LA VILLE DE MIRMONT, Jean de (1886-1914) : Mon ami le prophète.
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (01.07.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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Parties I à IV

Mon ami le prophète
par
Jean de La Ville de Mirmont

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I

L'hiver, cette année-là, s'annonça dès ses débuts comme une fort mauvaise saison, humide et tiède, sans courage dans ses convictions, sans héroïsme dans sa laideur. Depuis un mois et demi environ, ainsi que l'expliquaient les journaux les mieux informés, de continuelles dépressions au large de l'Atlantique et le vent d'ouest-sud-ouest poussaient d'interminables pluies sur les Iles Britanniques, et, jusqu'à Paris, sur toute la partie occidentale de la France. Chaque matin, je me rappelle, dans les hauteurs du ciel inaccessible, les nuages se réunissaient en concile tragique, bien au-dessus des fumées d'usines et du train-train des existences humaines. Mais en vain épousaient-ils les formes les plus légendaires et les plus fantastiques ; leur unique destinée se bornait à venir alimenter d'une eau impure toutes les gouttières, tous les ruisseaux, tous les égouts de la capitale. Non !... les rues ne ressemblaient plus à des rues. Vous eussiez dit de vastes canaux, vidés en vue d'un curage éventuel, mais dont les parois ruisselaient encore. Quant aux habitants, sous des parapluies, ils n'en devaient pas moins courir à leurs occupations quotidiennes, sachant bien au fond, qu'il pleuvra toujours suffisamment pour faire de la boue, jamais assez pour nettoyer la terre.

On cite le cas de plusieurs enfants venus au monde vers cette époque qui, plus tard, une fois arrivés à l'âge où d'autres se destinent, comme il sied, au barreau ou à la magistrature, n'ont su employer les facultés de leur jeunesse qu'à jouer à la manille ou à lire les «Petites Affiches», en fumant du caporal doux dans des pipes d'écume de mer, dont le fourneau nettement sculpté affectait généralement la physionomie d'une tête de mort.

Vous pourrez même vous laisser raconter par des personnes autorisées et dignes de foi, comment, en raison de l'augmentation croissante du nombre des suicides à Paris, et principalement dans la périphérie, le Conseil Municipal avait cru devoir prendre l'initiative de voter des crédits spéciaux pour faire représenter en public, à titre gracieux, des vues cinématographiques, animées, coloriées et divertissantes de nos possessions les plus ensoleillées de l'Afrique et de l'Indo-Chine.

O matins ! Aubes grises ! Petits jours aux yeux cernés des grandes villes douloureuses ! Première lueur des lampes à pétrole ! Café noir des réveils brouillés ! Et vous, si longues, si longues journées ! Qui donc se fut douté que cette saison spleenétique était prédestinée depuis l'origine des siècles, et que la Providence, dont les voies, en vérité, sont impénétrables, nul ne l'ignore, l'avait choisie de toute éternité pour l'accomplissement de ses plus miraculeux et miséricordieux desseins ?

II

J'habitais alors avec Baruch, au milieu de la Seine, dans une île où les bateaux-mouches ne font point escale, mais qu'ils ont déjà signalée, il y a longtemps, en amont de la cité, sous le nom d'île Saint-Louis. Les remorqueurs qui remontent le courant la saluent, d'habitude, de trois coups de sirène. Les moeurs de ses indigènes n'offrent rien de particulier ; on n'a pas le souvenir qu'ils aient jamais adoré le soleil ni torturé de missionnaires protestants. Pourtant, comme les autres îles, l'île Saint-Louis forme un tout, séparé du reste du monde. C'est un pays dont, lorsqu'on a le temps, on peut faire le tour en roulant une cigarette. Il est rare d'y rencontrer beaucoup d'animation, et chaque fois qu'une automobile s'y aventure, vous pouvez tenir pour certain qu'elle écrasera un chien, sinon quelque petit enfant très étonné. Mais surtout, durant les mois pluvieux, l'île Saint-Louis devient une île déserte, gardée, le jour, par les squelettes de ses arbres frissonnants, et la nuit, par le modeste état de ses réverbères.

