettes ? Vous avez donc du monde à dîner ? Eh bien, je vous en enverrai une douzaine ce soir par Louison.
Mme PEYRUS. - Je vous remercie, mais aujourd'hui, vrai, je ne peux pas : je suis trop enrhumée. Je n'en suis pas moins bien sensible à votre aimable invitation.
Mme LECOQ. - Louison ? Ne m'en parlez pas. Cette petite me fera mourir de chagrin. Enfin je ne peux pas réussir à obtenir qu'elle compte jusqu'à deux cents pour me faire cuire mes oeufs à la coque ; on...
Mme PEYRUS. - J'en ai cinquante livres...
Mme LECOQ. - ...dirait vraiment qu'elle fait exprès de les laisser durcir...
Mme PEYRUS. - ... et ce qu'il y a de tout à fait extraordinaire, c'est qu'il n'y a pas là-dessus cent cocons jaunes...
Mme LECOQ. - Oui, c'est justement ce que je lui disais encore tout à l'heure : «C'est extraordinaire de voir une fille intelligente comme vous ne pas pouvoir compter jusqu'à deux cents sans se tromper». Et vous concevez que ça ne peut pas aller : autant de fois elle se trompe, autant de fois elle recommence, si bien qu'un jour elle a laissé mes oeufs dix minutes dans l'eau bouillante. Ce n'étaient plus des oeufs, ma chère madame Peyrus, c'étaient des billes de billards. Vrai, j'avais envie de m'en servir pour raccommoder mes bas dessus, pour lui faire honte.
- Mme PEYRUS. - Qu'ils diminuent dans l'eau bouillante ? Pas du tout, pas du tout, ma chère madame Lecoq : ils gonflent, au contraire ! L'eau bouillante tue la chrysalide, pauvre bête ! et fond la gomme naturelle qui colle le fil, sans cela on ne pourrait pas dévider la soie.
Mme LECOQ. - Oh ! il faut que je vous raconte... Vraiment c'est à ne pas le croire, comme ces petites bêtes s'aiment ! Enfin, depuis deux jours, ils s'embrassent mais de vrais baisers, là, comme des personnes. Enfin vous me croirez si vous voulez, mais c'est au point que j'ai été obligée de couvrir la cage du côté qui fait face au fourneau, parce que Louison ne fait que les regarder. (D'un air mystérieux). Je suis sûre qu'avant un mois elle va pondre...
Mme PEYRUS. - Comment ? Pondre ? Louison ? Je crains, chère madame, de m'être méprise sur le sens de vos paroles. Serait-il possible que cette jeune fille jusqu'à présent si pure et si chaste, eût tout à coup oublié ses devoirs ? Pour moi j'ai peine à le croire et, (Baissant les yeux.) à moins que vous n'ayez des raisons... des preuves... visibles... convaincantes... de son état, je ne doute pas que vous n'ayez été abusée par des apparences trompeuses.
Mme LECOQ. - Des apparences trompeuses ? Oh ! pour ça il n'y a pas de danger, jamais elle n'a fait un oeuf clair. Maintenant, vous savez, les petits ne viennent pas toujours bien : il y en a qui sont plus délicats que les autres ; et puis enfin les accidents... Vous rappelez-vous ce petit qui est tombé dans le fromage à la pie ? Ah ! ça me fend le coeur quand j'y pense ! (Elle pleure).
Mme PEYRUS, pleurant. - Pauvre chère madame, vous en êtes donc bien sûr ?
Mme LECOQ. - Comment, si j'en suis sûre ! (Essuyant vivement ses larmes et parlant avec une extrême volubilité). Ah ! qu'on a bien raison de dire qu'il ne faut s'en rapporter qu'à soit même pour le soin des enfants ! Car enfin, pauvres petits innocents, c'est comme des enfants, ces petits oiseaux à la mamelle. Il ne faut pas les perdre de vue une minute si on veut être sûr de les élever. Ah ! c'est une fameuse leçon pour moi allez !

