HERVIEU, Paul (1857-1915) : Une scène de collège
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (18.02.1998)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 7216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com
http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/

Diffusion libre et gratuite (freeware)

Une scène de collège
par
Paul Hervieu

~~~~

A Jules Renard

I

«Son compte, je le lui réglerai pendant une récréation de midi, avant les congés de Noël !...»

Qui des deux avait, le premier, proféré cette menace ? Était-ce Grutch qui s'était ainsi exprimé à l'égard de Bonchon ? ou bien Bonchon à l'égard de Grutch ? Le propos, d'ailleurs, fut-il seulement tenu à l'origine par celui-ci ou par celui-là ? Quel témoin en aurait-on pu citer ?...

A coup sûr, aucun des élèves les plus notoirement connus au collège de Boulogne pour ne rêver que plaies et bosses, et toujours rôder à l'affût des querelles qui prenaient l'essor. Aucun. Ni l'intraitable coterie des frères Bléhan I, Bléhan II et Bléhan III, de la rue Neuve-Chaussée ; ni le gros nègre Jean, d'Haïti, qui gloussait plutôt qu'il ne parlait à travers l'obliquité de ses dents et qui mendiait sans cesse leurs bouts de suque d'oze à ses camarades ; ni le fils du médecin de Desvres, qu'on appelait P'tit Roux à cause de ses cheveux ; ni le petit Irlandais O'Skill, à tête de mort, rageur jusqu'à se jeter en des crises d'épilepsie ; ni même Lazareff ou plus simplement Azor, le juif polonais de dix-neuf ans, dont le correspondant refusait d'acquitter les frais d'entretien, et que l'administration gardait en gage, bien qu'Azor fumât partout : au dortoir et dans certain endroit de solitude spéciale, et encore en pleine étude, une fois, derrière son pupitre levé, à la barbe du père chose, machin... Un fichu nom aussi, ce professeur-là !

Du moins, l'annonce de ce défi, dont personne ne se prétendait le héraut régulier, se propagea parmi toutes les classes avec une extraordinaire célérité.

Entre les quatre murs des diverses salles où les répliques scolaires avaient seules le droit de retentir à la suite des interrogations des maîtres, la nouvelle toute chaude fit éclore mille chuchotements qui remplacèrent avec une impudence égale le bourdonnement des mouches tuées depuis longtemps par les rigueurs de la saison. Dans les locaux du Moyen Collège, notamment, l'émoi prit une proportion de véritable délire.

Il en résulta, çà et là, plusieurs pensums généraux et des privations de sortie en nombre inaccoutumé.

II

Bonchon, dont la seizième année était juste révolue, appartenait à une excellente famille de la ville, que le commerce héréditaire des combustibles avait avaricieusement conduite à l'aisance. Lui-même, par un curieux phénomène d'atavisme, présentait en quelque sorte l'aspect d'un sac de charbon, avec ses vêtements de tons si foncés, avec sa crinière noire et ses mains perpétuellement sales, avec sa figure assombrie sous la végétation naissante de poils très bruns et sous l'épaisseur des sourcils qui ombraient ses regards déjà ténébreux. Grâce à une veste trop ancienne, qui sanglait le buste en y multipliant des bosses, et un ample pantalon, prématurément transmis par quelque frère aîné, la tournure de Bonchon était aussi large à la base des pieds qu'au sommet des épaules. Un foulard graisseux et fripé semblait fermer son corps en étranglant l'encolure dépourvue de tout linge.

Bonchon était un très bon garçon ; et, d'ailleurs, Grutch, de quelques mois plus jeune, le valait bien sous tous les rapports du caractère.

Celui-ci, originaire de Folkestone, traversait la Manche deux fois par an, depuis sa prime enfance, pour aller embrasser sa mère et rentrer en pension une semaine après. De la meilleure foi du monde, il répondait : «Du diable, si je le sais !» lorsqu'on le questionnait sur la profession des siens. Tantôt il paraissait croire que son père était mort ; et tantôt il exprimait l'espoir d'être autorisé, vers l'époque de sa majorité, à le rejoindre aux Indes.

Grutch, grand et maigre, portait des culottes courtes d'où s'échappaient ses jambes nerveuses dans leurs bas de laine rouge. Il avait un immense col, rabattu et empesé. De cette ouverture jaillissait la tige mince, longue et mobile au bout de laquelle son museau de rongeur était monté. Le front de Grutch fuyait et chaque autre partie de son visage se dirigeait en s'amincissant vers l'extrémité de son nez pointu. Sa chevelure fine, frisée, était blonde, oh ! mais blonde !... Et la vertu colorante d'un bleu tendre se manifestait dans ses yeux telle qu'elle en irisait l'entière surface. Toutefois, les cils du jeune étranger étaient d'une soie très blanche, et ses paupières avaient cette transparence de peau que possèdent les tout petits cochons.