Baruch et moi, nous avions choisi à dessein ce quartier tranquille, bien en harmonie avec notre caractère taciturne. Nos appartements, rue Le Regrattier, ci-devant de la Femme-sans-Tête, consistaient en un couloir exigu, sorte de chambre de débarras, tirant son peu de clarté d'un jour de souffrance à verre dormant et grillagé qui donnait sur la cour d'une maison voisine, à hauteur de quatrième étage. Je n'ai jamais pu déterminer d'une façon précise la place de cette soupente dans l'immeuble, ni même la situation par rapport à la rue du mur jaune que nous apercevions en face de notre baie. Il fallait en effet suivre tant de méandres compliqués et monter tant de marches inutiles, que la personne la mieux douée de l'instinct d'orientation, se fût trouvée, une fois parvenue à notre logis, absolument incapable de désigner les quatre points cardinaux. Je dois à la vérité d'ajouter que bien peu nombreux étaient les visiteurs qui s'avisaient de venir nous surprendre à domicile. Les quelques importuns qui, d'aventure, tentaient l'excursion, nous étaient, d'ailleurs, annoncés longtemps à l'avance par le bruit de leurs trébuchements au long d'un escalier presque impraticable.

On comprendra qu'un hiver de nature aussi spongieuse et qu'un ciel aussi perpétuellement crépusculaire nous contrarièrent plus que tous les autres Parisiens, puisque, précisément, nous avions escompté la réverbération de la neige sur les toits environnants, pour procurer, au cours des mauvais jours, un peu de lumière et de gaîté à notre intérieur.

Né de parents sobres, robustes et positifs, je ne suis guère sujet aux idées noires. De son côté, Baruch, grâce, peut-être, aux tendances mystiques de son tempérament, jouissait d'une parfaite égalité d'humeur. Eh ! bien, cet hiver, il nous arriva plusieurs fois, le matin, de laisser notre réveil sonner et trépider dans sa cuvette, sans que nous trouvions le courage de rejeter nos couvertures, de nous habiller et de partir dans les rues à la recherche de notre pain quotidien.

Les ténèbres ne commençaient à se dissiper chez nous que vers les dix heures, dix heures et demie. Alors seulement pouvions-nous distinguer les différents objets qui constituaient notre mobilier.

Près de la porte, à gauche en entrant, une malle plate décorée de plusieurs étiquettes, sur lesquelles, à midi, se lisaient facilement des noms de Compagnies anglaises de navigation. Dans un angle, un instrument de musique barbare, aux proportions démesurées, variété de tam-tam cafre sinon zoulou, dont l'assemblage sonore quoique poussiéreux se composait d'un tube de bois exotique bouché à chaque extrémité par une peau de buffle bien tendue. Contre les murs, une carte de France, un baromètre inutilisable et un calendrier sans grand intérêt, vu qu'il datait de l'an passé. Au centre, une table Louis XV, qui m'appartenait en propre, me venant par héritage d'un oncle maternel, administrateur concussionnaire d'une maison de retraite dans le Maine-et-Loire. Je n'oublie point, sous la fenêtre, notre lit fraternel, un lit de fer, comme le destin.

A tour de rôle nous nous occupions des soins du ménage. Il fut toujours très mal tenu. Un placard dissimulait le balai, le pot-à-eau, ainsi que les ustensiles de cuisine. En somme, il nous manquait peu de chose pour être heureux. Si la trop grande consommation de bougies à laquelle nous étions condamnés n'avait pas lourdement grevé notre budget, l'existence nous eût même paru assez large. Nous ne négligions point de payer régulièrement notre loyer, et la concierge, Mme Tournemolle, n'aurait pu, le cas échéant, fournir que de bons renseignements sur notre compte.

