Histoires de Lexoviens au XIXème par la classe de 4ème 4 du collège Marcel Gambier de Lisieux.- Programme de Travaux croisés de l'année scolaire 2000-2001 sous la direction de Véronique Lehuédé, documentaliste, Angéla Bogros, professeur d'histoire et Danièle Reberga, professeur de français.
 
Une robe de soie noire
par
Astrid Kyburz, Sonia Ray et Maeva Ray
 
I

Le 31 mai 1869, tandis que les cloches de l'église Saint-Jacques sonnaient vingt-trois coups, une grande flamme s'éleva dans le ciel noir au-dessus de l'usine Longeon, rue Saint Dominique à Lisieux.

Les habitants des maisons voisines, réveillés par les tambours et le clairon se groupèrent près de la halle au blé.

Les pompiers arrivèrent rapidement avec leur citerne à eau tirée par les chevaux mais les flammes s'étaient déjà propagées aux maisons de la rue Petite Couture.

Pendant que les autres pompiers essayaient d'éteindre le feu, Darrybehaute, le capitaine des pompiers, partit escalader le mur de l'usine pour aller sauver des ouvriers qui étaient cernés par les flammes. Ceux-ci se trouvaient dans le loup, cet atelier où l'on dégraissait la laine, et ne pouvaient sortir. Le feu avait sans doute démarré là.

Darrybehaute était de grande taille. Il avait les yeux marron et les cheveux bruns. Son courage et son énergie étaient tellement grands qu'il aurait aimé sauver toute l'usine Longeon et il réussit rapidement à mettre hors de danger les ouvriers prisonniers du feu.

Les carreaux de l'usine en flamme explosaient sous la chaleur intense qui se dégageait. Les poutres incandescentes s'effondraient dans un grand vacarme.

Les pompiers dirigés par leur capitaine déroulaient le grand tuyau pour arroser et éviter la propagation des flammes.

Soudain, Darrybehaute entendit des cris qui venaient de l'atelier sud. Sans hésiter, il s'élança vers le mur enflammé, brisa une fenêtre et pénétra à l'intérieur. Ses camarades entendirent alors dans un bruit sourd le plafond s'écrouler. Très inquiets, ils appelèrent du renfort mais Darrybehaute ressortit rapidement avec les deux enfants Clotu et leur mère. Malheureusement, leur père n'avait pas survécu.

Les infirmiers vinrent chercher la famille Clotu et les emmenèrent à leur charrette pour leur donner les premiers soins. La mère, Henriette, n'avait que des brûlures superficielles. Elle avait trente-quatre ans. Elle était grande et mince. Ses cheveux blonds, dorés comme le blé avaient brûlé dans l'incendie. Son visage était couvert de suie.

Sa fille, Marguerite, n'avait que quelques petites égratignures, quant à son frère, Arthur, il n'avait rien.

Au petit matin, vers cinq heures, les pompiers finirent par éteindre le feu. Il ne restait que des cendres de ce terrible drame...

Quelques jours plus tard, Henriette rencontra Darrybehaute dans Lisieux. Elle l'invita aussitôt à dîner pour le remercier. Le jeune capitaine des pompiers, surpris, ne put refuser cette offre. Le dimanche suivant, il se présenta chez la famille Clotu qui habitait une petite maison, rue des Petites Sœurs des Pauvres. Il frappa à la porte et Arthur accourut pour lui ouvrir : " Maman ! Maman ! Monsieur Darrybehaute est là ! " La mère le pria d'entrer.
- Bonjour ! Vos blessures sont elles guéries ? lui demanda-t-il en souriant.
- Oui, merci. Je vous suis tellement reconnaissante d'avoir sauvé ma famille, s'exclama-t-elle d'une voix très émue.
- Mais… de rien, c'est mon métier, vous savez, répondit-il fièrement.
Asseyez vous, je vous en prie ", dit Henriette en montrant la table à Darrybehaute. Elle avait préparé un repas modeste et pourtant appétissant.

A la fin du repas, tandis que Margueritte partit chercher le dessert que sa mère avait préparé, Yohann proposa à Arthur de venir travailler avec lui comme pompier. Arthur, intimidé, ne savait pas quoi répondre mais il avait très envie d'accepter. Devant leur hésitation, il ajouta : " Si je puis me permettre, cela vous aidera à vivre...
- C'est très gentil de vouloir nous aider, dit Henriette, mais je ne voudrais pas vous déranger.
- Bien sûr... pourquoi ne pas demander à Arthur son avis ? insista Yohann.
- Oui, vous avez sûrement raison.
- Alors, Arthur ? qu'en penses-tu ? demanda gentiment Darrybehaute.
- Je pense que si cela pouvait aider ma famille, je le ferais volontiers, dit-il en regardant sa mère, et puis cela me plairait beaucoup... J'ai tout de même quatorze ans, maman !
- C'est entendu ! " s'écria joyeusement Yohann.

