LOUYS, Pierre (1870-1925) : Danaë ou Le malheur , (1895).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (13.I.1999)
Texte relu par : A. Guézou
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Première publication de ce conte dans le numéro de Juillet 1895 du Mercure de France
Texte établi sur la première édition collective du Crépuscule des Nymphes à Paris aux éditions Montaigne en 1925.

Danaë
ou
Le malheur
par
Pierre Louÿs

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A Ferdinand Herold

 

CE jour-là, il faisait beau.

La tristesse laissée par le conte de la veille s'évanouit avec la brume ; les femmes coururent dans les bois ; il y eut sur le chemin de grands éclats de rire.

L'exubérance de ce printemps faisait plier les branches des arbres et déborder les prairies le long des sentiers étroits. Les larges fleurs frôlées en passant laissaient des traces jaunes au bas des tuniques. Une mer de violettes baignait le pied des cèdres : les promeneuses s'y couchèrent en rond.

Et comme l'heure était venue de peupler cette forêt déserte de personnages fabuleux, Rhéa, jeune fille sans détours, pour qui les mots n'avaient pas de sens profond, crut exprimer le désir de toutes en demandant à Thrasès «un conte sur le bonheur».

«Oui, oui», s'écria Lampito.

Mais Amaryllis s'élança :

«Non ! oh non ! pas cela, surtout ! Il ne faut pas parler du bonheur. Celui qui parle de sa joie l'abandonne mot par mot. Celui qui parle de la joie des autres augmente son propre chagrin. C'est un conte sur le malheur, que je vous conterai aujourd'hui. Le malheur ne sème que la pitié, qui est douce et bienfaisante. Dans le malheur de Danaë chacune de vous reconnaîtra le sien, et vous vous sentirez heureuses au souvenir des chagrins perdus».

Tous, sans répondre, firent cercle autour d'elle, et elle continua ainsi :

I

QUAND Danaë, mère de Persée, eut quitté la rive d'Argolide, elle resta longtemps à la poupe, regardant la terre s'éloigner et les vagues grossir peu à peu.

Son père l'avait mise nue dans un long bateau noir avec son enfant nouveau-né, et deux petites oboles funèbres, afin qu'elle pût payer pour elle et son fils le passage de l'autre barque, quand la nuit de la mort aurait empli leurs yeux, par la faim, par le froid, ou les grands mouvements de la mer.

Bien qu'il n'y eût ni mât ni voiles, le vent poussait rapidement le canot creux et léger. Une mouette aux ailes courbes le suivit quelque temps d'un vol irrégulier, puis à tire d'ailes retourna vers la terre.

Danaë se sentit alors tout à fait seule, et, les mains sur les yeux, elle fondit en larmes.

Mais elle ne pleurait jamais bien longtemps, car elle avait une âme simple où la douleur encore n'était pas entrée. La petite voix de son enfant la fit retourner déjà souriante. Elle prit le bébé dans ses mains, se coucha sur le dos dans un tapis de laine qui cachait le fond de la barque, et se mit à jouer.

Elle prenait l'enfant comme une poupée de cire, elle s'amusait de ses grands yeux ronds, de sa bouche sans dents qui voulait parler, du pli rose de ses poignets, et de ses ongles si menus qu'on les eût pris pour des ailes de mouches.

Brusquement elle le serrait dans ses bras à l'étouffer, elle embrassait sa petite tête chauve, ses petites jambes, ses petits pieds en boule ; elle le faisait marcher sur elle, sauter, courir, tomber, rouler. Elle l'enveloppait dans ses cheveux, et, d'un doigt sous la lèvre, elle le faisait rire.

«Ecoute, lui dit-elle enfin. Je vais te raconter ton histoire».

Il n'était pas probable que l'enfant dût comprendre. Mais pourtant il était de race divine et rien n'est impossible à ceux qui sont nés des grands olympiens.

Et elle parla ainsi :

«Je suis Danaë, fille d'Akrisios, qui est roi sur la terre d'Argos. Ma mère est la sage Eurydiké, et je n'ai pas de frère aux flèches ailées, et je n'ai pas de soeurs aux boucles de violettes.

» Je me souviens d'avoir joué, quand j'étais une petite fille, sur les bords de l'Inakhos, où l'on dit qu'Artémis se baigne, et dans les forêts de l'Artémision, où elle chasse les biches blondes. J'avais des amies, j'avais des esclaves ; quand je passais dans les rues, les femmes tendaient les mains vers moi. Puis, tout à coup, on m'a enfermée, et je n'ai plus revu ni l'eau ni la terre.