C'est cette malheureuse idée que j'ai eue de suspendre le nid en haut de la cage au lieu de le mettre au bas comme d'habitude. Car enfin moi j'avais cru bien faire en mettant le fromage à la pie au-dessous du nid, pour que les émanations fortifient les petits, n'est-ce pas ? Est-ce que je pouvais mettre ça dans une soucoupe, pour que le mâle vienne patouiller là-dedans avec son bec et ses pattes et aller tout saligoter dans la cage ? Est-ce que tout le monde à ma place n'aurait pas fait comme moi ? Vous concevez bien qu'une fois tombé dans la tasse à café, le petit ne pouvait pas sortir. Il sera tombé la tête la première dans le fromage.
Mme PEYRUS. - Ah ! excusez-moi, chère madame, j'avais mal entendu : je croyais que vous me parliez de vos serins ! Ah ! par exemple, je ne sais vraiment où j'avais la tête (Elle rit). Excusez-moi, chère madame, n'est-ce pas ? Mais vous savez que j'ai l'oreille un peu dure.
Mme LECOQ. - L'oseille aux oeufs durs ? Mais c'est très simple : vous épluchez votre oseille, vous la faites blanchir, vous la pilez, vous la passez à la petite passoire, vous la mettez dans une casserole avec beurre, bouquet garni et un jaune d'oeuf. Quand c'est cuit, vous posez dessus des quartiers d'oeufs durs. Un peu de jus de rôti ou de poulet ne fait pas de mal.
Mme PEYRUS. - Oh ! je sais bien, chère madame, que vous avez l'esprit trop bien fait pour supposer que je veuille vous blesser. Allez ! je sais bien ce que c'est que les ennuis de bonnes, et feu M. Peyrus (devant Dieu soit son âme !) m'a donné plus d'un désagrément de ce côté-là. Mais ce qui est passé est passé : mal d'autrui n'est que songe, dit le proverbe, et ce proverbe a, ma foi, bien raison.
Mme LECOQ. - Dieu voit son âme... Dieu voit sont âme... sans doute : mais le passé, comme vous le dites fort bien, le passé... Mme PEYRUS. - Oh ! si ! je vous assure que ça peut passer : j'en ai vu des exemples ; moi-même... (Elle parle à l'oreille de Mme Lecoq, qui n'entend pas un mot et qui fait de la tête des signes d'assentiment).
Mme LECOQ, montrant le plafond. - Voilà pourtant un plafond que j'ai vu faire !
Mme PEYRUS. - Je crois qu'il est sorti : il attend son inspecteur, qui doit arriver aujourd'hui. Le connaissez-vous ? C'est un homme, oh ! tout ce qu'on peut voir de plus distingué. Ma foi, ils sont bien ensemble, et quand ils se promènent tous deux sur le champ de foire, on dirait deux princes.
Mme LECOQ. - Comment ! il attend d'être nommé inspecteur ? Mais il faut qu'il soit d'abord vérificateur ! À propos, est-il rentré ?
Mme PEYRUS. - Mes cocons ? Je vous demande bien pardon, chère madame, je n'y étais pas du tout, je croyais que vous me parliez de mon locataire.
Mme LECOQ. - Croiriez-vous que l'autre dimanche, parce qu'il était arrivé cinq minutes en retard à la messe, la femme du maire le regardait avec un air de mépris ?
Mme PEYRUS. - Mon vert-de-gris ? Je vous demande bien pardon, chère madame, je n'y étais pas du tout, pas du tout : je croyais que vous me parliez de mes cocons. J'espère en avoir pour cinquante francs à la fin de l'hiver. J'ai mis des plaques dans le petit cellier là à côté, parce que j'ai réfléchi que je pouvais placer mes provisions dans l'office.
Ici les deux bonnes dames, excitées par ce petit caquetage préliminaire, s'assirent vis-à-vis l'une de l'autre, déployèrent leur ouvrage, et, les yeux baissés sur leur broderie, se mirent à parler toutes deux à la fois, d'où résultat le duo ci-après, que je transcris sans commentaires : Mme PEYRUS. - Il est bien certain qu'il n'est pas pos-
Mme LECOQ. - Vous savez bien François, le messa-
sible de voir un plus saint homme que M. le curé : Mon-
ger pour Carsigny ? Il paraît qu'il est du dernier bien avec
seigneur le lui a bien dit devant tout le monde le jour de
la cuisinière du sous-préfet. Il lui a vu faire un gâteau
la tournée pastorale : «Mon cher abbé, recueillez en ce
au riz à la crème et à la confiture de groseille, avec des
beau jour le fruit de vos soins pour ces chers enfants :
fruits confits hachés et de l'angélique, que c'est à se lécher
je vous bénis avec eux, et toute votre paroisse. (Elle
les doigts. Aussi j'ai pris la recette par écrit, et je l'ai
pleure). Mon Dieu ! qu'il est bon et qu'il a l'air distingué,
chargé de m'acheter deux quarterons de fruits confits
Monseigneur ! Et quelle bienveillance ! Quand on lui a
assortis chez le pâtissier. Mon Dieu ! je sais bien que je
eu dit que j'étais la plus ancienne dame de la congré-
me prépare encore peut-être un déboire avec cette petite
gation du Rosaire, croyez-vous que sa Grandeur a daigné
Louison : mais que voulez-vous ? Tenez, Madame Peyrus,
me donner sa croix à baiser ! Et concevez-vous que le
cette fille-là me ferait mourir de chagrin, si je n'avais pas
soir, après dîner, Monseigneur est entré chez moi pour
mes serins : mais ces petites bêtes me consolent de tout.
visiter mes vers à soie et qu'il a daigné les bénir ? Aussi
Il n'est pas possible d'être plus aimables et mieux élevés.
vous avez vu quelle récolte ! Et M. Jules, mon locataire,
Enfin il y a des jours qu'on croirait qu'il ne leur manque
quelle tenue ! Croiriez-vous que sa Grandeur n'avait ja-
que la parole ! Aussi je veux leur acheter une cage toute
mais vu travailler les vers à soie ? M. Jules lui a tout
neuve à barreaux peints en vert : c'est beaucoup plus gai,
expliqué, oh ! oui, avec une politesse, avec une grâce !
ça leur rappelle leur pays, pauvres petits chéris ! Croyez-
Enfin Monseigneur a dit à M. le curé qu'il n'en revenait
vous que ça leur fasse beaucoup de peine d'être enfer-
pas de voir un jeune homme si bien élevé et qui sait si
més ? Mais quand on aime, madame Peyrus, on sup-
bien expliquer les vers. En passant dans la cuisine, il a vu
porte tout, n'est-il pas vrai ? et avec plaisir, encore ! Ah!
trois grands bocaux de vert-de-gris...
j'ai un nouveau plat...

