JANIN, Jules (1804-1874) : Le voyage imaginaire (1830).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (05.II.2001)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (BmLx : n.i.) des Petits contes, tome 3 des Oeuvres de jeunesse, 2ème série des Oeuvres diverses de Jules Janin publiées à Paris en 1882 par la Librairie de bibliophiles.
 
Le voyage imaginaire
par
Jules Janin

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LA PÊCHE

VRAIMENT, c'est une honte d'être ici tout seul. Des murs couleur de manteau, des hommes fort laids, et quelles femmes ! Je suis las du fracas de la ville, de la boue, de l'Opéra, des rumeurs. Si l'on n'avait pas tant abusé de ce mot nature (beau mot !), je dirais que je veux plus de nature. Je l'ai vue quelque part.

Par un jour éclatant d'été, vers le silence de midi, quand la lumière est partout, se jouant dans le ciel bleu, dans les blés en fleur, dans l'eau verte, si glissant à travers le nuage aussi bien qu'à travers les ailes des cygnes ; quand tout se tait, l'oiseau, l'insecte, la demoiselle au long corsage ; quand la vie est arrêtée partout, hommes, plantes, animaux, pendant ce sommeil éveillé, plus beau qu'un beau songe, j'ai vu une jolie scène pleine de grâce ; vous le saurez, car je pars ; et quel homme sait en partant s'il doit revenir ?

Sur le bord de l'eau, une onde que cache l'herbe qui serpente mollement sur l'argile, et qui se glisse comme un serpent dans la prairie chargée d'arbres et de fruits, joyeux reflets d'une abondance champêtre ; je puis le dire, je l'ai vu.

J'ai vu trois pêcheurs qui ne dormaient pas ; trois pêcheurs passionnés, actifs, intéressés comme on le serait à un drame ou à un conte de revenants ; non pas des pêcheurs comme vous en avez vu souvent, des pêcheurs vulgaires, quelque homme long, sec, maigre, hâlé, regard stupide et niais sourire ; le bras tendu, et au bout de ce bras une vieille ligne, et au bout de cette ligne un hameçon, et au bout de cet hameçon un ver, et au bout de ce ver, rien.

Mes pêcheurs, à moi, riaient, chantaient, admiraient, aussi prêts à livrer à la friture leur poisson qu'à le rendre aux ondes chaudes. Muet habitant des roseaux, pauvre animal aux sensations froides, aux goûts modestes, brille encore de mille couleurs, carpe dorée ; brochet, ouvre ta large mâchoire comme un requin de la mer ; glisse-toi, anguille ; vivez et devenez grands : voilà ce qu'auraient fait mes pêcheurs de leurs captifs, si le poisson avait eu une voix.

S'il avait seulement poussé le cri plaintif de l'alouette ; si son oeil avait exprimé l'effroi du moineau franc surpris dans une grange !

Mais aux douleurs muettes on n'a pas de compassion, la plainte est un aveu de faiblesse qui touche souvent la fierté de l'homme ; l'homme veut avoir l'air d'être le plus fort. Mais je reviens à mes trois pêcheurs.

Le premier était un enfant déjà grand, un homme comparé à ses frères, habile à jeter l'hameçon, plus habile à ramener avec le filet le poisson captif. Les autres pêcheurs, ah ! pour ceux-là, vous n'en avez jamais vu de plus jolis.

Un tout petit enfant blanc, potelé, frais, aux yeux bleus, bon garçon sans malice, sans envie, presque nu, curieux comme un jeune caniche qui passe son nez à la portière d'une voiture pour la première fois. Le petit garçon plongeait le nez dans le filet, et à chaque mouvement du poisson il fermait les yeux comme s'il eût eu peur, et plus d'une goutte d'eau couvrait son joli visage, innocente punition d'une innocente curiosité.