Après cet agréable après midi passé ensemble, ils prirent l'habitude de se revoir.

Quelques mois plus tard, un dimanche après midi, pendant qu'Henriette et Yohann se promenaient le long de la Touques, à Lisieux, ils aperçurent la devanture d'un magasin de couture qui était à vendre.

Pendant une semaine, Yohann pensa que ce serait bien si Henriette et Margueritte pouvaient avoir ce magasin car elles étaient couturières, dans l'usine, avant l'incendie. Il décida donc de passer les voir dans la soirée pour leur demander leur avis.

Elles sautèrent de joie et acceptèrent aussitôt cette proposition de travailler comme couturières. " Mais comment va-t-on payer ? nous n'avons aucun sou de côté, dirent elles ensemble après avoir réfléchi un instant.
- Ce n'est pas grave, je vous avancerai l'argent et vous me rembourserez quand le magasin fonctionnera.
- D'accord ! Nous irons voir demain matin si cela peut se faire, répliqua Henriette qui avait du mal à contenir sa joie.
- Bien sûr. "

Arrivés de bon matin au magasin, ils tombèrent vite d'accord avec son vendeur sur le prix et prirent rendez-vous pour le jour de l'achat chez le notaire. Yohann devait partir travailler, alors il laissa Henriette et Margueritte réfléchir à l'arrangement futur de la boutique.

II

Depuis son ouverture, il y avait trois mois, le magasin fonctionnait à merveille car les clientes venaient les voir, de plus en plus nombreuses. Lorsqu'un jour, mademoiselle Jeanne Longeon, qui n'avait entendu dire que du bien de ces deux couturières, entra.
- " Bonjour Mademoiselle Longeon, dit Henriette surprise et tremblante. Que désirez vous ?
- Bonjour, madame Clotu, je viens pour vous demander si cela vous intéresserait de confectionner ma robe de mariée. Je me marie dans trois mois.
- Bien sûr ! ce serait pour nous un enchantement, s'exclama aussitôt Margueritte.
- Je vous remercie de nous faire confiance, ajouta Henriette.
- Je vous remercie de bien vouloir confectionner cette robe.
- De rien, mademoiselle Longeon, c'est pour nous un grand honneur. Il faudra que nous prenions vos mesures. Quand pouvez-vous revenir nous voir ?
- Demain matin.
- C'est entendu, alors à demain matin, mademoiselle Longeon. " Et la jeune fille sortit.

Dès le lendemain matin, elles revirent Jeanne Longeon, prirent ses mesures et choisirent avec elle un tissu de soie noire avec de la dentelle noire de Courseulles sur Mer pour la robe, et pour la coiffe une très belle dentelle écrue, de la blonde de Caen, qu'elles avaient mis longtemps à trouver parce qu'elles la voulaient parfaite.

Pendant des semaines, elles travaillèrent des heures et des heures, tard le soir. Le tissu était précieux et fragile, difficile à manier et la robe comptait beaucoup de plis et de volants.

Un matin d'avril, la robe presque terminée fut essayée par Jeanne, il ne restait plus que des petites finitions. Mademoiselle Longeon, ravie de leur travail, partit ensuite pour la messe. Deux jours après, la robe de mariée était terminée. C'était une magnifique robe de mariée que la dentelle et les nombreux rubans rendaient merveilleuse. Elles en étaient si fières qu'elles décidèrent de l'exposer en vitrine. Tous les passants s'arrêtaient pour admirer ce chef d'œuvre. Elles devinrent rapidement appréciées et connues dans tout Lisieux . Les grandes dames désormais venaient se faire habiller dans leur atelier de couture.

Le dimanche matin suivant, elles partirent à la messe. Devant l'église, il y avait tous leurs amis qui les félicitèrent pour leur travail.

Vers midi, elles rentrèrent heureuses. Arrivées au magasin, elles constatèrent avec effroi que la serrure avait été enfoncée. Leur regard se porta alors vers la vitrine : la robe avait disparu ! Affolées, elles coururent prévenir la police qui vint sur place constater le vol.

