MIRBEAU, Octave : La mort du père Dugué
SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (08.07.1996). RELECTURE : Anne Guézou. ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107 Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
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La mort du père Dugué
par
Octave Mirbeau

A Emile Zola

- D'abord, ça l'a pris dans l'vent'e,... y a pas tant seu'ment huit jou's. Mon Dieu, t'nez, c'tait jeudi d' l'au' semaine... des c'liques, des c'liques, ça y tordait les bouyaux... Et il allait, il allait, y n'arrêtait point d'aller... i n'mangeait quasiment ren... eune p'tite poire l'matin, un morceau d'fromage l'soir... Alors i s'a couché... Et il a eu eune fieuvre, Jésus Dieu ! eune fieuvre,.... i guerdillait...

Le médecin tâtait le pouls du malade d'un air grave.

- Il ne s'est pas plaint de la tête ? demanda-t-il.

- Ah ! malheu !... si i s'en plaint ? Et fô...

- Pas de délire ?

- S'i vous plaît ?

- Il n'a pas eu de délire ?

- J'crai pas... i n'en a ren dit... Vous v'lez p'tête voir son iau ?

Sans réponse, le médecin souleva les couvertures du lit et, à plusieurs reprises, appuya fortement sa main contre le ventre du père Dugué, qui, couché sur le dos, la bouche ouverte, ne remuait pas et de temps en temps poussait une plainte étouffée, puis il hocha la tête et se mit à écrire une ordonnance.

- Vous lui donnerez une cuillerée à soupe de cette potion, toutes les demi-heures, recommanda-t-il à la mère Dugué qui le reconduisait jusqu'à la porte.

Pendant qu'il détachait la longe de son cheval et la roulait soigneusement en paquet :

- Quoiqu' vous pensez ? interrogea-t-elle.

- Je crains bien qu'il ne passe pas la nuit, répondit-il.

- C'te nuit même ? Ainsi ! voyez-vous ça !... si c'est Dieu possible !

- Allons, au revoir ! dit le médecin en remontant dans son cabriolet... les chemins sont rudement mauvais par chez vous...

Et la voiture s'éloigna, en dansant sur les ressauts de la route, glissant dans les ornières, d'où la boue giclait.

Demeurée seule, la mère Dugué, d'une main se grattant le nez, de l'autre ramenant sur la hanche le bas de son tablier, réfléchit un instant, puis elle se décida à traverser le petit verger qui attenait à la maison, à l'extrémité duquel, derrière la haie, entre les pommiers, on apercevait une masure couverte de chaume. Elle héla :

- La Garnière ! hé ! la Garnière !.... Hééé....

Au bout de quelque temps, on entendit un bruit traînant de sabots, et une vieille se montra à travers les branches.

- C'est-i après mé qu't'en as ? cria-t-elle.

- Oui, c'est après tè, la Garnière. J'suis toute seule à la maison... Ma fille n'est point cor arrivée d'la ville ; mon fi est dans l'bois, à quri des champignons... I faut qu't'ailles cheuz l'formacien, porter c'papier,... et pis cheuz mossieu l'curé, pour y dire d'venir, ben vite, à quant l'bon Dieu...

- C'est-i pour l'pè Dugué tout ça ?

- Ben sûr que c'est pour li...

- Et qué qu'il a dit, l'médecin ?

- I n'a ren dit... il a dit seu'ment qu'i n'passerait point la nuit...

- Ah ! Vierge Marie ! en v'là eune histoire... J'ai eune idée qu'c'est les mauvaises fieuvres, comme défunt moun homme... Et pis l'âge itout... I n'est point tant jeune, l'pè Dugué...

Et les deux femmes, que toutes les commères du hameau de Freulemont étaient venues rejoindre, se mirent à causer et à se raconter des aventures miraculeuses de maladies et de médecins.

