MIRBEAU, Octave : Le pantalon
SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (11.06.1996). RELECTURE : Anne Guézou. ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107 Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
Diffusion libre et gratuite (freeware)

Le pantalon
par
Octave Mirbeau

Hier, c'était le bout de l'an, à la Madeleine, de notre pauvre ami Jean des Lombes... Bout de l'an sinistre et sans fleurs !... Le service fut dépêché dare-dare, la messe dite à la va-te-faire-fiche, à la va-comme-je-te-pousse, par des prêtres inquiets et rapides... car - Jean n'a jamais eu de chance - il y avait, à la Madeleine, ce jour-là, un grand mariage, un mariage ultra-chic, et l'on ne voulait pas offusquer, par la tristesse des décors funéraires, la joie des épithalames et jeter un éclat sombre et morne sur la sensualité des toilettes. Pauvre Jean ! S'il est vrai que, dans les maximes de l'autre monde, son âme eut soif des prières de la terre et des pardons du ciel, elle fut bien mal désaltérée. Il faut en convenir ! Jusques aux orgues qui, dans leur précipitation à en finir de pleurer la mort, sautaient des notes, avalaient de longues phrases de miséricorde et de sanglots !... Et les enfants de choeur, et les chants de la maîtrise, et les diacres, et l'encens, et l'aspersoir, tout semblait dire : «Allons ! Dépêchons-nous !... Et rendons tout de suite ce gêneur à l'éternité !».

J'étais seul, avec la famille, à assister à ce bout de l'an... De tous les anciens et chers amis de Jean, petites femmes, croupiers et palefreniers, aucun n'était venu lui apporter un dernier souvenir... Les uns dormaient encore, sans doute, la tête lourde du champagne de la nuit ; les autres étaient allés à leurs petites affaires... Ceux-là avaient sans doute oublié... Ah ! on a raison de dire que les morts vont vite... vont vite à l'oubli définitif... Hélas ! non seulement ils vont vite, les pauvres morts, mais ils galopent !...

Quant à moi, l'estomac affadi par une nuit blanche, le cerveau meurtri par les coups de matraque des boissons américaines, je m'en revins, très mélancolique, de cette fête mortuaire... Et pour la première fois - est-ce curieux ! - je songeai non sans remords, à cette fin comico-tragique de notre ami... Car il ne faut pas nous le dissimuler plus longtemps - et les restrictions mentales n'y feront rien -, c'est Jacques Cercleux et moi qui l'avons tué, cet infortuné Jean... Et voici comment...

Mais auparavant, laissez-moi émettre quelques pensées philosophiques...

Certes, ce fut une chose coupable. Il faut bien se dire pourtant, à notre excuse, qu'en perdant Jean, l'humanité n'a pas perdu grand-chose, et que les neuf muses n'ont versé aucune larme sur ce cadavre... Tous les jours, il disparaît des êtres, des choses et même des bêtes qui ont, dans la vie, une autre signification... Et rien n'est changé pour cela aux harmonies de l'univers... la terre tourne, les saisons se succèdent, les fleurs éclosent et se fanent !... Qu'importe à la nature dévoratrice et féconde !... Tout de même, ce fut raide !...

En remontant le boulevard Malesherbes, je me répétais :

- Oui, c'est raide !... mais c'est tordant aussi !... Il n'y a pas à dire... C'est tordant !... Faut-il rire ?... Faut-il pleurer ?... Ah ! j'aurais besoin de la psychologie de Paul Bourget pour élucider ce cas de conscience.

Partagé entre le remords et - permettez-moi ce mot pittoresque - la rigolade où me mettaient, tour à tour, les souvenirs évoqués, je me remémorais jusqu'aux moindres détails cette aventure vraiment extraordinaire qui, commencée si bien, s'acheva si mal !... Qu'on en juge, d'ailleurs !...

***

Jean des Bombes, Jacques Cercleux et moi, nous étions allés, l'année dernière, chasser dans les marais de Tourenay. Ces marais, où le gibier d'eau pullule, appartiennent à la famille de Jacques Cercleux... Le garde, prévenu, nous avait préparé, dans sa maison, des chambres et un excellent repas : matelotes de carpe et salmis de canard sauvage... Nous étions arrivés, je me souviens, vers sept heures du soir. Après le dîner très gai, Jean, qui n'était pas très robuste, nous faussa compagnie et se retira dans sa chambre sous le prétexte, d'ailleurs sage, que devant se lever dès l'aube, il avait besoin d'un long sommeil pour se donner des forces, car c'est une chasse très fatigante, qui exige du jarret et de la souplesse de reins. Jacques et moi nous restâmes à fumer, à boire de la fine champagne que nous avions apportée et à nous raconter des histoires de femmes, et de chasse !

Tout à coup, Jacques me dit :

- Mon vieux, il faudrait faire à Jean une farce énorme !...

