LE ROMAN POLITIQUE


I Résumé du contexte

En 1617, Louis XIII se débarrasse de Concini et relègue sa mère Marie de Médicis à Blois. Il accorde alors sa confiance à Charles d'Albert de Luynes, qui décède en 1621. Marie de Médicis revient alors à la Cour et reprend une certaine influence sur son fils. En 1624, elle fait entrer au Conseil un de ses protégés, l'évêque de Lyon, Armand du Plessis de Richelieu, élevé au cardinalat le 5 septembre 1622. Louis XIII comprend vite que le pays a besoin d'être mené d'une main ferme et il fait de Richelieu son ministre le plus écouté. D'une volonté inflexible, Richelieu lutte à l'intérieur du pays à la fois contre les protestants (d'où le siège de la Rochelle en 1628) et contre la noblesse. En ce qui concerne les protestants, Richelieu dit qu'il ne cherche pas à les convertir, mais seulement à mettre un terme à leur révolte. Quant à la noblesse, il réduit ses pensions, fait démanteler les places fortes et interdit les duels en 1626. "Monsieur", frère du roi et héritier présomptif, participe en 1626 à une conspiration menée contre le Cardinal. L'intrigue, dont Henri de Chalais est le bouc émissaire, est déjouée mais Gaston et ses amis continuent à comploter contre Richelieu. A l'extérieur, Richelieu veille à ce que la Maison d'Autriche (l'Empereur et la Maison des Habsbourg d'Espagne) ne prenne pas trop d'influence en Europe, mais il doit obéir aussi et surtout prendre garde à conserver la confiance de Louis XIII, car comme il le dit lui-même: "Les quatre pieds carrés du cabinet du roi me sont plus difficiles à conquérir que tous les champs de bataille." Quoique jaloux de son autorité, le fils d'Henri IV sait apprécier la valeur et le sens politique de celui qu'il considère comme son meilleur serviteur. A rajouter au tableau: Concini - Marie de Médicis - de Luynes - Armand du Plessis de Richelieu - Henri de Chalois - Gaston d'Orléans

II L'intrigue politique

1. Sa fonction dans le roman

Dans Les Trois mousquetaires de Dumas, la politique permet à la fois à l'intrigue de rebondir ou d'avancer et aux personnages de s'affirmer. Par exemple ( p. 188), où le Cardinal, voulant perdre la Reine, propose au Roi de lui faire porter les ferrets de diamants qu'il lui a récemment offerts, tout en sachant qu'elle les a donnés à Buckingham. Cette situation, très périlleuse pour la Reine, entraîne alors d'Artagnan et ses amis sur les routes en direction de l'Angleterre. Ils auront donc à la fois à sauver l'honneur de leur souveraine et à faire leurs preuves face aux sbires du Cardinal.

2. Les buts politiques des différentes manoeuvres des intrigants

La conspiration
Dans ce roman, il est beaucoup question de conspiration. Par exemple ( p.178-9), où le Roi, apprenant la venue de Buckingham à Paris, est persuadé qu'il y vient "conspirer contre [son] honneur" alors que Richelieu affirme qu'il a un projet "tout politique." ( p. 555), ce sont les quatre compagnons, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, qui sont accusés de conspiration par le Cardinal, qui cependant aimerait les avoir à son service.

Le chantage
Il est également question de chantage, par exemple, lorsque (p.483), Richelieu charge Milady de faire chanter Buckingham grâce aux preuves qu'il détient ou dit détenir afin de compromettre la Reine.

La manipulation
La manipulation est encore une autre manoeuvre très présente dans le roman. Par exemple, Milady, avec Felton, lorsqu'elle est emprisonnée par Lord de Winter et affabule sur Buckingham. La démagogie et la corruption
Les personnages étant prêts à tout pour arriver à leurs fins, certains exploitent la démagogie et la corruption, comme par exemple le Cardinal qui donne un blanc-seing à Milady (p.484-5) en échange de ses bons services. De plus, aucun personnage n'est épargné par ces manoeuvres intrigantes louches car même le héros d'Artagnan s'avilit à cause de la perfidie dont il use avec Ketty (p.381), par exemple.

3. Les serviteurs de l'intrigue politique

Les personnages chargés de mener à bien des missions politiques sont très manichéens. Il y a d'un côté "les méchants" que sont les gardes du Cardinal et surtout ses sbires, représentés par la complicité diabolique de Rochefort et Milady. cf. p.660 " "Recommandez-moi au Cardinal", dit Milady "Recommandez-moi à Satan", répliqua Rochefort. Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent." De l'autre côté, il y a "les bons", c'est-à-dire les mousquetaires du Roi, les femmes proches de la Reine telles que la Duchesse de Chevreuse et Constance Bonacieux et surtout les quatre compagnons, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, qui sont dévoués aux bonnes causes: l'honneur de la Reine ou encore la vie de Buckingham.