Mon troisième pêcheur était une petite fille, grosse, rebondie, déjà malicieuse, avec de petits bras tout ronds et une bonne main qu'elle plongeait dans le filet ; on eût dit dans ce filet une anguille de plus, la petite main s'agitait sans rien saisir, le poisson glissait entre ses doigts si frêles. Grandis vite, petite, grandis, sois belle comme Charlotte ; grandis comme elle, tu n'auras besoin ni de jeter l'hameçon, ni de tendre le filet, ni de t'abaisser vers la rive ; les jeunes gens, noble proie, seront tes captifs, si tu le veux, d'un coup d'oeil ; et les vieillards regretteront de n'être plus à tes yeux que comme ce fretin sans valeur que ton frère va rejeter dans les eaux.

CHARLOTTE

N'ai-je pas nommé Charlotte ? Hélas ! c'est un nom dont l'écho se prolonge pour moi et qui retentit, là dans le coeur, là dans la tête ; c'est une vision permanente ; je la vois, je la touche, je lui dis : «Je t'aime, Charlotte, capricieuse création faite pour le tourment de ma vie ; puisque te voilà évoquée, reste près de moi, que je te voie encore.»

Charlotte est grande et belle ; elle est brune et ses cheveux sont noirs ; c'est une jeune fille à l'air altier, mais qui sourit par intervalles, ce qui corrige sa fierté. Il n'y a de femme comme Charlotte ni en France ni en Angleterre ; ce n'est pas une fille de l'Europe, Charlotte est une plante qui veut trop de soleil et qu'une terre froide étoufferait ; du reste, mignonne et frêle à ses extrémités ; mais quelle noble poitrine ! et, sous cette poitrine, quel noble coeur !

Quand on est jeune homme, homme neuf et vrai, et lorsque l'heure est venue qui vous montre la femme prédestinée, celle qu'on reconnaît sans l'avoir jamais vue et dont on se dit tout bas : «C'est elle», il arrive que, la mémoire se portant au coeur, vous vous souvenez de toute cette femme que vous avez jugée d'un coup d'oeil ; vous savez la couleur de ses vêtements et sa forme, et jusqu'au moindre pli de sa manche ; vous savez sa coiffure, le petit chapeau qui pare sa tête et la plume blanche qui retombe avec grâce sur son cou ; vous pourriez dire comment son beau col était découvert, comment ses belles mains étaient nues, quel air fredonnait la jeune fille, quelle note elle touchait au clavecin ; non seulement vous avez les détails, mais encore vous avez l'ensemble ; bien plus, ni sa robe, ni son air, ni sa figure, ni son regard, ni son sourire, ni sa main, ne vous la font reconnaître ; voilà bien quelque chose que vous oubliez : un regard qui vous échappe, un sens que vous ingorez ; ce sens, c'est le sixième sens.

C'est avec le sixième sens que j'ai aimé Charlotte.

Le sixième sens (vive le magnétisme et gloire à Mesmer !) le sens parfait, le sens divin, le sens unique, le sens qui réveille l'homme mort, le sens revêtu de l'enveloppe matérielle, le sens d'âme........ (donne-moi un nom, Charlotte !) quel que soit son nom : c'est avec le sixième sens que j'ai aimé Charlotte.

Prenez-vous par les yeux, vous serez amoureux un jour ; prenez-vous par le sixième sens, vous aimerez jusqu'à la mort.

C'est par les yeux que fut pris l'amant d'Andromède ; par les yeux fut prise Cléopâtre.

Antonie et Sapho furent prises par le sixième sens.

O Saint-Preux ! ô Lovelace ! voulez-vous éviter, toi, la philosophie de ta maîtresse, toi, la vertu de la tienne ? voulez-vous devenir de simples bourgeois, très heureux et fort peu à plaindre ? penchez-vous solitaires vers quelque beauté de la foule attentive au spectacle, ou bien attendant un cavalier pour le bal.

Mais que t'avais-je fait, Charlotte ? Pourquoi m'avoir accueilli ? Pourquoi as-tu interrompu à mon arrivée ton chant commencé ? Pourquoi as-tu suspendu cet accord à peine né que ton doigt capricieux interrompit à ma vue ? Pourquoi, enfin, me suis-je placé dès l'abord si près de toi ?