» On m'a enfermée dans une tour d'airain, si haute que le bruit même des fêtes de Bakkhos n'arrivait plus jusqu'à moi. Et le plafond de ma chambre était fait de barres d'airain entre lesquelles je voyais le ciel.

» Et c'est là que j'ai grandi, seule avec ma nourrice, entre le ciel et les tapis. Si longtemps j'ai vécu là, que j'avais oublié la terre, et le vent dans les arbres et la couleur de l'eau. Je ne voyais que le ciel ; mais que ne voit-on pas dans le ciel changeant ? Au matin, quand je m'éveillais, il était comme un rideau rouge semé de petites fleurs vertes. Les nuages naissaient, passaient, flottaient, se mêlaient ou se déchiraient. Je leur donnais des noms quelquefois, avant qu'ils n'eussent disparu ; mais c'étaient des amis d'un instant, et, comme une coupe de vin jetée dans la rivière, ils se dissolvaient dans le vent rapide. Le ciel derrière eux devenait plus clair, et même presque blanc autour du soleil, ou plutôt une couleur dont je ne sais pas le nom : de la couleur de la lumière».

Le bébé se mit à vagir. Elle le berça. Il se tut.

«Le soir, c'était une grande mer de pourpre où les nuages étendus se baignaient comme de belles femmes, avec des chevelures et des écharpes jaunes. La nuit, c'étaient les étoiles.

«C'est de là-haut, c'est du ciel lointain qu'est descendue en moi la pluie mystérieuse...»

Elle ferma les yeux et sourit mollement, envahie par un souvenir paresseux. Quand elle les rouvrit, l'enfant dormait. Alors elle ne parla plus ; elle ne dit pas comment sa grossesse inexplicable avait soudain réveillé les craintes séniles d'Akrisios, à qui un devin avait prédit qu'il mourrait de la main d'un petit-fils ; elle ne dit pas comment, pendant quarante semaines, elle avait senti croître en elle le fruit de cet amour merveilleux ; ni comment, l'enfant mis au monde, le roi les exposait, elle et lui, à la mort, par la faim, par le froid, ou par les grands mouvements de la mer.

D'ailleurs, y pensait-elle encore ? L'influence surnaturelle qui avait fait naître Persée ne la sauverait-elle pas du premier péril, et ne devait-on pas s'en remettre toujours à la toute-puissance des dieux ?

Le petit, s'éveillant, remua les bras et se mit à crier. Elle se rappela que depuis le matin elle ne l'avait pas nourri. Elle se pencha sur lui et lui donna le sein. La chaleur était accablante : Danaë craignit que cette grande lumière n'incommodât le pauvre petit être, et pour la seconde fois elle lui couvrit le visage avec ses cheveux épais et doux.

Le temps s'écoulait, lentement. Argos et Tyrinthe avaient disparu. A droite et à gauche les rives du golfe, éloignées jusqu'à l'horizon, se confondaient vaguement avec les brumes flottantes. De loin en loin, un dauphin rapide sautait tout entier hors de l'eau, et replongeait, le mufle en avant. Parfois, c'étaient des algues vertes qui se pliaient contre la proue, et dont les deux bouts ondulaient au fil du double sillage. Danaë les détachait avec la main et se demandait si le rameau mouillé qu'elle tenait entre les doigts n'avait pas servi de couronne au front de quelque dieu marin.

Le soir vint. Il n'y avait pas de voiles sur la mer. Le soleil était éclipsé par un nuage resplendissant d'où elle s'élevait un large rayon de lumière qui semblait sortir des eaux. Une grande ombre cachait la Méditerranée. Les vagues s'amollissaient comme prises de somnolence. Le petit bateau n'avançait plus qu'à peine : Danaë douta même s'il ne s'était pas arrêté... Puis le vent tomba, tout à fait.

Danaë, qui avait déposé l'enfant, le reprit dans ses bras et voulut encore l'allaiter. Mais elle ne pensait pas que depuis le matin, elle n'avait pris aucune nourriture. Son lait s'était presque tari : l'enfant commença à pleurer.

Elle le regarda, puis ses seins, et la mer. Rien n'est plus effrayant sur la mer que le silence : elle eut un frisson. Tout autour de l'horizon elle ne vit rien de vivant. Il semblait que le monde eût disparu et que pour toujours elle fût seule. Elle trempa sa main dans l'eau : l'eau elle-même était immobile.

Elle voulut chanter, mais elle ne reconnaissait plus sa voix, et tout de suite elle se tut.