4. Les aboutissements des intrigues politiques

Ils sont parfois graves comme par exemple la Reine qui baisse dans l'estime du Roi jusqu'à devenir son "ennemie" (p.187) et souvent dramatiques, par exemple, la déclaration de guerre de l'Angleterre à la France ou plutôt comment des hommes jaloux lient le destin de leur royaume à une intrigue amoureuse. Il y a d'autres exemples de conséquences dramatiques causées par des intrigues politiques: l'assassinat de Buckingham, l'exécution de Milady. Heureusement ce sont toujours "les bons" qui ont le dernier mot (ex.: retour des ferrets en France) grâce aux quatre amis qui caractérisent la justice, l'honneur, le courage face au mal, au mensonge, à la tricherie.

III. VISION DU NARRATEUR

Dans ce roman, comme dans tous les autres romans, le lecteur s'identifie à certains personnages et pas à d'autres. Il se sent près de la Reine et surtout de d'Artagnan. Il considère le Cardinal et ses complices comme des ennemis. L'auteur, Alexandre Dumas, insiste surtout sur les côtés négatifs des personnages. Bien qu'il ne s'appesantisse pas trop longtemps sur les bons ponts des Mousquetaires, le lecteur les ressent fortement. Nous parlerons surtout du Cardinal, de Milady et de Rochefort, que l'on peut appeler le trio infernal, car il y a moins à dire sur les "bons" (la reine, les Mousquetaires, d'Artagnan et Mme Bonacieux).

I. Le Cardinal

Le Cardinal est présenté comme un manipulateur, quelqu'un de haineux, quelqu'un qui désire le pouvoir et quelqu'un de diabolique.

1. Manipulateur On voit à plusieurs reprises qu'il réussit à manipuler le Roi très facilement. Ex. Il persuade le Roi d'organiser un bal sans lui dire que c'est pour confondre la Reine. Quand la reine lui montre les douze ferrets, le cardinal retombe sur ses pieds en faisant croire au Roi qu'il a voulu faire un cadeau à la Reine. p. 695; Le narrateur compare le cardinal au serpent qui a fait succomber Eve au jardin d'Eden, en le qualifiant de "serpent fascinateur".

2. Haineux

p. 181: Le narrateur nous dit ouvertement qu'Anne d'Autriche est poursuivie par la haine du Cardinal". On voit que cette haine pousse le cardinal à accuser la reine et aussi Buckingham. p. 179: Le Cardinal affirme au Roi que "La Reine conspire contre la puissance de son roi." p. 449-450: Le narrateur dit "qu'en humiliant l'Angleterre aux yeux de l'Europe, [le Cardinal] humiliait Buckingham aux yeux de la Reine."

3. Désir du pouvoir

On voit que le Cardinal est bien résolu à disposer des meilleurs moyens pour gagner, pour être au pouvoir car, par deux fois il déclare (p. 516 et 559), que "décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi," en faisant allusion, bien sûr, aux trois Mousquetaires et à d'Artagnan.

4. Diabolique Ce côté diabolique est paradoxal pour un homme d'Eglise et à plus forte raison pour un cardinal. p. 79: Monsieur de Tréville reconnaît que "son Eminence n'est pas sa Sainteté". Ici, on comprend que son Eminence est en fait le contraire de sa Sainteté. Ce jugement est confirmé par les commentaires du narrateur: p. 244 "un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres... il souriait d'un sourire diabolique." p. 695: " un serpent fascinateur" ce qui équivaut à le traiter de Satan.

II. MILADY

Milady est aussi présentée comme un être diabolique, haineux et manipulateur.

1. Diabolique

Ce qualificatif de "diabolique" peut aussi s'appliquer à Milady. Les mousquetaires sont tous d'accord pour le dire: p. 505: Porthos "C'est donc un démon que cette créature?" p. 691: Athos "Vous n'êtes pas une femme ... vous êtes un démon échappé de l'enfer." Le narrateur décrit Milady ainsi: p.607: avec "une joie de démon."

2. Haineuse

On le sait, Milady déteste beaucoup de personnages, mais ses deux pires ennemis sont d'Artagnan et Madame Bonacieux. Elle jure de les tuer tous les deux; elle n'y parviendra que pour cette dernière.

3. Manipulatrice

Milady est manipulatrice dans ce qu'elle fait. Elle manipule Felton, son garde, par sa beauté et son charme. Le narrateur met en avant ce côté de son personnage en décrivant (p. 479) son "indicible expression de duplicité" et en la qualifiant (p. 573) de "terrible enchanteresse."