Charlotte, sans cela j'étais heureux. J'avais pour moi tout le printemps avec ses roses, j'étais libre et content ; je vivais sans trouble, futile observateur de petites choses ; l'historien passionné des infiniments petits, le folâtre amant du soleil, de la lumière, de la pluie qui tombe en rosée, du grillon qui chante au foyer enflammé, du ver luisant qui se cache sous une feuille de rose, rayon timide et fugitif que l'oeil soupçonne à peine et que le souffle d'un insecte peut ternir.

Sans toi, j'aimerais encore le tonnerre qui gronde dans le lointain ; ce moulin qui fait tic tac, monotone musique si favorable au sommeil ; le coq qui chante, la cloche qui tinte, le cheval au labour, l'agneau au sein de sa mère ; l'artisan sur sa porte le soir, le prince qui passe avec ses soldats, la grande dame d'opéra et sa calèche ; j'aimerais tout cela, Charlotte, et je ne t'aimerais pas !

Mais à présent, te voilà dans mon sixième sens. Te voilà souveraine maîtresse, placée là, donnant à mon coeur toutes les émotions, à ma tête tous les transports, à mes artères leur mouvement subit ; tu es là, là toujours, pour toujours là !

LE VALLON

Je suis déjà bien loin de cette ville de bruit et de fange, me voilà sur le plus beau vallon qu'ait jamais rêvé Théocrite. Mon vallon est situé sous un ciel grec. Vous voyez d'abord des montagnes placées comme autant d'échelons pour aller au ciel. Le ciel est tout orage là-haut. Là, se tient debout le premier sommet des montagnes, la pierre durcie, élevée là par quelque géant, avant le déluge, sous sa croûte de glaçons et de neige. Au plus fort de l'été, vous découvrez là-haut la neige brillante comme un diamant ; vous entendez les torrents qui tombent, vous voyez l'aigle se perdre dans ces demeures inaccessibles, véritables compagnes de l'hiver. Voilà le premier sol qui domine mon vallon.

Le sol, plus bas, est chargé d'une forêt sombre de hauts pins, de hauts peupliers ; des branches majestueuses que le vent balance, une sombre horreur faite pour les prophéties, des bruits soudains, des éclats inattendus, des flammes quand la foudre tombe ; tout un monde inconnu, mystérieux, dont on ne dit rien, un monde qu'eût aimé Byron, mais dans lequel nous n'irons pas, moi ni Charlotte. Les mains de Charlotte sont délicates ; elles se briseraient sur les rochers ; puis, arrivée là-haut, Charlotte aurait peur. Nous resterons dans le vallon, à l'abri, sous le vent tiède et chaud ; aux jours de fête, tout au plus, nous nous hasarderons sur le roc inférieur.

Dans ces gras pâturages, dans ces prés verts et touffus, où les ruisseaux murmurent, où la blanche génisse pend aux flancs du rocher, où la chèvre capricieuse se balance sur l'abîme, où la mule se réjouit au soleil ; nous irons là en pèlerinage, tout seuls avec notre amour, tout seuls hors du monde, comme le matelot de Lucrèce qui voit la tempête à ses pieds.

Mais je placerai ma maison, mon toit domestique, dans le fond de la vallée, à l'autre côté du fleuve, sous quelques grands arbres et vis-à-vis du temple en ruines : des ruines en marbre, des colonnes à demi brisées, des chapiteaux dévorés par le vent d'hiver ; nous verrons le temple de notre fenêtre, éclairé par la lune, et il nous paraîtra grandi par l'ombre projetée à ses pieds. Pieux monuments de la religion ancienne, beaux restes de l'art antique, la religion qui vous consacra est abolie, l'art qui vous éleva est perdu, et vous restez debout, derniers témoignages de ces deux forces évanouies. Hélas ! si tu mourais, Charlotte, je ne serais même pas comme ces débris insensibles, je mourrais, je te suivrais, toi qui m'as fait sentir que j'avais une âme ! toi pour qui je me meurs !

