MIRBEAU, Octave : Une bonne affaire
SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (06.07.1996). RELECTURE : Anne Guézou. ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107 Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
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Une bonne affaire
par
Octave Mirbeau

Le père Radiguet rentra, un soir, chez lui, plus tard que de coutume, et grognon, préoccupé, il alla s'accagnarder près du feu, sans prononcer une parole. Il ne parlait pas souvent, le père Radiguet, n'aimant point à dire des choses inutiles. A peine s'il fit attention à sa femme qui, assise sur un escabeau très bas, les jambes écartées, les coudes aux genoux, coupait méthodiquement des navets pour ses vaches. L'ombre s'accumulait aux poutrelles du plafond, envahissait les recoins, descendait peu à peu dans la pièce. Une marmite chantait sur les cendres rouges ; deux chats, immobiles, étaient couchés dans l'âtre, les pattes molles, les yeux mi-clos. Au-dehors, il gelait ferme. En face de la maison, les coteaux s'envoilaient de brumes pourpres et la plaine commençait de s'anuiter sous son manteau de froidure. De temps en temps, des pas de sabots sonnaient, dans le silence, au loin, sur la terre durcie.

- Radiguet ! chevrota la femme... Hé, Radiguet !

Mais Radiguet ne bougea pas. Les bras croisés sur ses jambes sèches, le corps plié en deux, l'oeil fixe au foyer, il paraissait en proie à des pensées lointaines et profondes.

- M'entends-tu ? cria de nouveau la femme dont la marmotte devenait plus blanche, à mesure que l'ombre se faisait plus noire. Hé ! Radiguet... m'entends-tu ? Je te dis que les navets sont gelés.

Et comme cette révélation laissait Radiguet totalement indifférent, elle monta, d'une voix aigre en dressant, au bout d'un col évidé, son profil de chouette anguleuse et glabre.

- Pardi ! C'était sûr qu'ils gèleraient !... T'as point voulu faire de silo cette année... Tu t'es obstiné...

Mais Radiguet ne répondit pas. Il semblait de pierre, tout rigide sur sa chaise.

- Qu'est-ce que tu as ?... Radiguet !... mon homme !

Alors, irritée de ce mutisme, elle glapit :

- Je te dis que les navets sont gelés... espèce de borné... Mais qu'est-ce que tu as ?

A ce moment, du dehors, on frappa à la porte et, aussitôt l'huis ouvert, une silhouette de mendiant se montra, implorante, et tandis que Radiguet et sa femme avaient soudain, et simultanément, tendu leurs têtes méchantes, leurs têtes de nocturne oiseau de proie, une voix qui tremblait supplia :

- S'il vous plait ?

Le regard du paysan devint dur, entre les paupières bridées férocement.

- Passe ton chemin, feignant, dit-il... Il n'y a rien pour les feignants ici !...

La voix recommença, plus plaintive.

- S'il vous plaît, mon bon Monsieur !... S'il vous plaît, ma bonne dame ! Il fait bien froid !

- Ça ne me regarde pas !... Va-t'en !

- Si seulement vous vouliez me donner un gîte, un petit coin, dans votre étable pour la nuit.

Et Radiguet eut un ricanement sinistre.

- Ouis ! ouais !... Tu n'y penses pas, mon garçon ! Avec mes vaches ? Dis donc, tu ne doutes de rien, toi !... Va-t'en !

- S'il vous plaît !

La voix était faible, toute mouillée de larmes. Radiguet hurla :

- Va-t'en que je te dis !... Si tu n'avais pas été un feignant, tu aurais de quoi manger... tu aurais de quoi coucher... C'est bien fait pour toi ! Et j'aurais travaillé pour nourrir un feignant, pour loger un vagabond ! Allons, va-t'en ! Tu m'embêtes et tu me fais froid dans le dos, avec la porte ouverte...

Le mendiant remonta d'un coup d'épaule, sur son dos, son sac vide, et il dit simplement : - Ça n'est pas bien !... Adieu.

Puis il referma la porte et s'en alla lentement en murmurant de vagues paroles.

- A-t-on vu ! ronchonna Radiguet qui, s'adressant ensuite à sa femme, commanda : «Mets le verrou à la porte, et qu'ils frappent s'ils veulent !... A-t-on vu !»

La femme obéit.

- Oh ! misère de misère ! murmurait-elle, tout en barricadant la porte avec une large barre de fer qui s'encastrait dans le mur ! Est-ce que ça ne ferait pas mieux de crever, des vermines pareilles !... Oh bien, merci !... S'il fallait nourrir tous les feignants qui passent !... Je vous demande un peu !... Coucher dans votre étable pour que les vaches attrapent des maladies !

Comme la nuit était tombée tout à fait, elle alluma une chandelle, revint prendre sa place sur l'escabeau, et continua sa besogne. Radiguet s'était recalé sur sa chaise et, l'oeil vague, fixait les charbons qui achevaient de se consumer.

Au bout de quelques minutes de silence, la femme appela :

- Radiguet !... Hé, mon homme !... Je te dis que les navets sont gelés... Es-tu donc sourd ?... Pourquoi que tu ne dis rien quand je te parle ?