III Rochefort

On aperçoit Rochefort, qui est alors appelé "l'homme de Meung," dès le début du roman: c'est l'agresseur de d'Artagnan. Comme le Cardinal et Milady, Rochefort est comparée au diable et p. 654, on peut lire que c'est "l'âme damnée du Cardinal." Si l'homme de main du Cardinal parle peu, ce qu'il dit à Milady (p. 660) ne fait que renforcer son caractère diabolique: "Recommandez-moi à Satan."

IV. Dumas a--t-il voulu donner à son roman une portée politique?

Rappel

fils d'un général de la Révolution de 1789, sympathisant de Bonaparte mais pas de Napoléon I en 1806, ruine de la famille en 1814, Dumas refuse d'être séminariste

Les Trois mousquetaires est-il un roman engagé?

Non, son but premier est de divertir. Il ne faut pas oublier que c'est à l'origine un roman feuilleton destiné à distraire les gens en entretenant l'intrigue. Dumas est un total contemporain du XIXe siècle, il naît en effet comme Hugo en 1802. Ce siècle est un siècle raffiné. Ce désir de vie intense qu'offre Les Trois mousquetaires est capable de satisfaire complètement ce siècle, désireux de s'attendrir et de s'enthousiasmer pour le sort des autres et surtout pour un héros typiquement français dont le panache et la générosité attirent la plus grande sympathie.

Peut-on lire Les Trois mousquetaires comme un simple roman historique destiné à augmenter les ventes du quotidien "Le Siècle"?

Non. Même si Dumas s'est tourné vers le roman historique par goût, on peut établir certains parallèles avec son époque, quelques allusions au XIXesiècle. Dumas mêle les événements d'une destinée personnelle à ceux de l'histoire en train de se faire.

Dans les Trois mousquetaires, il défend un système de valeurs: "vraies valeurs". Il y a donc une portée politique engagée. Mais dans quel camp? à "gauche": opposé à la restauration, plus de démocratie à "droite": car le roman défend des valeurs archaïques. L'opinion n'est pourtant pas contradictoire; en effet, ce système tend à la célébration de l'idéal communautaire ("tous pour un , un pour tous") sans hiérarchie de force ni d'intérêt: paradoxe du code aristocratique. en 1830: partisan de la Révolution

Mais contre l'égoïsme de la société moderne. Partisan des valeurs anciennes qui sont progressistes dans le contexte de 1830 ( le règne de l'argent, la dévalorisation de l'homme par le matérialisme ambiant. Tension artistes / bourgeois.)

1832 exil en Suisse après la révolte républicaine 1848 Dumas partagé entre ses convictions républicaines et son amitié pour le Régent.

Dans les Trois mousquetaires, Dumas dénonce le pouvoir de l'argent (M. Bonacieux). Ce pouvoir dans le roman agit sur des êtres négatifs ou simples d'esprit. Pour les romantiques l'argent ne sera qu'un moyen de faire le bien (ex: l'équipement des Mousquetaires nécessite de l'argent, mais c'est pour la défense de la France.)

Dumas, même étant un mulâtre, n'a pas réellement défendu de grandes causes politiques ou sa personne, à part de rares occasions comme lors d'une apostrophe de l'un de ses ennemis sur ses origines "nègres". Il fit cette réponse: "Mon père était mulâtre, mon grand-père était un Nègre et mon arrière-grand-père un singe. Vous voyez, monsieur, ma famille commence où la vôtre finit."

Il est difficile d'apprécier en termes modernes les opinions des écrivains du XIXe siècle

Les différences avec d'autres romans, par exemple James Bond.

Dumas utilise un procédé qui se révèle manichéen dans la construction de son roman. Beaucoup d'ingrédients, dont la politique, servent à distinguer deux groupes de personnages: les bons et les méchants.

Les bons: veulent l'honneur, l'honnêteté, la générosité, l'amitié Les méchants: veulent la diffamation, la calomnie, l'hypocrisie et la corruption.

Dumas se sert de l' histoire comme décor et y ajoute un ingrédient: l'intrigue politique.

Citations de Dumas:
"Il est permis de violer l'histoire à condition de lui faire un bel enfant."
"Qu'est-ce que l' histoire? C'est un clou auquel j'attache mes romans."
En guise de rapprochement suggestif: Ian Fleming, l'auteur de romans mettant en scène James Bond comme dans James Bond 007, Casino Royal (1954), Moonraker (1955) utilise lui aussi des faits politico-historiques comme base d'intrigue.


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