GLATIGNY, Albert (1839-1873) : Prologue représenté pour l'ouverture du théâtre des Délassements-comiques (Direction Hugot et Maillot) le samedi 4 mai 1867 .- Paris : Alphonse Lemerre, MDCCLXVII.- 16 p. ; 18,5 cm.
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (06.III.2001)
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Texte établi sur l'exemplaire de la bibliothèque (Bm Lx : n.c.), recueil factice comprenant aussi Vers les saules, Les Folies-Marigny, Le compliment à Molière.
 
PROLOGUE
représenté pour l'ouverture du théâtre
DES DÉLASSEMENTS-COMIQUES
(Direction Hugot et Maillot)
le samedi 4 mai 1867
par
Albert Glatigny

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PERSONNAGES - ACTEURS.
LES DÉLASSEMENTS - Mmes H. MONNIER.
LE PUBLIC - DUPUIS.
LA RUE DE PROVENCE - COTTIN.
LE VIEUX THÉATRE - M. LOMON.
 
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Un décor quelconque avec des arbres et de la lumière.
Costumes dessinés par André GILL
 
SCÈNE PREMIÈRE.

Au lever du rideau, la scène est vide,
le public entre, regarde à droite et à gauche,
de l'air d'un homme qui n'est pas rassuré sur les choses qu'il voit.

LE PUBLIC.

Enfin ! du jour après la nuit des longs couloirs !
Ils dorment tous ici comme de simples loirs :
Machinistes, pompiers, qu'on prend pour Théramène
Ronflant, son récit fait, pendant une semaine.
Personne à qui parler ! Hé !

Voyant que personne ne répond, saluant.

Merci bien ! Charmant !
C'est le théâtre de la Belle au truc dormant !
Où donc est la princesse, et quel discours magique
Tenir pour rompre enfin ce sommeil énergique ?
Çà ! quelle est cette farce, et pourquoi m'a-t-on fait
Venir, moi, le Public, admirer cet effet
Que produit un théâtre où l'on ne voit personne ?
Vraiment, on s'est moqué de moi, je le soupçonne ;
Soeur Anne, sans rien voir, monte, monte à sa tour !

S'adressant au public de la salle :

Mesdames et Messieurs, que pensez-vous du tour ?
J'estime que l'on est peut-être un peu sans gêne
Au boulevard qui prend le nom du prince Eugène.

 
SCÈNE II.
LES NOUVEAUX DÉLASSEMENTS, LE PUBLIC.
 
LES NOUVEAUX-DÉLASSEMENTS.

Sans gêne ! Pourquoi donc, cher Public ? Les quinquets
De ces tréteaux, qu'hélas ! déjà tu critiquais,
Ne sont pas allumés encore : on emménage.
Pliant sous les fardeaux, les portefaix en nage
Apportent les décors, les malles, les cartons.
Attends ! et tu verras si nous nous écartons
Du programme, et s'il est vrai qu'ici l'on te leurre.
Mais sois plus patient ! ce n'est pas encor l'heure
De lever le rideau sur l'ouvrage important
Dont l'auteur est caché derrière ce portant.
Avant que le chef-d'oeuvre ignoré se meurtrisse
Ou triomphe devant tous, permets que l'actrice
Ajuste ses cheveux postiches, noirs ou blonds,
Et mette, pour cacher sa peur, car nous tremblons,
Du rose à son visage, et transforme en étoiles
Ses yeux, qui tout à l'heure incendieront les toiles
Peintes, où, ce pendant qu'en l'air nous commérons,
On dévide le fil des gais Décamérons !

LE PUBLIC.

Donc, ce n'est pas encor cette heure solennelle
Où, lorsque l'orchestre a joué sa ritournelle,
Le régisseur préside aux hardis casse-cous
De la pièce nouvelle en frappant les trois coups ?

LES DÉLASSEMENTS.

Pas encore.

LE PUBLIC.

Pardon ! C'est que mon montre avance.
Çà ! vous venez ici prendre la survivance
Des vieux Délassements-Comiques, vagabonds
Qu'on a vus, surprenant la ville par leurs bonds,
De quartier en quartier promener leurs pénates ?
S'il vous faut parler franc, jadis vous me peinâtes,
Quand je vous vis quitter l'antique boulevard,
Si français, si vivant, si gamin, si bavard,
D'où les couplets joyeux montaient en folles bulles,
Où près de la Gaîté dansaient les Funambules !

LES DÉLASSEMENTS.