III

Notre amitié datait de l'automne précédent. La volonté divine, qui fait souvent si bien les choses, nous avait jetés, positivement, dans les bras l'un de l'autre, rue de Rivoli, près de la mairie du quatrième arrondissement. Je ne saurais, en effet, employer de terme plus juste. Baruch descendait la rue ; moi je la remontais, sur le même trottoir. Nous allions vite, quoique sans but, chacun dans un sens opposé. Il arriva qu'au moment de croiser Baruch, j'obliquai vers ma droite, afin de ne pas le heurter, et que lui, de son côté, obliqua vers sa gauche, dans la même intention à mon égard. Nous nous trouvâmes ainsi face à face. Je ne dis point : nez à nez, car Baruch était beaucoup plus grand que moi et me dépassait de la tête. Je fis aussitôt un écart à gauche, mais Baruch, tout aussi rapidement, fit un écart à droite, de telle sorte que nous demeurâmes absolument dans la même situation réciproque. Je décidai alors de ne plus bouger pour laisser le champ libre à mon vis-à-vis. Mais, comme j'aurais dû m'y attendre, il avait eu exactement la même idée. Nous pûmes donc nous considérer quelques instants en silence.

Le visage que je voyais, surplombant le mien, était bien fait pour exciter le dégoût et la pitié à la fois. Imaginez, sous un chapeau noir aux larges bords, rappelant la coiffure d'un clergyman américain de l'époque de Mme Beecher-Stowe, une longue figure triste agrémentée de barbe rare et grisonnante - une figure vicieuse mais doucereuse, éclairée, si j'ose dire, par deux yeux incolores et mélancoliques, au bord desquels se dessinait un halo rougeâtre, signe indiscutable d'alcoolisme invétéré. Le caractère aristocratique du nez, assez fort et busqué, ainsi que de la lèvre supérieure très courte, ne servait qu'à accentuer l'aspect de déchéance malpropre d'une pareille physionomie. J'ignore l'impression que je fis sur Baruch. Mais il est certain que pour ma part, j'éprouvai d'abord une obscure satisfaction en apercevant un étranger qui paraissait tombé encore plus bas que moi. Ce premier sentiment fut donc la source d'une sympathie mutuelle dont je serais en droit de m'enorgueillir aujourd'hui.

Avant que j'aie pu me décider à reprendre ma route, l'inconnu posa sa main sur mon épaule et me dit en hochant la tête : - Faut-il, Monsieur, que l'homme soit une créature aveugle et incapable par elle-même de trouver sa direction, pour que dans une voie aussi large nous n'ayons réussi à faire passer de front nos deux maigres personnes ! Telle est, n'est-ce pas, la moralité que nous devons tirer de notre rencontre ?

Puis il soupira trois fois profondément, fouilla dans ses poches, en tira une de ces tabatières communément dénommées «queues-de-rats», renifla une prise et continua en ces termes :
- La sagesse ne se trouve que dans les vieillards, comme dit Job, et l'intelligence est le fruit d'une longue vie. Vous paraissez bien jeune, mon ami (permettez que je vous donne ce nom), et vous êtes, sans doute, enclin à toutes les erreurs, à toutes les idolâtries de votre âge. Or, il existe un conseiller infaillible, un guide précieux qui toujours m'a secouru et fortifié dans les diverses infortunes de ma vie. Je serais enchanté de vous le faire connaître. La terre et le ciel passeront mais ses paroles ne passeront point. Elles se trouvent contenues dans ce petit livre d'aspect modeste, dont ma mère eut soin de me faire présent peu de temps avant sa mort, mais dont je me dessaisirais volontiers en votre faveur, moyennant la modique somme de quatre-vingt-quinze centimes, à cause de l'extrême amitié que vous avez su m'inspirer tout d'abord. Prenez-le. Vous rendrez, par la même occasion, service à un pauvre pécheur que Dieu, pour le punir de ses iniquités, a placé dans la plus atroce misère et dans la plus douloureuse affliction.

Il pleurait presque en achevant ces mots, tandis qu'il me glissait entre les doigts une édition de poche du Nouveau Testament d'Ostervald.

- L'embêtant, c'est justement que je ne sais pas lire, répondis-je, n'hésitant point devant un mensonge, tellement j'étais peu désireux de sacrifier les dernières ressources en vue d'enrichir ma bibliothèque.