***

Le père Dugué avait soixante-douze ans, un âge qu'atteignent rarement les paysans, harassés qu'ils sont par la besogne, brisés par les fatigues, épuisés par les nourritures insuffisantes en un climat presque toujours pluvieux et froid comme l'est celui de Normandie. Je le rencontrais quelquefois, quand il allait chauffer son vieux dos, sur les routes, au soleil, ou bien encore quand il descendait à la ville, le vendredi, pour se faire raser, et acheter sa bouteille d'eau-de-vie. Il marchait péniblement, sa haute taille courbée en arc vers le sol, se soutenant avec un long bâton de cornouiller qu'il avait lui-même, il y a plus de vingt ans, coupé dans une haie. Nos conversations étaient toujours les mêmes. «Un beau temps, père Dugué». «Heu ! ça pourrait ben changer, l'vent n'a point viré dans l'bon sens». Ou bien : «Un chien de temps, père Dugué !» «Heu ! ça pourrait ben s'l'ver, l'vent est haut». Les jours de grande gaîté, quand il avait son coup de «raide», il ne manquait jamais de me dire, non sans une pointe de malice en ses petits yeux clignotants : «J'ons vu un gros ieuvre à nuit... I s'a l'vé, là, dans la plante, tout cont' la maison... Ben sûr qu'vous l'trouverez dans les betteraves à Maît' Pitaut» Hormis cette débauche rare de confidences, le père Dugué restait silencieux et songeur, comme sont les vieux chiens, comme sont les vieux hommes des campagnes.

Dans sa jeunesse, on lui proposa, sans qu'il lui en coutât un sou, de lui apprendre l'état de boucher, un bel état et qui rapporte gros. Il refusa net : «D'pè en fi, dit-il, j'ons été dans la tè ; et mè, itout, j's'rons dans la tè». Son ambition eût été de louer une petite ferme, mais il n'y fallait pas songer, car il manquait de garanties, et il ne possédait point d'argent pour acquérir l'outillage nécessaire. Il se résigna donc à être un simple ouvrier des champs. Laborieux, dur à la fatigue, économe, honnête et sobre, l'ouvrage lui venait tout seul. Le fléau en main, et battant le blé sur l'aire chantante des granges, émondant les arbres, charroyant le fumier, labourant, semant, il se trouvait heureux et ne demandait rien à Dieu, sinon que cela continuât ainsi, toute la vie. Le bon temps surtout, c'était l'époque des moissons, quand, la faux emmaillotée de paille et le javelier tout neuf sur l'épaule, il partait «faire son août» dans la Beauce, d'où il rapportait des poignées d'écus et de belles pistoles.

Après avoir longtemps réfléchi, hésité, pesé le pour et le contre, il se maria. Bien sûr, ce n'était pas pour «la bêtise». Il s'était passé «des femelles» jusqu'ici, il s'en passerait bien encore. Non, ça ne le tourmentait pas ; même ça «l'embêtait» plutôt. Mais il avait besoin d'une ménagère qui lavât son linge, racommodât ses affaires, préparât la soupe. Et puis, une femme, quand elle sait s'arranger, qu'elle est vaillante et point gauche, au lieu de coûter de l'argent, en rapporte au contraire. Le tout est d'avoir la main heureuse et de ne pas tomber sur des mijaurées et des pas grand-chose, comme il y en a tant au jour d'aujourd'hui. Il choisit une grosse fille, vigoureuse et dégourdie, et franche ainsi qu'un coeur de chêne, et il vint s'installer avec elle, au hameau de Freulemont, dans une petite maison qu'il loua, jardin et verger compris, soixante-dix francs par an. La maisonnette se composait de deux pièces et d'un cellier ; de beaux espaliers en garnissaient la façade ; le jardin donnait autant de légumes qu'il en fallait et les pommes du verger, dans les bonnes années, suffisaient à la provision de cidre. Que pouvait-on rêver de mieux ? Il eut aussi deux enfants, un garçon et une fille, qu'il envoya, l'âge venu, à l'école, parce qu'il comprenait que dans le temps présent, il était indispensable de posséder de l'instruction.

