MIRBEAU, Octave : Pantomime départementale
SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (08.06.1996). RELECTURE : Anne Guézou. ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107 Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
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Pantomime départementale
par
Octave Mirbeau

C'est dans un journal de l'Eure, qui me fut communiqué par mon ami monsieur Alphonse Allais, avec toutes les garanties légales de la plus incontestable authenticité, que je trouve les détails de la sombre et funambulesque histoire qu'on lira plus loin.

Elle se passe à Bernay, mais elle pourrait se passer à Paris, sur un théâtre d'art, en pantomine réglée par monsieur Paul Margueritte qui, avant d'être le romancier célèbre que nous admirons, excella dans ce genre dramatique délicieux et, malheureusement, presque délaissé aujourd'hui.

Par un joli petit froid sec de février 1896, le voyageur attardé, vers trois heures de relevée, rue Thiers, devant la boutique du sieur Bunel, boulanger, eût pu voir le curieux spectacle suivant. Un homme, si tant est qu'on puisse se servir de cette noble expression pour décrire un individu de cette espèce, contemplait du trottoir, à travers les glaces embuées de vapeur de l'affriolante devanture, les bonnes miches chaudes et les flûtes dorées qui s'entassaient sur des tables de marbre, et remplissaient des corbeilles d'osier, finement tressées par quelque vannier bernayen. Le voyageur attardé, pourvu qu'il ne fût pas un observateur superficiel, eût, sans nul doute, remarqué que cet individu - maintenons-lui cette qualification méprisante - présentait tous les caractères de la déchéance sociale la plus avancée et de la plus sordide misère : blouse sale et déchirée en maint endroit, pantalon en loques retenu aux mollets et aux chevilles par une triple ligature de ficelle, casquette déteinte et couleur de purin, barbe d'au moins huit jours. Quant aux chaussures, c'étaient de vieilles, trouées et boueuses, pantoufles de feutre, «où la putridité des pieds nus se calfeutre».

En outre, il portait sur le dos un minable sac de toile par quoi s'accusaient les irrécusables indices d'une mendicité aussi invétérée que professionnelle, et d'ailleurs malheureuse, car le sac était vide.

Après avoir longtemps regardé, comme dit le poète, le bon pain cuire, l'individu se décida à entrer, d'un pas chancelant - était-ce d'avoir trop faim ? était-ce d'avoir trop bu ? -, dans la boutique, au moment précis et providentiel où, débouchant d'une rue transversale, un gendarme venait plaquer son symbolique bicorne sur les glaces de la devanture, à la place exacte où s'était arrêté le vagabond. Le journal de l'Eure ne nous donne aucun renseignement plastique sur ledit gendarme, mais nos lecteurs pourront suppléer à ce manque d'information par des évocations traditionnelles et des iconographies variées qui sont dans toutes les mains.

Il n'y avait dans la boutique, à cette heure, qu'une petite bonne : coiffe tuyautée ornant le chignon blond et ailant la nuque de deux brides envolées, tablier blanc, robe noire collante, physionomie accorte et charitable. La petite bonne donna à l'individu un morceau de pain et, avec des bénédictions sur les lèvres -où les bénédictions vont-elles se nicher ? -, sortit de la boutique de son pas mal assuré, et humant la bonne odeur des belles miches chaudes et des flûtes dorées. Cela n'avait pas duré plus de temps qu'il n'en faut à une dévote de province pour déshonorer ses voisines et brouiller à mort les familles de sa connaissance.

Mais le gendarme intercepta sur le seuil l'individu, et lui mettant la main au collet - si l'on peut dire - de sa blouse guenilleuse :

- Où as-tu volé ce pain ? tutoya-t-il en accompagnant cette interrogation d'un regard d'ordonnance.

- Je ne l'ai pas volé ! répondit l'individu.

- Alors, si tu ne l'as pas volé, c'est qu'on te l'a donné ?

- Probable !

- Et si on te l'a donné, c'est que tu l'as demandé ?

- Dame !

- Alors, je constate que tu es en état de mendicité.

Et le journal qui nous transmet ce dialogue, ajoute textuellement : «La mendicité fut d'autant plus facile à constater que le mendiant était ivre !» Etrange déduction !

- Qu'as-tu à dire ? fit le gendarme.

Mais l'individu avait sans doute épuisé ce qu'il avait à dire. Il ne répondit pas.

- Au poste, alors ! commanda le gendarme. Tu t'expliqueras là-bas...

L'individu refusa de bouger et, comme le brave gendarme l'entraînait pour l'obliger à marcher, le mendiant se laissa tomber à terre et opposa une résistance molle à tous les efforts que, soufflant, le gendarme tenta pour relever son prisonnier. Quelques curieux s'étaient amassés et contemplaient, d'un oeil goguenard, la lutte héroïque du gendarme contre ce paquet de chiffons insaisissable et fugace qu'était devenu le loqueteux, allongé sur le trottoir avec lequel il faisait corps comme le fer avec l'aimant.

Un second gendarme, survenu providentiellement, s'empressa de prêter main-forte à son camarade. Avec beaucoup de difficultés, ils parvinrent à remettre debout le mendiant qui, soutenu, étayé de chaque côté par un représentant de l'autorité, fut bien forcé de faire quelques pas, quoique ses genoux ployassent et que ses pieds s'obstinassent à ne pas prendre contact avec le sol. La foule, grossie à chaque minute, riait, s'amusait, et refusait d'aider les gendarmes, dont le visage rouge et les membres en sueur disaient la fatigue et la honte de la défaite.

Arrivé devant la boutique du libraire, le misérable s'arc-bouta contre une borne, se dégagea brusquement de la double étreinte des gendarmes et, pour la seconde fois, il se laissa tomber à terre, entraînant, dans sa chute, un des gendarmes qui roula du trottoir dans le ruisseau, les bottes en l'air.

Pour le coup, il fut impossible de relever le prisonnier qui semblait incrusté, cimenté dans le trottoir comme une pierre de taille.

- Mais qu'est-ce qu'il a, cet animal ? se désespéraient les braves gendarmes. Il a donc le diable dans le corps ?... Il est enchanté ?

Vainement ils essayèrent de le retourner, vainement ils tentèrent de le faire rouler sur le trottoir. Une force invincible l'attachait au sol. Leurs bras, leurs mains, leurs reins, leurs jarrets s'épuisèrent contre cet inébranlable chiffe...

La foule, de plus en plus, applaudissait, riait à se tordre... Evidemment, elle était du parti du mendiant, ce qui enrageait davantage les deux gendarmes qui, au sentiment de leur double impuissance, voyaient s'ajouter la honte du ridicule et la perte du prestige de leur uniforme.

Trois soldats qui passaient furent requis au nom de la loi, afin que force restât à l'autorité. Alors, tous les cinq, les deux gendarmes et les trois soldats, durant plus d'un quart d'heure, s'escrimèrent, de leurs dix bras, contre l'homme à terre, et parvinrent enfin à le remettre debout.

Ayant pris des précautions stratégiques, et s'étant distribué, chacun, une portion de l'individu, ils purent l'emmener au poste. D'ailleurs, le mendiant se laissait faire. Il marchait de bonne grâce, maintenant arrêté dans sa marche par les dix bras qui le maintenaient et l'empêchaient de donner à ses mouvements une allure libre et soumise. Le cortège arriva, ainsi, au poste, suivi par toute la ville en joie. Il n'y a encore qu'en province où l'on sait s'amuser.


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