- Qu'à cela ne tienne, mon jeune ami ! La vérité n'est pas seulement destinée aux savants et aux favorisés de ce monde. Voici une brochure dont la plus ignorante créature de Dieu saura faire son profit. Ainsi que vous le remarquez, elle n'a que quatre pages. La première est noire et représente votre âme plongée dans le péché. La seconde est rouge comme le sang de l'Agneau, où, après s'être purifiée, votre âme deviendra aussi blanche que cette troisième page. Quant à la quatrième et dernière, elle est dorée. C'est la plus belle de toutes ! Mais aussi ! Elle symbolise la gloire éternelle à laquelle, j'en suis sûr, vous ne manquerez point de parvenir un jour, si vous savez dûment tirer parti des leçons de cet opuscule dont le prix, pour vous, ne dépassera pas vingt-cinq centimes, cinq sous.

- Eh ! je n'ai que faire du sang de l'Agneau et de la gloire éternelle, non plus que de vos autres articles, répliquai-je fort irrévérencieusement. Je suis camelot, moi aussi, et pas plus riche que vous. Je représente la maison Bitard et Papivot : «Farces, attrapes et jeux de société». Tel que vous me voyez, j'ai plein les poche de cigarettes à feu d'artifice, d'imitations de punaises en celluloïd pour mettre dans la salade, de compères-la-colique en plomb colorié, et même des cartes transparentes (ce sont des reproductions de tableaux de Gérôme) dont le placement devient, malgré tout, beaucoup plus difficile qu'on ne croit en général. Quant à me dire votre ami !... Ma foi, commencez toujours par payer un verre, nous verrons après.

Ce fut évidemment l'espoir d'obtenir mon salut qui induisit Baruch à m'accompagner jusqu'au plus proche estaminet. Au bout de peu d'instants nous étions liés pour la vie.

Tout en buvant, il m'apprit que sa mère était Norvégienne, son père, Anglais, et tous deux gens de bien, de leur vivant. Il avait, dès son enfance, beaucoup voyagé avec ses parents, changeant fréquemment de pays et de religion. Circoncis en Pologne, baptisé chrétiennement trois fois en France, deux en Allemagne et cinq en Angleterre, converti successivement au catholicisme, à l'anglicanisme, au luthérianisme, à l'orthodoxie, au calvinisme, au jansénisme, voire au manichéisme, sa piété constante lui avait procuré de nombreux subsides de la part de personnes croyantes et charitables comme il s'en trouve encore, Dieu merci, quelques-unes sur la terre. Engagé par un coup de tête dans l'Armée du Salut, il n'avait pu, toutefois, se former à la discipline militaire et revenait présentement d'une campagne en Afrique avec la caisse de sa compagnie et un lot considérable de traités religieux qu'il comptait bien revendre sur le marché de Paris - bien que le mauvais esprit de la Babylone moderne lui laissât peu d'espoir en la réussite de ses transactions commerciales. Il s'interrompait maintes fois pour se frapper la poitrine et verser des larmes amères au souvenir de ses fautes passées. Puis, l'alcool l'égayant enfin quelque peu, comme ma nouvelle connaissance commençait à faire trop de bruit, je me vis dans la nécessité de l'entraîner sur une berge de la Seine où elle put dormir deux ou trois heures et se remettre complètement.

Dès lors, nous ne nous quittâmes plus sinon pour vaquer à nos affaires respectives. Baruch parut à la longue se désintéresser de ma vie intérieure et de ma direction morale. Les soucis de notre existence matérielle, ainsi que certaines anecdotes et divers souvenirs de voyage qu'il aimait à rappeler de temps à autre, devinrent peu à peu les seuls sujets de nos conversation intimes.

Je dois ajouter que malgré l'aspect malhabile de son grand corps osseux, Baruch se montrait des plus experts au vol à la tire. Il me fit souvent partager son butin en répétant une parole de Salomon qu'il chérissait entre toutes : «Les eaux dérobées sont douces et le pain pris en cachette est agréable».