- C'est cela ! approuvai-je... Quelque chose de colossal... Et d'inédit.

- Bravo !

Ce diable de Jacques possède, en ces sortes de choses, une imagination merveilleuse... Nous nous communiquâmes divers plans et, après une discussion sérieuse, nous nous arrêtâmes à celui-ci, que Jacques résuma avec une grande précision joyeuse.

- Tu sais combien notre ami est préoccupé de sa santé. Il s'agit de lui faire croire qu'il va mourir... Ce sont toujours les meilleures farces... Or voici mon plan... Vers minuit, au plus profond de son sommeil, nous nous introduirons dans sa chambre et nous prendrons son pantalon, que nous rétrécirons au point qu'il lui soit impossible d'y entrer les jambes. La femme du garde, en quelques coups d'aiguille, aura vite faite cette besogne... Puis...

Il continua de m'exposer son plan, auquel j'applaudis, en me tordant de rire. Ce Jacques !... Il n'y a vraiment que lui pour avoir de telles ressources dans l'esprit...

- C'est épatant !... criai-je.

- Non ! mais sa tête, demain matin !... la vois-tu sa tête !

- C'est génial !... Ce que nous allons rigoler ! Non ! non... C'est épatant !...

Les choses furent faites selon le programme. Et le pantalon rétréci fut reporté dans la chambre de Jean, sans que celui-ci fût réveillé...

A pointe d'aube, nous pénétrâmes chez notre ami, en faisant un boucan de tous les diables.

- Allons, lève-toi... animal... paresseux ! cria Jacques.

Il ouvrit les fenêtres et, allumant une bougie, il alla vers le lit où Jean venait de se réveiller.

Puis, tout à coup, simulant un étonnement profond.

- Qu'est-ce que tu as ? demanda-t-il.

- Moi ?... Rien.

- Mais, tu as la tête tout enflée !

- Moi ? Mais non...

- Et toute noire... Tu es malade... Tu as le charbon... Une piqûre de mouche...

- Moi ? Ce n'est pas possible... Je ne sens rien !

Effaré, Jean se leva, se tâta, se regarda dans une petite glace qui se trouvait au-dessus de la cheminée.

- Mais je n'ai rien... Je ne vois rien... J'ai la figure comme toujours.

En disant cela, il tremblait de tous ses membres, claquait des dents et nous examinait d'un oeil que l'épouvante agrandissait. Et c'était d'un comique véritablement shakespearien...

Alors, d'une voix triste et brève, et émue, j'appuyai :

- Tu es enflé et tout noir... Mais si tu n'as rien, si tu crois ne rien avoir, habille-toi bien vite, mon vieux... et partons.

Je lui tendis son pantalon d'un geste merveilleusement naturel.

- Allons... Dépêchons-nous !... C'est nous qui avons la berlue.

Jean prit le pantalon, essaya, mais en vain, de le mettre. En dépit de tous ses efforts, violents et rageurs, les jambes ne pouvaient entrer... Il était, subitement, devenu très pâle, si pâle, que je crus voir la face blafarde de Pierrot.

- Mais oui !... bégaya-t-il... vous avez raison... je suis enflé !... J'ai le charbon... Mon Dieu ! Mon Dieu !... Je vais mourir !... je vais mourir !...

Pris de peur, la poitrine haletante, les cheveux horrifiés, il tourna dans la chambre, se heurta aux murs, appela :

- Un médecin !... Un médecin !... je suis enflé... Je vais mourir !...

Ce qu'il était drôle... Ce que sa tête, ses bras, ses jambes nues, ses yeux de fou et tous ses mouvements de pantomine burlesque et tragique étaient drôles !... Nous avions peine à retenir nos rires... Nous nous tenions les côtes... Nous nous tordions littéralement ! C'était épatant !

- Un médecin !... Un prêtre !... Je ne veux pas mourir ainsi !

Un prêtre !... Ah ! non !... C'était le comble !...

Tout à coup, le pauvre garçon eut un hoquet, cria d'une voix étranglée comme un râle «Au secours !... Au secours !», puis, tendant les bras en avant, il s'abattit sur le plancher, en rejetant, par la bouche, des flots de mousse pourprée.

- Allons ! Allons !... dit Jacques, un peu gêné, en voilà assez !... Relève-toi. Tu vois bien que c'est de la blague ! Avoue qu'elle est drôle !... Sacré Jean, va !

Mais Jean ne se releva pas... Il était mort, foudroyé par la rupture d'un anévrisme, je pense..

- Sapristi ! murmura Jacques, qui se grattait la nuque... la farce était bonne, mais nous avons été un peu loin, tout de même !...

- Tout de même !... répétai-je en hochant la tête, tandis que le matin, or vert et mousseline rose, entrait par les fenêtres ouvertes, frais, jeune et vainqueur, comme un jeune Dieu !


retour
table des auteurs et des anonymes