Mais nous y revenons au boulevard aimé !
C'est le même toujours, bien qu'il soit transformé.
Car, ô Paris ! en vain à nous tu te révèles
Jeune, éclatant et riche, et tes maisons nouvelles
Se dressent comme pour un féerique décor :
L'âme du souvenir chez toi palpite encor !
Le vieil esprit gaulois circule dans tes rues,
Tel qu'au siècle où, poussant comme autant de verrues,
Tes bouges démolis étalaient fièrement
Leurs murs percés à jour sous le clair firmament !
Et, joyeux d'abriter sous des corniches sûres
Ses amours qui temblaient dans les vieilles masures,
Le moineau franc, buvant l'air enfin assaini,
Arrive aux toits nouveaux porter son ancien nid !

LE PUBLIC.

Bien que le souvenir du passé s'en exhale,
Vous allez cependant, dans la nouvelle salle,
Créer un genre neuf, et fuir les errements
Suivis jusqu'à ce jour par les Délassements ?

LES DÉLASSEMENTS.

Je n'en sais rien.

LE PUBLIC.

Comment ?

LES DÉLASSEMENTS.

    Nous tentons une épreuve
Et nous aventurons dans une route neuve.
Où nous mènera-t-elle ? On le saura demain,
Selon que le succès nous donnera la main
Ou bien nous tournera les talons. L'Espérance
Nous soutient cependant, et, dans la transparence
Du grand ciel vers lequel nos regards sont tendus,
Nous la voyons, riant des obstacles ardus,
Et sa voix, dominant le fracas de l'orage,
Chante dans notre coeur et nous dit : Bon courage.

LE PUBLIC.

Pourtant, je ne crois pas vraiment que vous puissiez
Faire ce qu'avant vous firent vos devanciers.

LES DÉLASSEMENTS.

Pourquoi pas ?

LE PUBLIC.

   Pourquoi ? Mais parce que d'autres modes
Viennent, qui font trouver les vieilles incommodes,
Parce qu'il faut du neuf, que sais-je moi ?

LES DÉLASSEMENTS.

      C'est vrai.
Mais rien n'est vieux. Le vin pur dont je m'enivrai
Et qui fait, clair et chaud, les destins moins sévères,
Est jeune, et c'est le vin qui brillait dans les verres
Que vidaient nos aïeux en portant des santés !
C'est le même soleil qui vient tous les étés
Réjouir les oiseaux sous les vertes ramures
Et transformer en or les belles moissons mûres ;
Et de la ville aux champs, des chaumes aux palais,
Toujours le même rire a, depuis Rabelais,
Éclaté sur la lèvre en fleur de notre France !
Hélas ! toujours aussi l'immortelle souffrance
A déchiré nos coeurs ! L'homme ne change pas ;
Vers le sentier d'hier il dirige ses pas ;
Eh bien ! pourquoi chercher des routes inconnues
Quand s'ouvrent devant nous les vastes avenues
Que nos pères joyeux suivirent un matin,
Et qui montrent aux yeux ravis un but certain ?
Ayons donc moins d'orgueil ! que le présent relie
L'avenir au passé, que souvent on oublie.

LE PUBLIC.

Le passé des Délass. Ah ! vraiment ! ce boui boui
A son histoire, ainsi que les grands peuples ?

LES DÉLASSEMENTS.

Oui.

LE PUBLIC.

Une histoire, en ce cas, bien souvent équivoque.

LES DÉLASSEMENTS.

Pour qu'il se justifie, attends que je l'évoque.
Parais, ô cher aïeul : ô vieux Théâtre qui
Jadis portas le nom de la grande Saqui !

 
SCÈNE III.
LES MÊMES,
LES DÉLASSEMENTS
DU BOULEVARD DU TEMPLE.
 
LE VIEUX THÉÂTRE.

Madame Saqui ! C'est elle,
      L'immortelle,
Qui, rivale des oiseaux,
Traversait tout éperdue
      L'étendue,
Libre de nos lourds réseaux.
 
Ce fut, cette souveraine,
      La marraine
Qui donna son nom aimé
A ces planches indécises,
      Mal assises,
Théâtre en un soir germé !
 
O souvenirs chers à l'âme,
      Traits de flamme,
Que je vois briller encor !
Ainsi qu'un Théâtre illustre,
      Sous mon lustre
Je garde mon livre d'or !
 
C'est Taigny qui fit jolie
      La Thalie,
Venue en ces lieux nouveaux,
Et voulut que je taillasse
      A Paillasse
Un habit dans Marivaux.
 