Pendant qu'il travaillait d'un côté, sa femme allait en journée de l'autre, faire la lessive, coudre, frotter, chez des particuliers, ou bien aider à la cuisine, aux moments de presse, dans les auberges de la ville. Elle acquit à cela une véritable célébrité de cuisinière, et bientôt on ne parla plus d'une noce dans le pays, qu'elle ne fût chargée d'en combiner et d'en exécuter les plantureux repas. Fameuse aubaine car, ces jours-là, c'était une pièce de quatre francs, en plus de la bonne nourriture et des rigolades que son corsage avenant et ses grosses joues fermes et rieuses lui valaient de la part des jeunes gens. Dugué était bien jaloux de ce que sa femme s'amusât dans les noces, surtout de ce qu'elle se régalât de poules à l'huile et de veau à l'oseille, alors que lui se contentait de soupe aux pommes de terre et de fromage, mais il ne disait rien à cause des quatre francs.

L'homme et la femme ne se voyaient donc presque jamais, occupés qu'ils étaient, chacun de son côté, et ils n'éprouvaient à cela aucun chagrin, aucun besoin, tant cette situation leur semblait naturelle, tant ils croyaient qu'elle était la règle commune de la vie. Le dimanche, ils se trouvaient quelquefois réunis, mais, dès qu'ils avaient supputé les gains de la semaine, ils ne se parlaient plus ; non qu'ils se boudassent, c'est qu'en vérité ils n'avaient rien à se dire. Dugué profitait de ce repos pour tailler ses espaliers, bêcher son jardin, remettre une tuile au toit, une planche neuve à la porte, casser du bois, et la Duguette s'en allait commérer dans le village. En dehors du dimanche, elle se réservait le jeudi, pour savonnerr ses affaires, celles de son homme et des enfants qu'elle confiait, au retour de l'école, à la garde d'une voisine.

L'existence eût coulé, pour Dugué, toujours pareille, et il eût vieilli heureux, si une cruelle déception, «un grand malheux» n'était venu lui mettre au coeur une amertume qui avait empoisonné toute sa vie.

Son beau-père habitait, à une quinzaine de lieues de Freulemont, un village qu'on appelait Le Jarrier. Depuis son mariage, Dugué ne l'avait pas revu, et il ne s'inquiétait pas plus du bonhomme que de l'empereur de Russie. Il apprit même avec une suprême indifférence que le vieux était souvent malade, et qu'il avait parfois des attaques si terribles - «des coups de sang» - que le curé jugea à plusieurs reprises qu'il devait l'administrer. Dugué disait à ce propos : «I peut ben trépasser, si ça y fait plaisi ; j'l'empêchons point...» Il avait décidé qu'il n'irait pas à l'enterrement, ni lui, ni sa femme, parce que «quinze ieues, c'est loin et qu'ça cout' gros d'voitures». La vérité, c'est que le gendre était parfaitement convaincu que le beau-père ne possédait pas «tant seu'ment un radis», par conséquent peu lui importait qu'il vécût ou qu'il mourût.

Un matin, Dugué reçut une lettre du notaire qui lui annonçait que l'état du beau-père était désespéré et l'engageait à arriver au plus vite. Son étonnement fut profond. Comment ! il se serait trompé à ce point-là ? Comment ! le beau-père qui passait pour être plus pauvre que Job serait maintenant plus riche que défunt Crésus ? Ah ! çà, par exemple, c'était trop fort ! Pourtant il ne pouvait y avoir de doutes là-dessus. Si un personnage aussi considérable qu'un notaire daignait lui écrire, à lui, simple Dugué, ça n'était pas pour des prunes, et l'héritage devait être quelque chose d'extraordinaire. Il se fit lire et relire la lettre.