Alors elle eut peur, et elle s'étendit au fond de la barque pour ne plus rien voir que le ciel changeant, comme dans sa chambre de la tour. Et ce fut ainsi qu'elle s'endormit.

II

LA nuit momtait à l'ouest comme une vapeur bleue. Il n'y avait pas de lune. Les étoiles paraissaient faiblement, ici et là, en gouttelettes. La mer était devenue si calme qu'elle reflétait la lueur la plus indécise, et le petit bateau semblait suspendu au centre d'une sphère céleste.

Pourtant ce miroir se troubla, et si Danaë n'eût dormi, elle eût sans doute frémi d'effroi : une main était sortie de l'eau.

Cette main n'était pas semblable à celles des femmes de la terre, car elle était bleue au dehors, et la paume était de couleur d'or, comme si elle avait caressé le soleil plongé sous la mer.

La main s'éleva, saisit le rebord du bateau ; le bras tout entier apparut, et bientôt flottèrent sur l'eau les premières boucles d'une chevelure verte, puis les yeux mouillés et la bouche et le corps luisant émergèrent. Et c'était Phérousa aux joues douces, l'une des divines Néréides.

Elle prit l'enfant dans ses bras, non certes pour le ravir, mais pour lui sauver la vie, car elle lui mit entre les lèvres le bout allongé de sa mamelle fraîche, et l'enfant but, et fut rassasié.

Et auprès d'elle apparut, non moins belle, mais son égale par la grâce des mains et des bras, la parfaite Evagorê, née comme elle du vieillard Néreus et de Dôris aux beaux cheveux. Elle tenait à la main un lange de pourpre claire dont elle vêtit le petit être, afin que le souffle mortel de la nuit ne le fît pas descendre avant l'heure fixée dans les noires demeures souterraines.

Et auprès d'elles surgit encore Autonoë au bon caractère, qui prit l'enfant à son tour et le berça au-dessus des eaux. Puis Nôso et Kymothoë, Aktaië, Protomédéïa, toutes quatre irréprochables ; et elles élevaient avec elles du plus profond de l'abîme une vasque si large et si éclatante, que les plongeurs les plus hardis n'ont rien vu qui en approche. Et Psamathê parut, elle aussi, Psamathê aux mains transparentes, et Melitê aux ongles verts et Thaliê aux oreilles rouges. Et elles s'emparèrent doucement de Danaë endormie et elles la déposèrent dans la vasque évasée sur un lit d'algues molles et de fleurs sous-marines. Et Prôtô qui dépasse toutes ses soeurs à la nage, et Eukratê aux lèvres tendres, et Saô qui sonne de la conque, et Spéô qui chasse les dauphins, tirèrent le bateau par la poupe, et la mer stérile y entra, et il s'engloutit en tournant. Toutes les autres Néréides émergèrent alors, tout à coup, Eratô qui jette sur la mer les feuilles de rose du crépuscule, Euneikê dont les cheveux sous l'eau arrêtent les vaisseaux rapides, Amphitritê dont les yeux brillants apparaissent au creux des vagues vertes, Galênê qui sait aplanir la houle, Pontoporéïa, qui soulève les eaux, Nesaiê qui parut une île aux voyageurs d'Occitanie, Themistô qui ravit l'étoile Iryllis et la mit pour bague à son orteil blanc, Kymatolêgê qui recueille et qui boit la mousseuse écume, Lysianassa qui commande au fond ténébreux de l'Océan, Hippothoë qui laisse passer les nefs noires entre ses jambes nues sans que les plus hauts mâts l'atteignent, Dôris et Halimêdê qui se tiennent par la main, Evarné aux longs cils, Agavê aux doigts légers.

Quand elles furent toutes réunies comme un grand nuage flottant autour de la vasque lunaire, le grand Vieillard de la Mer apparut en avant : c'était Nereus, couronné d'algues, l'immortel de qui était née la race charmante des Déesses.

Il fit un signe, et le cortège de ses filles le suivit ; et au milieu d'elles flottait, entraînée, la vasque pleine de clarté glauque où dormait la blanche Danaë, avec l'enfant Perseus, sauvé des eaux inexorables.

Et l'apparition des figures divines se continua démesurément. On vit surgir tour à tour Protée et ses phoques monstrueux nés de la belle Halosydnê ; Atlas qui devait être vaincu par l'enfant ; Thaumas, l'éclatant époux d'Elektrê - père de la cérulée Iris et des trois vierges Harpyes : Ino-Leukothe qui subit l'immortalité par amour pour son fils, le Melicertes ; Glaukos qui aima Skylla ; Kharybdê redoutable aux marins, et Phorkys, dieu des orages et de la mort sur la mer.