Le soir, Darrybehaute averti, vint les voir. Elles pleuraient et étaient inconsolables. " Si la police ne la retrouve pas d'ici trois jours, nous irons la chercher nous-mêmes ", déclara fermement Yohann en colère.

Elles passèrent une nuit blanche en attendant le lendemain.

III

Trois jours plus tard, la police n'avait rien retrouvé. Darrybehaute s'exclama : " Etant donné que les trois jours se sont écoulés et que les policiers ne nous ont pas donné de nouvelles nous allons la chercher nous-mêmes.
- Mais où la chercher ? demanda Henriette désemparée.
- Je pense… que le voleur l'a emportée loin d'ici pour qu'on ne la retrouve pas. Elle doit être à vendre dans un magasin de Caen ou de Rouen.
- Je suggère qu'on aille plutôt la chercher à Rouen, déclara Margueritte.
- Très bien, nous partirons demain à l'aube mais pour le moment préparons nos affaires et toi, Margueritte, va te coucher ", dit Henriette.

Très tôt, le lendemain matin, tandis qu'ils montaient dans la carriole, prêts à partir, ils furent interrompus par une voix douce qui les interpellait : " Et moi ? vous ne m'emmenez pas ? " Ils furent étonnés en découvrant Arthur. Ils acceptèrent de l'emmener avec eux et partirent.

Le voyage fut long et fatigant. Au bout de quatre heures de route, ils s'arrêtèrent pour déjeuner. Une demi-heure après, ils repartaient. Ils arrivèrent enfin à la périphérie de Rouen, à la nuit tombée. Yohann déclara : " Nous ne trouverons rien à cette heure-ci. Installons nous plutôt pour dormir sur cette petite place. " Ils se couchèrent dans la carriole où ils avaient mis des couvertures et quelques coussins.

Dès le lever du soleil, ils se dispersèrent dans la ville, pour partir à la recherche de la robe dans les magasins. Margueritte s'en alla avec Arthur et Henriette et Yohann allèrent chacun de leur côté.

Ils inspectèrent de nombreuses boutiques mais ne trouvèrent rien. En fin de matinée, ils se rejoignirent pour aller voir dans la dernière boutique. Ils entrèrent et aperçurent le vendeur. " Nous nous marions dans un mois, dit Henriette, et je souhaiterais porter une robe de soie noire, agrémentée de dentelle noire de Courseulles sur Mer.

- Décrivez-la encore un peu que je puisse voir si j'en ai une ", dit le vendeur intéressé. Alors Henriette la décrivit davantage : " Je voudrais une robe ample qui comporte beaucoup de plis et de volants.

- Je pense avoir ce modèle en arrière boutique ", répondit le vendeur satisfait. Il alla voir et revint avec une magnifique robe de mariée exactement comme celle d'Henriette. Elle l'essaya, elle lui allait parfaitement. Darrybehaute demanda : " Mais où avez-vous donc trouvé cette robe ?

- Je l'ai confectionnée moi-même, répondit fièrement le vendeur.

- Vous mentez ! s'écria alors Henriette pleine de rage. Regardez la doublure, près de la taille et si vous voyez une entaille recousue, c'est que c'est nous qui l'avons faite. Cette robe est à nous ! "

- Ils regardèrent tous la doublure, près de la taille... Il y avait bien une entaille qui avait été raccommodée. Darrybehaute s'exclama : " Si vous ne nous la rendez pas tout de suite, nous irons voir la police.

- Non ! Non ! N'allez pas voir la police ", s'écria le vendeur effrayé d'avoir été découvert.

Ils reprirent la robe et repartirent pour Lisieux tellement heureux de l'avoir retrouvée. Yohann dit à Henriette : " Elle vous allait très bien, cette robe. Cela ne vous plairait pas d'avoir la même ?

- C'est une proposition que vous me faites là ?

- Bien sûr, c'en est une, lui répondit-il en la regardant ému et inquiet de sa réponse.

- Alors c'est oui ! " dit elle en lui sautant dans les bras, folle de joie et très émue.

Le lendemain, Henriette livra la robe à Jeanne Longeon qui fut très contente de la revoir.

La semaine suivante, Jeanne Longeon et Henry se marièrent. Henriette fut invitée et en tant que couturière mena le cortège où trônait dans une charrette, le riche trousseau de la mariée.

Au printemps suivant, tandis que les pommiers et les cerisiers étaient en fleurs, Yohann et Henriette profitèrent d'une belle journée ensoleillée, pour célébrer leur union avec leur famille et tous leurs amis.


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