Beaux rêves ! et je suis seul ! et cependant je pars ! Italie, Espagne, Amérique, où donc irai-je ? Où est Charlotte ? Charlotte, elle est dans ma pensée, elle me guide, elle se repose sur moi ; c'est sur elle que je bâtis ces brillants châteaux dans le pays des chimères, qui s'écroulent comme un palais de nuages, comme ces villages qu'on voit dans le feu, l'hiver, avec leurs hauts clochers, leurs minarets, leurs obélisques, leurs tombeaux. Partir ; mais où donc trouver le repos ? Apprendre encore ! Quelle fatigue ! J'aime mieux me souvenir !

ENFANTS

Nous aurons deux enfants, Charlotte et moi : un petit garçon, et une petite fille qui s'appellera comme sa mère. Notre fille sera l'aînée de nos enfants. Jolie enfant au beau profil, aux longs cheveux, rêveuse à dix ans ; c'est elle qui soutiendra son frère, elle qui lui enseignera ses premiers pas, ses premiers mots, elle qui recevra ses premières caresses, car nous ne serons pas jaloux de notre fille, n'est-ce pas, Charlotte ? et d'ailleurs notre fils sera si beau !

Gros et jovial garçon, toujours riant, les cheveux en désordre, large poitrine, gros bras ; un garçon bien pris, bien hardi, ne craignant rien dans les ténèbres, aimant le bruit du tambour et de la trompette, jouant sans peur avec les chiens et les chevaux, dormant toute la nuit, jouant tout le jour ; intelligent, actif, déjà passionné, préférant sa mère à son père, aimant autant sa soeur que sa mère. Aimable couple, frais et riant, je vous vois d'avance dans mon coeur.

Eh ! c'est surtout lorsqu'on est père que le printemps est beau, que la poésie est vraie, que la mort est douce : on est représenté sur la terre, quelqu'un reste après vous qui porte votre nom, votre visage, qui vous pare de ses vertus et de ses talents, qui répare votre toit domestique et qui continue vos bienfaits ; c'est alors qu'on peut mourir.

HALTE

Avec elle, ma vie était faite ; chaque instant était pour moi une vie à part, chaque coin de terre était un monde. Avec Charlotte, j'étais un homme simple, un homme heureux. Chaque saison avait pour moi ses plaisirs. L'été, je parcourais avec elle les forêts, les plaines, toute la campagne ; nous nous arrêtions souvent au bord d'un ruisseau, au sommet de la montagne, sur la clairière de la forêt. Faisons halte, dételons nos chevaux, dressons la table sur le gazon ; assieds-toi près de moi, Charlotte ; notre guide s'appuie sur la voiture, et le voilà qui dévore les feuilles politiques, pesant les destins des empires, mettant l'Europe en équilibre, s'émerveillant sur le destin des rois qui s'en vont par les chemins, cherchant un gîte qu'ils ne trouvent pas. Ainsi notre grand politique attend patiemment que le dîner s'apprête pendant que l'enfant joue, que le boeuf rumine, que le chien aboie, que le grillon caché dans l'herbe chante sa chanson de midi, que l'araignée dresse ses filets dorés comme l'arc-en-ciel. Comprends-tu qu'il y eût là du bonheur, Charlotte ?

Charlotte, le bonheur, c'est le repos, c'est ce rêve sans sommeil que nous donne l'ombre ; c'est ce calme à demi bruyant qui n'a rien du calme effrayant des ténèbres ; c'est le mouvement de ce monde invisible qu'on peut rencontrer partout, dans les calices des fleurs, au sommet des arbres, dans le gazon, dans la vigne qui grimpe partout ; la vie avec toi, avec celle qu'on aime, avec la femme qui vous regarde, qui vous sourit, qui vous parle : voilà comme je me faisais mon bonheur.