Alors, à la sordide et mourante lueur de la chandelle, elle regarda le paysan immobile, ratatiné près du feu, et elle répéta !

- Pourquoi que tu ne dis rien ?... T'as quelque chose qui te tracasse ?... T'es point comme d'habitude.

Enfin, Radiguet répondit :

- Je n'ai rien !

- Si, t'as quelque chose !... T'es point naturel... Il me semble que t'es tout rouge... Il me semble que t'es quasiment violet...

- Je n'ai rien ! affirma de nouveau le paysan, avec un effort visible.

- Mais si... t'es tout bleu !...

- Je suis tout bleu ?

- Oui, t'es tout bleu !

- Eh bien ! je ne sais pas ce que j'ai !... Oui, je ne me sens pas à mon aise... Ça me sionde dans les oreilles !... Et puis ça me sionde dans le haut de la tête... Tout à l'heure, dans le champ à Rémy, j'ai cru que j'allais tomber !... Mais c'est rien !.... Je vais marcher un peu pour me remettre.

Il essaya de se lever et ne le put. Il lui sembla que, tout d'un coup, son corps était devenu de plomb. Une étrange faiblesse cassait ses jarrets, rompait ses bras, fondait ses reins. Ses mains, molles et moites, ne pouvaient plus serrer les barreaux de la chaise. Et sa langue s'embarrassa, et les objets autour de lui prirent des formes insolites, des formes bizarrement plongeantes, des formes qu'il ne reconnaissait pas et qui avaient des aspects de spectre. Une petite flamme rouge, une flamme vermiculaire passa devant ses yeux, se tordit, bondit et disparut dans une nuit profonde, dans une nuit d'abîme, une nuit semblait venir du fond de la terre. Il soupira, très faible, la gorge sèche et haletante :

- Je crois que je vais mourir !

- Ah ben ! ah ben ! en v'là des idées ! dit la femme.

- Si... si... Je crois que je vais mourir...

- Mais non !... C'est un vent que tu as dans la tête.

- Si... si... Je suis sûr que je vais mourir... Ce n'est point un vent que j'ai dans la tête... C'est la mort que j'ai là, dans la tête... Mets-moi par terre... Ça m'étouffe aussi, dans le poumon.

Elle l'allongea sur les carreaux, glissa sous la tête de son mari un oreiller, rapprocha ses jambes inertes et qui, déjà se glaçaient.

- Écoute ben, dit Radiguet, d'une voix qui allait s'affaiblissant de plus en plus... Comprends ben ce que je vais t'expliquer... Viens plus près... Ça a de la peine à passer.

La femme se pencha près du visage du moribond.

- M'écoutes-tu ?

- Oui, je t'écoute...

- V'là l'affaire... Comprends ben ce que je vais te dire... Le cimetière est trop petit... Je sais qu'il est trop petit !...

- Bon !

- Je sais que le conseil municipal veut l'agrandir.

- Bon !... Bon !

- Je sais qu'il voudrait acheter le champ à Rémy, pour en refaire un autre !...

- Tiens !... Voyez-vous ça...

- Écoute... tu achèteras le champ à Rémy !... ça ne vaut rien... c'est de la pierre... c'est que de la vidange !... Tu l'auras pour vingt pistoles, bien payé...

- Mais si c'est que de la pierre... je veux point l'acheter...

- Écoute... quand tu l'auras acheté... tu en feras don à la commune...

- Tu veux que je donne le champ à la commune ? T'es fou, Radiguet !... C'est la maladie, pour sûr, qui te rend comme ça, mon homme !...

- Écoute... tu en feras donation à la commune... à la condition que la commune te donne, en retour, un terrain de cinq mètres, à perpétuité, dans le cimetière... ça vaut cinq cents francs... As-tu bien compris ? D'un côté, tu donnes deux cents francs... d'un autre côté, on t'en donne cinq cents... C'est donc trois cents francs que nous gagnons !... Et nous avons un beau terrain, par-dessus le marché... C'est une belle affaire... mais dépêche-toi !... Va voir Rémy demain, pas plus tard, demain... C'est une belle affaire !...

- Cinq cents francs !... Cinq cents francs !

Et le femme, brouillée dans les chiffres, se mit à songer au bénéfice réel de l'opération...

Elle ne s'aperçut point que Radiguet avait cessé de parler... Elle n'entendit point le petit râle qui se dévidait, pareil à un mouvement d'horloge, dans sa gorge... Elle ne vit pas ses doigts qui se crispaient, ni ses yeux dont le globe se renversa, vitreux, sous la paupière élargie et toute raide.

- Cinq cents francs !... Cinq cents francs !...

Tout à coup, une grave objection se présenta à l'esprit de la paysanne : «Et si la commune refuse le champ ?» se dit-elle angoissée par cette possibilité !...

Alors, elle appela : «Radiguet !»

Mais Radiguet ne répondit pas.

Elle se pencha sur lui, posa ses mains noueuses sur la poitrine de son mari, le secoua par les épaules, lui souffla dans l'oreille :

- Radiguet !... attends un peu !... Et si elle n'en veut pas, du champ, la commune, nous sommes ruinés !

Mais Radiguet ne répondit pas. Il était mort.


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