Le souvenir me dessine
      Alphonsine
Chantant des couplets en l'air
Sur ces tréteaux où s'amuse
      Une Muse
Chère au drame : Jane Essler !
 
Et combien d'autres encore
      Que décore
Un nom qu'on cite à présent,
Dans mes coulisses aimées,
      Enfumées,
Sont venus en commençant !

LE PUBLIC.

En commençant, très-bien ! mais plus tard ? téméraire !
Alors que le maçon de sa pioche, contraire
A l'immortalité des nobles monuments,
Envoya promener les vieux Délassements,
Que fites-vous ?

LE VIEUX THÉÂTRE.

     J'allai, colportant ma fortune,
Guidé par les rayons de l'étoile opportune,
Visibles pour les gens qui n'ont pas de bandeau
Sur les yeux.

LE PUBLIC.

     Oui, je sais encor : l'Eldorado
Refusa carrément de vous ouvrir sa porte,
Et vous fûtes, poussé comme la feuille morte,
Par tous les changements que Paris opéra,
Échouer, un beau jour, auprès de l'Opéra.

LE VIEUX THÉÂTRE.

Ah ! ce n'était plus moi ! c'était ma fille, alerte,
Secouant les grelots de sa jeunesse verte,
Pimpante, chantonnant, l'oeil émerillonné !
Je l'aimais cette enfant.

LE PUBLIC.

Mais elle a mal tourné.

 
SCÈNE IV.
LES MÊMES, LA RUE DE PROVENCE.
 
LA RUE DE PROVENCE.

Qui ? moi ? j'ai mal tourné ! Comment, cher moraliste,
Qui de tous mes péchés avez grossi la liste ?
Parce que je chantais mes chansons de vingt ans
Dans les beaux décors bleus, où l'azur du printemps
Se mêle aux clairs rayons de l'aurore première !
L'éclair des diamants et la folle lumière
M'ont ébloui, c'est vrai ! Qui ne l'eût pas été ?
Mais j'avais conservé ma native gaîté ;
L'élégance faisait glisser sur mes fredaines
Le spectateur surpris par les notes soudaines
Qui, surgissant du tas poncif des vieux flonflons,
Résonnaient sous l'archet des jeunes violons !

LES DÉLASSEMENTS.

Elle a raison ! pourquoi cette misanthropie ?
L'actrice, que le bout de la lorgnette épie,
Doit-elle être hideuse et vieille ? Non ! montrons
Les lourds cheveux massés sur les plus jeunes fronts,
Et faisons flamboyer, parmi l'accord des lyres,
Les yeux divins, versant dans les coeurs leurs délires !
Le vieux : Cachez ce sein que je ne saurais voir,
Appartient à Tartuffe, et tu le dois savoir,
O Public, toi pour qui nous travaillons sans cesse.
Pourtant n'imitons pas cette pauvre princesse
Qui laissait des crapauds tomber, à chaque instant,
De sa bouche, pareille au corsage éclatant
De la rose de mai, s'ouvrant pure et timide
Dans les parcs idéals où l'on rêve une Armide !
Dans les cadres charmants et riches enchâssons
Les diamants choisis, et que nos échansons
Soient les Amours ailés, pourvu que dans les verres
De Bohême, couleur des fraîches primevères,
Ils ne nous versent pas du vin falsifié.
 
Maintenant, ô Public ! juge : j'ai confié
Mes craintes à ton coeur. Ne sois pas trop rigide,
L'espérance nous couvre encor de son égide,
Laisse-nous-la.

LE PUBLIC.

    Mais je ne demande pas mieux,
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Un classique l'a dit. Courage, je m'installe
Et je m'en vais juger la pièce, de ma stalle.

LA RUE DE PROVENCE.

Mesdames et Messieurs, le prologue est fini,
Nous nous sommes fort mal expliqués en ses rimes.
La raison, poursuivant le poëte impuni,
Cherche des tribunaux pour réprimer ses crimes.

LE VIEUX THÉÂTRE.

Ce théâtre, par nous aujourd'hui rajeuni,
En faveur des succès francs auxquels nous sourîmes,
Voudrait bien qu'on n'allât point tuer dès le nid
Des écoliers encor peu forts en ces escrimes.

LES DÉLASSEMENTS.

Soyez-nous indulgents. Plus tard nous ferons mieux ;
Le rossignol sans plume, égaré dans la haie,
Enchantera demain le bois silencieux.

LE PUBLIC.

Pardonnez-moi de m'être, alors que je m'essaie,
Donné pour vous, Public, sous un masque menteur,
Et veuillez excuser les fautes de l'auteur.


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