Et après le repas, après le sommeil, quand l'ombre s'étend dans la plaine, c'est le plaisir de reprendre sa route, d'atteler de nouveau ses bons chevaux reposés, de remonter dans la champêtre voiture ; de se sentir cahoter auprès de celle qu'on aime, d'entendre ses cris d'effroi à la descente, de se rapprocher d'elle pour la mieux rassurer, et de la presser dans ses bras à chaque cahot.

Hélas ! c'est toi qui n'as pas voulu, Charlotte. Mais je pars.

L'HIVER

Et l'hiver nous aurions encore fait de la poésie. C'est un bon temps pour le poète et pour les amants. Il fait froid au dehors, la bise souffle, la neige tombe, le fleuve est arrêté, l'arbre est tout blanc de frimas, la basse-cour est muette ; alors vous vous enfermez avec soin pour faire de l'égoïsme à deux. Que de conditions pour être bien alors ! Vous avez une chambre toute close, des tableaux, des gravures, une large glace pour refléter ton image, Charlotte ; un bon feu de chêne, et à vos pieds un tapis qui représente des fleurs, et autour de l'appartement d'épais coussins, et pour moi un large fauteuil, et à ma droite des parfums, et sur la cheminée des vases antiques, et tout à côté un piano entr'ouvert, et au-dessus du piano des rayons chargés de livres, et des rideaux de soie aux fenêtres, et tout cela éclairé par une lampe d'albâtre ; et au-dessus de toi le buste de notre Shakespeare, le vieux William, qui domine tout ce petit univers ; et alors tu me dis, Charlotte : «Lis-moi quelque chose d'un grand poète de ton pays. - Je vais te lire les vers de Lamartine, Charlotte.»

Et la jeune femme s'apprête à les entendre, elle appuie son joli bras sur le dossier de sa bergère ; elle est tout âme.

«Oui, je te lirai quelque chose de notre poète. Allons au ciel, puisqu'il y est dieu ; quittons la terre, viens, n'ayons plus que les passions des anges, aimons comme les anges, pleurons comme eux : la pièce de Lamartine, c'est l'amour ; toute sa pensée est amour.

«Veux-tu des vers nouveaux, Charlotte ? tu sais tous les autres par coeur.

«Aussi bien il y a révolution dans le monde : la liberté domine tous les autres besoins, la poésie elle-même se tait devant ces grands changements. Soyons justes envers le génie, nous autres simples mortels ; Charlotte, écoute ces vers :

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Le souffle inspirateur qui fait de l'âme humaine
Un instrument mélodieux
Dédaigne des palais la pompe souveraine.
Que sont la pourpre et l'or à qui descend à peine
Des palais rayonnants des cieux ?
 
Il s'abat au hasard sur l'arbre solitaire,
Sur la cabane des pasteurs,
Sous le chaume indigent des pauvres de la terre,
Et couvre en souriant un glorieux mystère
Dans un berceau mouillé de pleurs.
 
C'est Homère endormi, qu'une esclave sans maître
Réchauffe de son seul amour ;
C'est un enfant, chassé de l'ombre de son hêtre,
Qui pleure les chevreaux que ses pas menaient paître,
Et qui sera Virgile un jour !
 
Ainsi, l'instinct caché dans la nature entière
Mûrit pour l'immortalité,
La perle au fond des mers, l'or au sein de la pierre,
Le diamant dans l'ombre où languit sa lumière,
La gloire dans l'obscurité !
 
La gloire, oiseau divin, phénix né de lui-même,
Qui vient tous les cent ans, nouveau,
Se poser sur la terre et sur un nom qu'il aime,
Et qu'on y voit mourir ainsi que son emblème,
Mais dont nul ne sait le berceau !
 
Ne t'étonne donc pas qu'un ange d'harmonie
Vienne d'en haut te réveiller,
Souviens-toi de Jacob ! Les songes du génie
Descendent sur des fronts qui n'ont, dans l'insomnie,
Qu'une pierre pour oreiller !
 