III

D'où provenait le différend entre Bonchon et Grutch ? Ou plutôt d'où ne serait-il pas provenu ?

Grutch était Anglais ; et Bonchon, Français. Le premier était en lettres ; et le deuxième, en sciences. Le sergent à la gymnastique, c'était Grutch. Mais qui était préposé, par la confiance du Principal, au maniement de la cloche pour carillonner les divers appels ? Bonchon !

Évidemment Grutch comptait comme le chef des coureurs aux barres, et constamment Bonchon devenait son prisonnier. Oui ! mais ce dernier jouissait des fonctions honorifiques qui consistent à reporter au net les listes des mises en retenue pour la promenade du jeudi. Et si, par hasard, Bonchon s'avisait d'omettre un nom dans sa copie, on peut hardiment jurer que ce n'était jamais celui de Grutch.

Et puis, quoi ? Eh bien, Grutch était Grutch ; et Bonchon, Bonchon. On voit donc bien qu'il fallait que cette affaire fût tirée au clair, pendant une récréation de midi, avant les vacances de Noël.

IV

... Quand l'heure de se divertir fut arrivée, à la fin de la matinée où la grande nouvelle s'était répandue, aucun des jeux ordinaires ne fut entrepris : ni le cheval-fondu, ni saute-mouton, ni foot-ball !...

La foule des élèves observait curieusement les champions. On s'entretenait d'eux, à voix basse, sans les interpeller. Ceux-ci ne parurent point prendre garde à ces façons. Ils persistèrent à errer négligemment parmi les groupes, engageant la conversation sur des sujets indifférents, comme si de rien n'était.

Et le délai de repos s'acheva ainsi, dans un désappointement universel, sans le moindre incident.

... A midi, le lendemain, l'anxiété du public se traduisit par le même désoeuvrement symptomatique. Et l'attitude respective des personnalités en cause ne se modifia pas davantage.

Cette situation pouvait-elle durer ? Non ! Alors le remède indiqué était d'avertir charitablement les intéressés. Bon ! O'Skill se chargea d'agir avec énergie à l'égard du représentant de l'île-soeur ; et les trois frères Bléhan furent délégués auprès de leur concitoyen boulonnais, pour lui déclarer ce qu'on attendait de lui.

Dans le premier tête-à-tête aussi bien que dans le second rassemblement, on débattit longtemps avec l'éloquence des mots et celle des gestes. La discussion ne se termina, de part et d'autre, que sur les réclamations prématurées et fébriles des spectateurs. Dès qu'ils revinrent en arrière, Bléhan II et Bléhan III furent très entourés. Pour O'Skill et Bléhan I, retirés ensemble intraitablement à l'écart, ils se communiquaient des appréciations cordiales mais sérieuses, à en juger par leurs mines.

Sur ces entrefaites, Bonchon et Grutch avaient commencé à se promener, en sens inverse, suivant toute l'étendue de la cour. Contemplant avec fixité leur ligne de bitume parallèle, ils ne distribuaient aucun regard ni entre eux ni de quelque côté que ce fût. Bonchon allait, les mains plaquées sur les poches de ses chausses comme s'il eût craint de laisser fuir par ces fentes un des morceaux de charbon dont il semblait bâti. De temps en temps, Grutch s'occupait très gravement à parcourir une série d'espaces à pieds joints, par des bonds saccadés de kanguroo, en remuant sa tête minuscule qui reniflait la brise...

Ah çà ! dans un pareil moment, à quoi songeaient donc Bonchon et Grutch ?... Si, du moins, ils eussent échangé quelques invectives ou contracté leurs traits par une expression d'hostilité mutuelle, la galerie eût peut-être prouvé plus indulgemment sa patience... Mais nul signe précurseur de bonnes dispositions, ni chez Grutch ni chez Bonchon ! Sans le moins du monde réussir à les échauffer, les ardents rayons de quatre-vingt-six paires de prunelles convergeaient vers eux !...

A la longue, des attroupements, dont quelque énergumène était le centre, se formèrent aux quatre coins de la cour. Les plus surexcités étaient Azor et Jean. Pour écouter tour à tour ces brillants péroreurs, les petits franchissaient la distance dans un galop diagonal. Le Haïtien avait mis à nu son bras noir pour y indiquer la place où l'avait mordu jadis un chien de Port-au-Prince «g'and comme un lion» ; et afin de mieux faire comprendre comment il avait terrassé ce fauve domestique, Jean se démenait dans une espèce de bamboula dont l'énergie stupéfiait son entourage. De son côté, le Polonais décrivait l'héroïque contenance qu'un de ses oncles avait su opposer aux violences d'un seigneur lithuanien ; et il faisait le simulacre de se décocher à lui-même cent coups de poing dans la face sans y laisser tressaillir un muscle ni même cligner.