Et les plus terribles de ces dieux s'étaient apaisés pour mener vers la terre la jeune femme enveloppée dans son rêve. La foule brune des Tritons aux bouches lippues, aux mains calleuses, nageait plus doucement qu'un passage de sardines. Ils avaient bourré de goëmons la gueule torse de leurs conques afin que même la brise du matin n'en fît pas vibrer la rumeur lointaine, et ils s'avançaient gauchement comme s'ils avaient peur de remuer la mer. Mais le sillage de cette multitude s'épanouissait jusqu'aux deux horizons.

III

QUAND Danaë revint à elle, son enfant était couché dans ses bras, et elle-même reposait sur un lit royal de byssos pourpré. Aux premières questions qu'elle posa, on lui répondit que les divinités de la mer l'avaient fait aborder à l'île de Sériphos où régnait depuis peu de temps le héros Polydektès, et qu'elle était dans son palais.

Elle vécut là, éleva son fils, tissa la laine et cueillit des roses. Sa vie était heureuse et sans événements. Pour rester fidèle au souvenir de l'Or, elle avait refusé même la main du roi ; elle ne parlait à personne, si ce n'est à sa vieille nourrice, qui d'Argos était venue la rejoindre, et ne la quittait plus.

L'enfant grandissait. Douze années s'écoulèrent. On lui avait donné un arc et des flèches et une petite épée tranchante. Aussi passait-il déjà toutes ses journées à la chasse, seul, et parfois égaré dans la vaste forêt peuplée de bêtes, quelques-unes divines. Il faisait dans ces halliers sombres des tueries miraculeuses.

Un soir, il revint en courant, trempé de sueur et taché de sang ; deux pieds de bouc sortaient de son carquois. Et dès qu'il eut aperçu Danaë, il cria :

«Bonne chasse, mère ! J'ai couru tout le jour dans les bois à la poursuite de ce petit satyre insolent qui s'était moqué avant-hier de ma lèvre nue et de mes jambes pâles. Je l'avais suivi à la trace dans la terre molle et sur les rochers égratignés par ses pattes ; je l'ai rencontré au bord de son antre. J'ai jeté mon arc dans les branches et nous avons lutté corps à corps. Il était vigoureux, mère, j'étouffais dans son étreinte. Mais j'ai empoigné tout mon paquet de flèches, et d'un seul coup je l'ai plongé dans son flanc maigre. Il a poussé un grand cri et s'est effondré sur l'herbe comme un sanglier blessé. Alors je lui ai coupé les deux pattes et je te les apporte en trophée !»

Danaë frémit à l'impiété de l'enfant, et la vieille nourrice se voila les yeux, car elle voyait dans cet acte insensé le présage et l'avertissement d'un grand malheur à venir. Et en effet, ce fut le lendemain qu'arriva l'événement fatal.

De tous les jardins, de tous les palais, de toutes les richesses de Polydektès, Danaë avait la jouissance, hors un sentier, une porte, un caveau.

Depuis de longues années, elle songeait à l'interdiction perpétuelle de ce seul point de la terre, et elle avait fini par imaginer que ce petit caveau défendu renfermait à lui seul toute la somme de bonheur qu'elle ne possédait pas, toutes les joies inconnues qu'elle désirait au-delà de sa vie.

Le lendemain de ce jour, elle pénétra dans le sentier.

Elle ouvrit la porte.

Elle descendit la première marche.

La deuxième.

Jusqu'en bas.

Et la nourrice accourut. Et elle cria :