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Ou bien, Charlotte, aimes-tu mieux une élégie ? une prière à l'ange des morts ? Écoute, le vent gronde et soulève en tourbillons la feuille jaunie, écoute ces vers :

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Mon regard s'arrêta fixé sur un tombeau :
Tombeau, cher entretien d'une douleur amère,
Où le gazon sacré qui recouvre ma mère
Grandit sous les pleurs du hameau !
 
Là, quand l'ange voilé sous les traits d'une femme
Dans le Dieu, sa lumière, eut exhalé son âme,
Comme on souffle une lampe à l'approche du jour,
A l'ombre des autels, qu'elle aimait à toute heure,
Je lui creusai moi-même une étroite demeure,
Une porte à l'autre séjour !
 
Là dort dans son espoir celle dont le sourire
Cherchait encor mes yeux à l'heure où tout expire,
Ce coeur source du mien, ce sein qui m'a conçu,
Ce sein qui m'allaita de lait et de tendresses,
Ces bras qui n'ont été qu'un berceau de caresses,
Ces lèvres dont j'ai tout reçu !
 
Là dorment soixante ans d'une seule pensée,
D'une vie à bien faire uniquement passée,
D'innocence, d'amour, d'espoir, de pureté,
Tant d'aspirations vers son Dieu répétées,
Tant de foi dans la mort, tant de vertus jetées
En gage à l'immortalité !
 
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Tant de nuits sans sommeil pour veiller la souffrance,
Tant de pain retranché pour nourrir l'indigence,
Tant de pleurs toujours prêts à s'unir à des pleurs,
Tant de soupirs brûlants vers une autre patrie,
Et tant de patience à porter une vie
Dont la couronne était ailleurs !
 
Et tout cela, pourquoi ? Pour qu'un creux dans le sable
Absorbât pour jamais cet être intarissable !
Pour que de vils sillons en fussent engraissés !
Pour que l'herbe des morts, dont sa tombe est couverte,
Grandît là sous mes pieds, plus épaisse et plus verte ;
Un peu de cendre était assez !
 
Non, non ; pour éclairer trois pas sur la poussière,
Dieu n'aurait pas créé cette immense lumière,
Cette âme au long regard, à l'héroïque effort !
Sur cette froide pierre en vain le regard tombe,
O vertu, ton aspect est plus fort que la tombe
Et plus évident que la mort !
 
.....................................................
 
Et mon oeil, convaincu de ce grand témoignage,
Se releva de terre et sortit du nuage,
Et mon coeur ténébreux recouvra son flambeau !
Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère !
En vain la vie est dure et la mort est amère :
Qui peut douter sur son tombeau ?

Et les yeux de Charlotte se baignèrent de larmes, ses larmes ruisselaient doucement à travers ses jolis doigts. «Assez, assez, me disait-elle ; laisse là notre Lamartine, je ne puis plus pleurer.
«Et puis, reprenait-elle en souriant, attendons que je sois mère, et que j'aie soixante ans, Arthur.»

RETOUR DES CHAMPS

Ce n'est pas que j'eusse refusé du Ciel une famille plus nombreuse. Non, je suis trop heureux d'aimer pour n'avoir pas tendu les bras à chacun de mes enfants ; l'enfance est une bénédiction pour la chaumière. Que de fois le soir, dans notre grand-duché, au milieu d'une ferme située sur les rives de l'Avon aux ondes vertes et froides (la patrie de Shakespeare), n'ai-je pas été témoin des douces émotions du père de famille, quand il revient à l'heure de midi prendre son repas ! Son fils aîné, sur son épaule déjà forte, porte la bèche ; à sa rencontre sa fille aînée, qui déjà sert de mère à sa dernière soeur, pendant que le second fils, impatient d'atteindre son père, se roule vers lui comme une boule animée, et c'est à qui embrassera son père le premier, pendant que la maîtresse de la maison prépare le repas frugal. Hélas ! ces tableaux de plaisir champêtre me font mal ; ils me rappellent cruellement tout le bonheur que j'ai rêvé et que j'ai perdu, ils me rappellent mon isolement dans ce monde, ma tristesse dans cette foule joyeuse, mon oisiveté parmi ce peuple qui travaille. Malheur à toi, Charlotte, je ne suis ni époux, ni père, et c'est toi qui l'as voulu !