... Tout à coup, le Principal apparut sur le perron de son cabinet ; et, par des gestes sévères et démonstratifs, il rappela à la réalité Bonchon qui se précipita sur la corde de la cloche, en s'efforçant de racheter son inexactitude par sa vigueur.

Cette fois, tout le personnel des élèves murmurait en réintégrant les salles de travail...

V

... Et cette inaction décevante continua pendant près d'une semaine.

A midi, s'interdire les jeux quotidiens, séjourner dans l'atmosphère gelée, sans autre mouvement que celui de battre la semelle, vous l'avouerez, c'était intolérable.

Les moyens suprêmes furent résolus.

Au nom de l'honneur national, les Boulonnais conjurèrent Bonchon de se décider. P'tit Roux alla même jusqu'à offrir sa suppléance pour la lice. Mais, s'apercevant que sa proposition était sérieusement examinée par quelques-uns, il ajouta :

«Bien sûr, si je n'avais pas cette sacrée écharde au doigt du milieu !...»

Sous l'enseigne adverse, les neuf pensionnaires anglais relancèrent Grutch, par l'organe du grêle O'Skill, qui s'évertua à rendre engageant l'aspect rigide de son teint d'ivoire.

Azor et Jean profitèrent de ce que leur naissance exotique les dégageait des réserves du patriotisme, en adoptant l'excellente voie des injures. Ils glissèrent successivement dans l'oreille de Bonchon et de Grutch, que l'un était lâche comme tous les Français et l'autre comme tous les Anglais.

Ce dernier procédé réussit. Bonchon et Grutch répétèrent, presque simultanément, la phrase populaire dans le collège : «Soit ! Le compte sera liquidé avant les congés de Noël !...»

Au reste, c'était peut-être la première fois qu'ils la prononçaient. Quoi qu'il en soit, le soupir de soulagement fut général.

«Mais quand ça ?... Il n'y a plus que trois jours !...
- Eh bien, demain !...
- Pourquoi pas aujourd'hui ?...»
Sans accord préalable, instinctivement, Grutch riposta : «No !» et Bonchon fit : «Non !»
«Allons, pour demain !» concédèrent Azor, Jean, P'tit Roux, O'Skill, les frères Bléhan et leurs soixante-dix-neuf collègues des Grande et Moyenne Cours réunies.

Mais, comme par un fait exprès, le lendemain, à midi, le terrain du combat était tellement couvert de neige, qu'on interdit aux élèves de sortir. Des clameurs indignées ébranlèrent les cloisons des études. On renversait les bancs. Les parquets tremblaient sous la houle des piétinements.

Le nègre Jean, dont le dos frileux se dressait contre le poêle, conseilla de disposer un emplacement convenable au milieu de la pièce. Le juif Azor, dont le balai s'était si souvent escrimé à Wilna devant le seuil du cabaret de son oncle, se faisait fort de déblayer, dehors, un champ clos, en cinq minutes...

«Bonchon et Grutch, insinuait-il, s'y rendront seuls ; et nous pourrons tous regarder à travers les vitres, en nous alignant par rangs de taille...»

Les pions eux-mêmes, mis au courant de la question, sans opiner précisément, hochaient la tête avec bienveillance, lorsqu'on affirmait qu'il valait mieux en finir tout de suite une bonne fois.

Mais la discussion entre ces systèmes contraires, discussion maladroite s'il en fut, épuisa le laps de temps du loisir.

... Enfin, Dieu merci ! vingt-quatre heures plus tard le dénouement de l'affaire devait arriver !

Les assistants forment une double haie. A chaque bout de l'allée ainsi tracée, chaque adversaire, après l'invitation de ses tenanciers, s'avance, derrière le rempart de ses bras, à la rencontre de l'autre. C'est la volonté de l'orgueil qui manifestement les dirige, malgré la voix de la nature.

Les bas rouges de Grutch s'agitent en de raides enjambées. Bonchon se rapproche plus lentement du but ; et, tandis qu'il se dandine d'un soulier sur l'autre, son impulsion ressemble à celle dont un sac debout et lourd serait mû par un homme de peine.

Bientôt ils se trouvent face à face, muets, effarés comme s'ils cherchaient en vain à comprendre quelque chose de terrible. Un silence mortel règne autour d'eux.