IV

Il va de soi que mes sentiments envers un homme tel que Baruch ne s'arrêtaient point à cette banale affection, créée par l'habitude, et qui, chez deux personnes vivant ensemble, doit nécessairement prendre naissance du partage quotidien d'une destinée commune. J'admirais mon compagnon presque plus que je ne l'aimais. Ne fut-ce, en effet, qu'au point de vue professionnel, je n'aurais pu moins faire que de reconnaître en lui un maître incontestable. Alors qu'en déployant toute ma persévérance et ma bonne volonté, j'arrivais à grand peine à débiter mes «farces et attrapes», Baruch vendait ses livres pieux avec une facilité déconcertante. Pourtant, en un siècle frivole, et qui ne déteste point rire après boire, mon métier, à tous égards, semblait plus simple que le sien. Il m'eût suffi, sans doute, d'être mieux doué pour obtenir des résultats meilleurs. Mais j'ai toujours manqué de persuasion, et mon grand défaut est la lassitude. Je ne sais pas choisir le client et m'attacher ensuite à lui jusqu'à ce qu'il cède. Au contraire Baruch, s'il avait décidé de vendre sa marchandise à quelqu'un, n'en démordait qu'une fois l'affaire conclue. Il m'est arrivé de lui voir lacer les oeuvres complètes de la générale Booth (dont il possédait en réserve tout un stock), en les donnant pour un ouvrage gai auprès d'un public ignorant et superficiel. Le «Voyage du Chrétien vers l'Eternité Bienheureuse» devenait avec lui un roman d'aventures, attrayant et pittoresque. Il proposait aux élèves de famille les Proverbes de Salomon, en insistant sur leur utilité pour nourrir les enfants de bons principes.

- En ce livre, madame, ne se trouve pas seulement le résumé complet et succint de ce qu'il est convenu d'appeler la sagesse des Nations. Vous y verrez, en outre, nombre de conseils appropriés à votre rôle d'éducatrice, rédigés en formules heureuses par l'un des pédagogues les plus éclairés de tous les temps. Permettez-moi - si ce n'est point abuser de votre patience - de vous citer quelques passages : «Les oiseaux des torrents crèveront l'oeil de celui qui se moque de son père et qui méprise l'enseignement de sa mère et les petits de l'aigle les mangeront». Que dire de mieux, pour produire, sans user de sévérité, une impression profonde et durable dans l'esprit de ce charmant bambin qui vous tient si gentiment par la main, quand, fortuitement, et ne s'en doutant point, peut-être dans l'innocence de son âge, il vient à vous manquer de respect ?

Le jour où, pour la première fois, vous lui ferez don d'une tirelire, quelle meilleure parole trouverez-vous pour l'encourager à l'épargne que celle-ci : «Va, paresseux, vers la fourmi : regarde ses voies et deviens sage ; laquelle n'ayant point de capitaine, ni de pévôt, ni de dominateur, prépare en été sa nourriture et amasse pendant la moisson de quoi manger». Et si jamais, enfin, par la suite, à Dieu ne plaise ! votre fils se laisse entraîner sur la pente fatale du libertinage, il vous sera facile de lui expliquer, ainsi que l'auteur a pris soin de le noter avec beaucoup de justesse, que «pour l'amour de la femme débauchée on en vient au morceau de pain» et que «la femme adultère chasse après l'âme précieuse de l'homme».

Mais Baruch savait, à propos, changer de méthode et varier ses procédés suivant le quartier où il opérait et selon la personne à laquelle il s'adressait. Aucune des finesses de son art ne lui demeurait étrangère. Il n'hésitait pas, au besoin, à souligner d'un clin d'oeil le caractère licencieux de certains passages de la Genèse ou du Livre des Rois, ni à faire ressortir le côté romanesque et sentimental du Livre d'Esther.

- Je détourne peut-être parfois, avouait-il, le sens de l'Ecriture, mais il n'est point besoin de mauvais procédé pour combattre le malin, et l'on ne saurait m'imputer à crime d'employer contre lui ses ruses et ses séductions coutumières. L'important est de répandre la parole divine parmi les impies. Tout compte fait, la bonne cause ne peut qu'y gagner, à la longue.

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