L'AUMÔNE

Et toi même, de quels biens tu t'es privée ! Tu ne sauras jamais ce que c'est que le foyer domestique et la royauté de famille, quand une femme est tout pour ceux qui l'entourent, tout pour son mari, tout pour ses enfants ; à ses enfants elle enseigne la bienveillance, l'amour de leurs semblables ; elle leur apprend la prière et l'aumône, elle parle en même temps à leur coeur, à leur esprit, à leur âme. Elle est la providence visible de tout le domaine ; l'oiseau la salue en chantant, le coq se redresse en sa présence, le paon fait la roue, le chien accourt et la flatte, le cheval hennit, le pauvre surtout se sent rassuré, il comprend que dans cette maison hospitalière il va enfin trouver de la bonté et de la pitié pour son indigence ; il s'approche appuyé sur son bâton noueux, et il demande un peu de pain par pitié.

Et voilà les enfants qui le regardent avec compassion et étonnement. L'un ne peut concevoir qu'un homme ait faim, l'autre lui donne son goûter avec un léger soupir de regret, et la mère est heureuse !

C'est que dans une terre surchargée et qui engendre plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir, quand le pauvre entassé sur le pauvre ne trouve plus d'aumônes nulle part, quand la charité est devenue un impôt impérieusement exigé, et avec toutes les peines qu'entraîne l'impôt, il est rare pour le mendiant de trouver une porte qui s'entr'ouvre, une main qui se tende vers lui, un sourire consolateur.

JULIE

Tu m'as dédaigné, Charlotte, et je pars ; cependant ne crois pas que, si je suis seul, je sois condamné à l'isolement par le dédain de toutes les femmes. Non, si j'avais voulu, moi aussi, être inconstant, j'aurais pu l'être ; je te dirai mieux, j'ai voulu être inconstant, mais j'ai reconnu que mon coeur ne le pourrait pas.

Elle se nommait Julie, comme l'Héloïse de Rousseau, elle était fort gentille, jeune, naïve, affable, douce et brune ; c'était une jeune fille sans chagrin, sans ambition, sans projets pour l'avenir, heureuse de tout, d'une fleur, d'un papillon volant dans l'air, d'une chanson rustique ; elle me vit un jour que j'avais encore les yeux humides des pleurs que tu m'avais fait verser.

Elle eut pitié de moi ; elle s'assit sans façon à mes côtés, puis elle me regarda d'un air doux et tendre, et elle me dit mille folies ! que j'étais un rêveur, un mauvais faiseur de châteaux chimériques, une mauvaise tête fantastique, que sais-je ? Elle ajouta que le mouvement c'était la vie, que la joie c'était le bonheur, que c'était un grave contresens d'être jeune et malheureux ; puis elle me parla de sa mère, de son vieux père, de ses travaux commencés, de sa peinture, de ses vers, de ses caprices, et du bal du lendemain, et de la robe blanche qu'elle mettrait, et du ruban, et de la fleur qui parerait son corset ; et elle m'assura que je serais son cavalier toute la soirée, que je dansais bien et avec grâce quand je voulais ; que les femmes seraient belles à ce bal, qu'il y en aurait beaucoup. «Jamais de plus belle que vous, Julie», lui dis-je à la fin.

LA TAVERNE

Je sais bien qu'il y a deux terres pour les voyages : une terre d'industrie et un monde poétique ; la riche Angleterre, le pays de l'opium et de l'essence de roses ; et toi, Amérique, jeune monde, noble berceau de la liberté ! Dans lequel de ces deux mondes dois-je aller pour être plus loin de toi, Charlotte ?