Soudain Bonchon recule d'un pas, Grutch avance d'autant. Bonchon met en mouvement ses bras comme s'il dévidait un écheveau. A son tour, Grutch recule, et Bonchon avance. Lestement Grutch lui darde un talon, puis l'autre, puis l'un, puis l'autre, sur les orteils, et encore, encore, encore !... Bonchon, qui bat en retraite du plus vite que lui permet sa corpulence, commet la faute d'égarer son attention sur la région attaquée. A cette seconde, Grutch l'appréhende de la main gauche par le gilet, et lui imprime en longueur sur le nez quatre phalanges d'une main droite qui sont dures comme des crans de fer.

«Hourra ! Hip, hip, hourra !» entonnent O'Skill et plusieurs voix joyeuses.

Cet enthousiasme grise le jeune Anglais. Sous le choc, Bonchon a été ébranlé. Tout étourdi, il éternue ; son front dodeline, ses narines saignent. Son ennemi, qui a hâte d'en terminer, se rue, le buste ployé, la pointe du crâne en avant...

»Gare, Bonchon !» a clamé P'tit Roux.

A l'instant où Grutch va l'aborder, Bonchon pivote en faisant un collet de l'ouverture d'un de ses coudes, qu'il referme aussitôt que le gibier s'est pris, aveuglément, dans le piège... Les jambes et les bras de Grutch sillonnent éperdument le vide derrière Bonchon qui serre, qui serre, qui serre...

Oh ! les yeux de Grutch, alors ! Leur désespoir jette un éclair bleu, vite éteint par deux larmes ; ses paupières roses se convulsent ; et il pousse un cri si inhumain et si perçant, qu'on jurerait entendre un petit goret imprudemment engagé entre les barreaux d'une palissade.

Mais voilà que le bras libre de Bonchon se met à tourner comme une aile de moulin sous la tempête subite, et qu'à chaque tour son poing s'accroche dans une saillie ou un creux de la figure de Grutch.

Des bravos assourdissants éclatent :
«Hardi, Bonchon ! Hardi, Bonchon !»

Le nègre Jean écume, et de ses lèvres blanches s'échappe un gloussement dont les loups auraient peur. Azor trépigne, en suggérant avec insistance :
«Attention au Principal !...»

Des interpellations ironiques se détournent jusque vers la petite phalange anglaise où O'Skill et ses compatriotes, très loyalement d'ailleurs, marmottent :
«Well ! All right ! Go on !...»

Et, à des intervalles très courts, apparaît au-dessus de l'assistance, comme une balle élastique, la frimousse ronde de Bléhan III qui, trop petit pour voir du second plan, saute sur place. Et sa bouche, sa mignonne bouche de premier communiant, vocifère plus haut que toutes :
«Hardi, Bonchon ! Hardi, Bonchon !...»

... Combien de minutes se sont écoulées ?... Grutch est enfin lâché. Il trébuche, si penché vers la terre que tout le monde tressaille quand, par un soubresaut d'une prodigieuse détente, il se redresse pour se rabattre à la renverse.

Les surveillants, assistés d'Azor et d'O'Skill, transportent dans la loge du concierge, qui se récrie, la victime inanimée.

Déjà Bonchon, sans mot dire, les manches retroussées, se rince le visage à la fontaine. Entre ses semelles, un ruisseau court sanguinolent...

Bléhan I, Bléhan II, Bléhan III, P'tit Roux, l'assaillent de demandes :
«Ça te cuit-il fort, Bonchon ? - Bonchon, que ta flanelle est tachée ! - Tu perds ta cravate !... Tiens, là, Bonchon, tous tes boutons qui déboulinent !...
- C'est surtout la pointe des pieds,» grommelle seulement le vainqueur.

... Un quart d'heure plus tard, Grutch réapparaît, fort congestionné, en tête du cortège qui l'a emporté. Sa démarche est mal assurée. Néanmoins, il se dirige droit vers Bonchon qui, inquiet, se rétablit sur la défensive. Mais Grutch tend aussitôt une main cordiale, dans laquelle Bonchon s'empresse d'apposer ses doigts humides et froids... Ensuite, Bonchon ouvre de nouveau la boucle de son coude gauche et il y insère le poignet de Grutch, dans la place même de l'étau qui venait de servir au vaillant martelage.

Puis ce singulier attelage se met en branle. L'un sautillant comme un kanguroo blessé ; l'autre oscillant, dégrafé, et semant le sol de petits lambeaux de drap, comme perd ses substances un sac crevé qu'on déplace.

Et tous les deux, érigeant leurs faces tuméfiées, très fiers, très amis, ils parcourent vingt-cinq fois le circuit de la cour, bras dessus bras dessous, salués au passage par cet incessant tonnerre d'applaudissements dont leur lutte a d'abord déchaîné l'orage.


retour
table des auteurs et des anonymes