JANIN, Jules (1804-1874) : Le duel en pleine mer, (1828).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (03.03.1998)
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Texte établi d'après l'édition de Petits souvenirs, tome cinquième des Oeuvres de jeunesse publiées par la Librairie des bibliophiles à Paris en 1883.

Le duel en pleine mer
par
Jules Janin

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Ils avaient passé la nuit dans le même hamac. Le même roulis les avait bercés dans leur lit comme une mère attentive berce son jeune enfant pour l'endormir ; à voir ces deux hommes ainsi rapprochés et réunis, personne n'aurait pu dire que le lendemain l'un d'eux devait mourir de la main de l'autre ; cependant telle était, en effet, leur destinée, et à peine le vent frais du matin et le cri des gardes qui se relevaient leur eut-il annoncé l'aurore qu'ils se précipitèrent tous les deux, se préparant à s'égorger avec toute la dignité d'hommes d'honneur.

L'un de ces hommes n'était rien moins que le capitaine du navire ; plein de force et de vie, de cette vie de la mer qui donne aux marins quelque chose de si énergique dans la passion, on voyait aux regards de cet homme que son ennemi était mort s'il était terrassé. Du reste, le sourire était encore sur ses lèvres, son coup d'oeil parcourait encore dans les moindres détails les moindres parties de son navire ; il alla comme à son habitude étudier la boussole, interroger le pilote, donner ses ordres à son conseil, il n'y eut pas un matelot qu'il ne passât en revue, pas une voile qu'il ne fît mettre en ordre : c'était le même homme actif, prévoyant, impérieux, réfléchi ; pourtant avant une heure il allait jouer à pile ou face la vie ou la mort.

Son adversaire n'était pas, comme lui, homme d'épée ; son habit marron, son chapeau de bourgeois, sa cravate élégante minutieusement attachée par un rubis, tout en lui annonçait un jeune homme parisien plus habitué à nos fêtes de chaque jour qu'au spectacle imposant et monotone d'un vaisseau roulant dans la mer. Le jeune homme, à dire vrai, avait l'air soucieux ; mais ce n'était, à tout prendre, que de l'ennui, et, mélancoliquement assis sur le pont, il étudiait encore d'un regard, qui pouvait être le dernier, ce ciel brumeux entrecoupé de nuages, ces flots d'un blanc verdâtre d'où le soleil paraît sortir, ce mouvement actif et silencieux d'une armée de matelots qui, renfermés dans le flanc d'un navire, n'ont plus d'instinct que pour obéir à la voix d'un seul homme. Vous voyez donc que des deux parts le combat était irrévocablement arrêté.

Quand le capitaine eut donné tous ses ordres, il vint sur le pont retrouver son adversaire ; à son premier signe le jeune homme se leva, et, quoiqu'il fût de moindre stature que son ennemi, il n'était pas difficile de voir qu'il avait du coeur, et que lui aussi il avait bien compris que la vie était une amère plaisanterie, un frivole jouet dont il est permis à l'homme de s'amuser ; qu'importe, après tout, que ce jouet soit brisé à la poursuite d'une maîtresse, ou par les fureurs de l'ambition, ou par les plaisirs de la table, ou par les délicieuses et inquiètes émotions d'un duel ?

Justement un calme plat venait d'arrêter le navire ; les premiers rayons du soleil naissant semblaient avoir enchaîné tous les vents, et la voile s'était repliée contre les mâts, comme une robe de gaze se replie sur le corps gracieux d'une jeune fille ; alors tout le navire était venu assister à ces jeux sanglants : on voyait arrêtés sur le pont les plus vieux marins, véritables enfants de la mer, respectables par leur ancienneté et leurs voyages aux lointains pays ; derrière eux s'étaient rangés les jeunes aspirants, avec ces corps fragiles que le travail n'a pas encore endurcis, et ces visages pâles si vivement éclairés par un oeil noir et plein de feu. L'état-major était à côté de son capitaine, comme pour lui servir de témoin dans une circonstance aussi solennelle, et si vous aviez levé la tête, vous auriez aperçu tout au haut des mâts, grimpés sur les cordages, les jeunes mousses au sourire insouciant, qui, le corps penché et prêts à se précipiter dans les abîmes, considéraient avec effroi le premier duel dont ils eussent entendu parler.

Cependant le jeune homme était seul de son côté ; pas un voeu pour lui, pas un battement de coeur en sa faveur, pas même un instant de doute sur ce qui allait arriver de sa personne, tant on était persuadé dans le navire que c'était un acte de folie de vouloir se battre sur un navire de l'État contre son capitaine, quand soi-même on n'était pas marin.

Aussi bien, quand les épées furent tirées, le jeune homme s'aperçut-il qu'il n'était pas sur la terre ferme ; le roulis du vaisseau faisait trembler sa main, et c'était un homme mort si le capitaine, comprenant ce désavantage, n'eût jeté son épée à la mer en demandant ses pistolets. Quand on eut décidé à qui tirerait le premier, un coup se fit entendre, faible et perdu dans le bruit de la marée montante : cependant sous ce faible coup le capitaine venait de tomber ; il était mort comme s'il eût accompli un acte ordinaire de la vie, gourmandant encore un de ses gens dont l'habit était troué.

Quant à son meurtrier, que devint-il ? Au moins, quand vous vous trouvez sous les ombrages riants du bois de Boulogne, ou au milieu des carrières de la barrière d'Enfer, une fois que votre ennemi est mort et que votre honneur est vengé, on vous entraîne loin du champ de carnage, vous fuyez cette odeur de sang, vous laissez aux parrains de la victime le soin de relever son cadavre et d'aller annoncer à sa mère, à son épouse éplorée, qu'elles n'ont plus ici-bas que des larmes à répandre. Mais à bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou ciel autour de vous, une fois votre victime égorgée, il faut la voir mourir lentement, il faut entendre ce dernier râle de la mort, que rien ne peut arrêter ; il faut assister à ces derniers battements d'un corps que la vie abandonne à regret, il faut écouter les planches sonores retentir des derniers efforts de cette horrible agonie ; et quand il n'y a plus ni pouls, ni coeur, ni haleine, quand il ne reste sur cette jeune tête que le dernier et ineffaçable sourire d'une vengeance trompée, alors il faut assister soi-même à ces funérailles du marin, il faut tenir soi-même un morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut prêter main-forte pour jeter dans la mer cet homme, qui naguère sur son léger navire commandait aux vents et à la mer.

Dans quelles angoisses il dut se trouver, ce malheureux jeune homme, quand il vit les flots s'entr'ouvrir, sépulture complaisante au cadavre encore chaud qu'on leur jetait, quand il entendit le canon et les cris plaintifs de l'équipage qui faisait au mort les derniers adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course, tracer de nouveau sur les ondes ce sillon qui s'efface si vite, et qu'il se retrouva seul au milieu d'un épouvantable silence et de ce deuil général dont il était la cause et qu'il lui fallait supporter !


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