À ce moment l'envie de rire, que je comprimais depuis quelque temps, fut plus forte. J'eus un mouvement qui me fit perdre l'équilibre et je tombai lourdement du haut de la table.

J'étais monté sur cette table afin de voir et d'entendre les deux vieilles dames à travers une lucarne qui donnait du cellier dans la salle à manger.

Dans ma chute j'entraînai Louison, qui était aussi sur la table, table si étroite que j'avais été obligé de la soutenir par la taille pendant tout le temps que dura le colloque des deux dames.

Cette double chute entraîna malheureusement un effet qui nous épouvanta tous deux, par la crainte des interprétations fâcheuses auxquelles aurait pu donner lieu notre présence simultanée et prolongée dans ce cellier obscur : cet effet fut que toutes les feuilles de cuivre déposées sur des tasseaux le long des murs tombèrent en imitant le fracas du tonnerre.

Un moment se passa, moment bien court, mais pendant lequel toutes les conséquences de cet accident se déroulèrent à mes yeux avec la rapidité de l'éclair. Je vis Louison déshonorée, ma réputation perdue, ma carrière compromise, Cerceau-la-Toupie scandalisé, Mme Lecoq en fureur, Mme Peyrus en larmes.

Mme Peyrus leva la tête, et la tournant vers Mme Lecoq :
- Chère madame, lui dit-elle, est-ce qu'on n'a pas frappé ?
- Je crois que oui, dit Mme Lecoq.
Mme Peyrus posa son ouvrage, secoua son tablier, rajusta ses coques, et se tournant gracieusement vers la porte, elle dit en faisant une petite révérence :
- Entrez !


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