Pour moi, j'aime les cabarets de la joyeuse Angleterre, quand le port est plein de vaisseaux, quand le matelot, après une longue course, baise le rivage adoré. Alors le mouvement augmente, la vie circule, l'or et l'argent abondent, les richesses des deux mondes se heurtent sur le même sol. Vivent l'industrie et le commerce ! Le commerce est le lien des nations ; le commerce est l'ambition de l'homme raisonnable. Oh ! transportez-moi tout à coup, simple armateur, au milieu du désordre de l'arrivée ou de la tristesse du départ ; je vois déjà la maison de l'hôte, sa vieille mère près du foyer de tourbe, sa jeune fille indifférente aux mouvements qui se passent autour d'elle ; tout le ménage de la maison suspendu au plancher, le chien domestique, les bouteilles vides, le poisson fumé en Hollande, la rive dans le lointain, de riches marchands sur le devant de la scène qui comptent de l'or ; tous ces détails qui font un bon tableau flamand, excepté l'homme tourné contre la muraille que vous retrouverez si souvent chez les peintres de Flandre. Oui certes, voilà les spectacles qui attendent mon voyage, voilà les distractions puissantes que je rêve ; et que me faut-il, à moi, pour t'oublier, Charlotte ? Du mouvement, et rien de plus. Le mouvement ? il est en Amérique ou en Angleterre ; il est partout où l'homme espère et travaille ; c'est aussi là que je veux aller...

LE SÉRAIL

Ou plutôt que ne m'est-il donné de descendre sur un vaisseau rapide tout le Bosphore de Thrace ! Que ne puis-je, à l'extrémité de cette nappe verte et transparente, apercevoir dans le lointain ces montagnes bleues chargées de linottières, ces fraîches collines, asile du solitaire, ces minarets dorés, ces temples consacrés au croissant, ces felouques légères, tout ce luxe de l'Orient, tout le repos de cette terre chérie du ciel, toutes ces roses, tout ce sommeil. Constantinople est la ville par excellence, l'ancienne rivale de l'ancienne Rome ; ce n'est que là qu'on sait dormir ; là seulement on sait aimer et être tranquille ; là tout est murmure, tout est prière, tout est fraîcheur ; chaque maison est un sanctuaire habité par de jeunes femmes qui n'appartiennent qu'à leur époux, et qui, parmi les hommes, ne connaissent que lui seul. Que tu me plais, jeune sultane, quand, retirée au fond du harem et mollement couchée sur des tapis de Perse, un enfant suspendu à ton sein, un enfant couché à tes pieds, un enfant devant toi appuyé sur sa nourrice, tu prêtes l'oreille à la lecture des Mille et une Nuits, rêveuse et riante tour à tour, et pensant à part toi que tous les enchantements qu'on te raconte n'égalent pas dans sa réalité tout le bonheur dont tu jouis !

LE NAUFFRAGE

Et je pars ! Adieu. Moins heureux suis-je, hélas ! que le plus pauvre matelot du port que sa femme attend sur le rivage, le coeur inquiet et les yeux en pleurs. Pauvre femme qui consulte l'orage, qui se trouble aux moindres changements du ciel, et qui pense à sa pauvre famille et à son veuvage prochain.

Et moi aussi, je pars pour ne plus revenir.

Fasse le ciel que je ne sois pas errant longtemps dans ce monde inhabité pour moi ! Je préfère à l'exil une tempête favorable qui me brise contre les rochers de la patrie. Et puis, c'est beau, une tempête dans une mer agitée : le vent siffle, la mer gronde, le vaisseau flotte tantôt dans l'abîme, tantôt dans le ciel. Cependant les passagers jettent leurs richesses à la mer, déesse inexorable ! les matelots jurent, le capitaine est calme, les femmes prient : moi seul, ô mer ! je n'ai pas d'or à te jeter ; moi seul je n'ai ni blasphème, ni prière, ni regrets, ni remords : je suis seul.

Adieu, Charlotte.


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