«Danaë ! Danaë ! Vous avez tort de venir ici. Il ne faut pas descendre, Danaë. On vous l'a défendu, vous le savez bien. Pourquoi voulez-vous toujours faire ce qu'on vous défend ? Il n'y a qu'un lieu du monde où vous ne devez pas aller, et c'est celui-là que vous voulez voir... Vous ne sortez jamais, vous ne quittez pas votre chambre sinon quand le soleil se couche ou quand un orage foudroie. Mais vous n'allez pas dans les autres villes. On ne vous voit même pas dans les champs. Vous ne seriez jamais venue ici, vous ne l'auriez jamais voulu si je ne vous avais pas dit que Polydektès le défendait. Pourquoi vous ai-je dit cela ? Pourquoi ai-je parlé puisque vous ne demandiez rien ? Je suis sûre que cela retombera sur vous. Encore une fois, écoutez-moi, Danaë. Je sais pourquoi on vous défend ce que vous voulez faire aujourd'hui. Je ne peux pas vous le dire, mais je le sais, je le sais, je le sais ! Il s'agit de votre bonheur à vous, je vous le jure par vos beaux cheveux que j'ai vu croître, par vos beaux yeux que j'ai tant de fois endormis, par votre belle bouche que j'ai nourrie quand vous étiez toute nue en mes bras comme un petit Erôs de cire. Danaë ! Danaë ! ne descendez pas cette marche, n'entrez pas dans cette cave, n'ouvrez pas les portes ici, ne touchez pas aux serrures, ne tournez pas les clefs d'airain ! C'est votre malheur qui est là ; c'est la douleur de votre vie. Quand on connaît son malheur, il faut l'oublier pour toujours ! Quand on ne le connaît pas, il ne faut pas l'aller chercher. Danaë ! retournez-vous, éteignez votre lampe, retournez vers le jour, allez-vous-en d'ici, n'y revenez jamais, n'y pensez jamais, allez-vous-en de la mort, allez-vous-en de la nuit...»

Danaë parla, d'une voix lente :

«L'huile s'est répandue sur mes mains. Elle est tombée sur mon pied nu. Je tremble. Vois-tu, nourrice ? Tiens ma lampe, je ne peux plus la porter. Oh ! je suis toute couverte de parfum. J'aurais dû tout verser dans mes mains. Mais nous avons besoin de la lampe. Elaire-moi, nourrice».

La nourrice pleura :

«Elle est entrée, c'était son destin qu'elle entre. C'était son destin qu'elle fût malheureuse. Ayez pitié de nous, divinités bienveillantes !»

Et Danaë répondit :

«Je sais bien à peu près ce qu'il y a derrière cette porte. Le malheur, c'est toujours la même chose. C'est un bonheur ancien qui ne veut pas recommencer...»

Et elle continua, comme en rêve :

«Quel bonheur ai-je eu jamais qui fût égal à celui-là ? Je sais bien ce qui va arriver. C'est-à-dire... je ne le sais pas tout à fait, mais je devine bien à peu près. Eclaire-moi plus haut, nourrice. Je vais ouvrir la porte.

- Ce n'est même pas la porte du tombeau. C'est quelque chose de plus horrible..., c'est... Oh ! je ne peux pas vous le dire. Vous le verrez, Danaë. C'est votre destin que vous le voyiez vous-même. On ne peut plus vous en empêcher. Vous-même ne pourriez plus vous en aller d'ici.

- La porte n'est pas lourde. Les gonds sont luisants. On doit l'ouvrir souvent, cette porte, n'est-ce pas ? Comment se fait-il qu'on s'occupe tant de mon malheur et qu'il n'en paraisse rien dans les yeux ? Ou bien, peut-être est-ce un malheur pour moi seule et un bonheur pour tous les autres. - La porte va céder. Je n'aurais qu'à la toucher du bout du doigt, je sens qu'elle va tourner toute seule... Vois-tu, tiens, vois-tu ? vois-tu ?...»

Un monceau de pièces d'or s'écroula autour d'elle par la porte grande ouverte. Elle poussa un cri effrayant.

«Ah !... Dzeus !... oh !... oh !... oh !... mon amant !».

Elle se jeta à terre dans le trésor ruisselant.

«Hélas ! Hélas ! dit la nourrice. Hélas ! cela devait arriver».

Danaë avait rejeté sa tunique, sa ceinture, ses rubans brodés :

«Dzeus adoré ! Dzeus aimant ! Dzeus tendre ! je t'ai donc revu enfin et comme autrefois, dans une prison d'airain. C'était toi qu'on cachait dans cette nuit souterraine, Dieu foudroyant ! Depuis qu'on m'a laissée libre, c'est toi qu'on a voulu murer, et moi je mourais sous le soleil, ignorant la retraite où se cachait ta splendeur par qui Persée a grossi dans mon sein ! Amant ! Amant ! Je suis là ! Eveille-toi ! Anime-toi ! Soulève-toi ! Je suis Danaë ! Danaë !...»

Et elle se roulait sur le métal glacé.

«Tu ne m'entends pas ?... Oh ! que tu es froid ! Mes mains sont comme dans la neige... Ah ! Ah !... il retombe... il ne me connaît plus. Ce n'est pas lui, nourrice... Dis-moi donc que ce n'est pas lui... J'avais bien deviné ce qui arriverait... Je ne vois plus... J'ai mal dans les bras...

- Venez, Danaë, dit la nourrice. Venez, remontez tout de suite. Il ne faut pas rester plus longtemps ici».


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