- S'i avait ren, se dit-il, voyons, s'i avait ren... l'notaire n'écrirait ren... C'est clair, c'est vident... Faut parti...

Il loua une carriole et un cheval, car il s'agissait d'aller bon train et de ne pas flâner. Durant la route, il s'affermissait davantage dans son raisonnement, et comptait par avance les écus du bonhomme.

- Y a ben sûr très cent écus, p'têt'e pus, se répétait-il en tapant sur le cheval avec le manche du fouet ; p'têt'e quat-cents... sans ça, l'notaire ne m'aurait point marqué ça dans eune lett'e... p'têt'e cinq cents...

Quand il eut dépassé les premières maisons du Jarrier, quelqu'un qui serait venu lui dire que le beau-père laissait moins de mille écus aurait probablement été reçu à coups de trique.

En descendant de la carriole, le coeur lui battait bien fort, et la maison du beau-père - chaumière misérable et croulante - lui apparut plus splendide que tous les palais des contes de fées. Dugué en demeura, quelques instants, ébloui. Un noyer qui secouait ses feuilles jaunies dans la brise, lui donna la sensation délicieuse de beaux louis d'or carillonnant, s'entrechoquant, et s'éparpillant sur lui en averse magnifique. Il entra. Mais sur le seuil, il faillit tomber à la renverse... Le beau-père était là, debout, vivant, et qui mangeait de la soupe dans une terrine de grès !... La surprise, l'indignation retenaient Dugué cloué à cette place. Il ne pouvait plus ni entrer, ni sortir... Anéanti, il était semblable à l'avare, à qui l'on vient de voler un trésor... Il bégaya :

- Comment ! v'nêtes point mô ? v'nêtes point mô ?

- Point cor, mon gars, point cor, répondit le beau-père, sans se déranger et en continuant de manger sa soupe avec une majestueuse lenteur.

- C'est ben !... J'm'en vas...

Dugué remonta dans la carriole.

- Hue ! sacrée rosse ! Hue ! sacrée carne !

Il fouettait le cheval à bras raccourcis, jurait, sacrait, tempêtait.

- Ah ! la sacrée rosse ! Ah ! la sacrée carne !

On ne savait si c'était au cheval que ses épithètes s'adressaient ou bien au beau-père ; vraisemblablement, dans l'état de fureur où se trouvait Dugué, elles s'adressaient aux deux.

Le cheval arriva fourbu à Freulemont, et creva le lendemain.

- En v'là pour une couple d'dix pistoles ! se dit Dugué.

Et il se consola, en pensant que le beau-père finirait bien par crever, lui aussi.

Cet incident n'avait pas ébranlé sa confiance, au contraire. Chaque jour qui s'écoulait, voyait s'augmenter l'héritage de cent écus.

- Qu't'es bête, moun homme, disait la Duguette, et t'as tô, oui, t'as tô, d'te monter la tête comme ça... J'crai bien qu'c'est meilleu que j'avions cru... mais des deux milles écus comme tu dis... ous qu'il aurait pris c't'argent-là, l'vieu grigou ?

- On n'sait point, on n'sait point, répondait l'obstiné Dugué.

Il en était à trois mille écus, quand il reçut une seconde lettre du notaire.

- C'coup-ci, c'est l'bon, s'écria le gendre joyeux... Enfin, c'est point malheureux, il est mô, ben mô !

En effet, la lettre annonçait que le beau-père était bien définitivement mort et qu'il n'y avait à craindre aucune résurrection.

Dugué loua un nouveau cheval, une nouvelle carriole, et partit de nouveau pour Le Jarrier, sans se presser, s'arrêtant à tous les bouchons de la route, interpellant drôlement tous les gens qu'il rencontrait.

- Na ! ma cocotte ; oh ! oh ! ma biche, disait-il à son cheval, d'une voix attendrie.

Puis il s'adressait directement à son beau-père, le tutoyait. Il se sentait pour lui une immense affection.


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