L'EROTIQUE DU COMPLOT DANS LES TROIS MOUSQUETAIRES


Guy Barthèlemy
Saisie informatique par : Estelle Pons, 1ère L1


Le point de départ est assez simple : dans Les Trois Mousquetaires ,le récit est dominé par une logique du complot que l'on peut concevoir comme une forme d'intensification d'un élément absolument constitutif du romanesque c'est à dire l'intrigue. Ainsi le complot serait une forme intensive de l'intrigue il se trouve que le développement de cette logique du complot a un retentissement sur un autre élément constitutif du romanesque qui est le romanesque sentimental ou disons la présence de la femme. Comme disait Eugène Fromentin dans les années 1850 :

"Un roman c'est une histoire de femmes."
C'est cette conséquence que je veux étudier, non pas celle du complot, mais son retentissement érotique et à ce propos, je vais donner au mot érotique, qui est ici un substantif,deux sens.

1/ une érotique,c'est un traitement de cette donnée romanesque qu'est la présence de protagoniste féminin au premier plan.Ceci implique un traitement spécifique de l'érotisme .Alors qu'est-ce que l'érotisme? Ce que j'entends par ce mot c'est d'abord une représentation.plus ou moins abusive et en tout cas suggestive du désir comme élément fondamental de notre relation au monde et comme élément susceptible de générer une rêverie plus ou moins discrètement euphorique.

2/ Ensuite l'érotisme c'est une variation sur la manière dont peut s'opérer très concrètement la rencontre entre le désir et des formes,des incarnations plus ou moins inattendues,plus ou moins troublantes que lui offre la réalité. En la matière, il faut bien avouer que l'inventivité érotique est consubstantielle au genre romanesque avec un bonheur assez variable.Le problème c'est l'interférence entre d'une part,le traitement de la présence de la femme,de l'intrigue sentimental et de l'érotisme et d'autre part,le complot.Il faut partir d'une donnée qui est ici absolument centrale,le roman s'organise autour des femmes et autour de leur place dans les dispositifs qui constituent le complot et, le grand complot ou la multiplicité des complots qui apparaissent dans ce roman les rend d'une certaine manière toutes solidaires.La reine avec le problème de l'infidélité, de l'honneur; .Milady qui est sous le signe de l'espionnage,de la libido,de la vengeance et qui est en gros l'esprit du mal; Madame Bonacieux dont la devise pourrait être "Servir,aimer et mourir." ; Ketty dont la devise pourrait être "Aimer et souffrir." ; Madame de Chevreuse dont la devise serait "Aimer et comploter." C'est très clair,c'est un roman de femmes,c'est un complot de femmes,qu'il s'agisse de femme invisible mais toute puissante (madame de Chevreuse) ou de femme omniprésente avec une présence absolument obsessionnelle,fantasmatique (vous l'avez tous reconnue) c'est Milady. C' est un roman dans lequel Dumas donne deux versions, l'une pathétique, l'autre absolument terrorisante du crédo, de la conviction populaire et romanesque selon laquelle c'est l'amour, le sexe; c'est-à dire la femme qui mène le monde, qui mène l'histoire.

Voilà bien ce qu'on appelle une érotique, au premier sens que j'ai donné à ce terme et c'est une érotique qui est d'ailleurs revendiquée par l'un des personnages : Buckingham dit : " Je fais la guerre pour plaire à une femme. "

Donc l'histoire est entendue comme complot, c'est- à dire comme intrigue, comme roman et bien évidemment de cette manière l'histoire devient le lieu d'élection de la femme. C'est ce que nous dit d'une certaine manière Mr.de Tréville, à la page 256 : " Oh, les femmes, les femmes, s'écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque, tout ce qui sent le mystérieux les charme. "

C 'est de cela qu'il s'agit, les femmes aiment le mystère et elles ont " L'imagination romanesque" . Le roman fait des femmes l'emblème d'un monde qui est dominé par le complot, (c'est là qu'on progresse un peu ), par le divorce des apparences et de la réalité.Et ce divorce va générer un rapport absolument paranoïaque au monde et au désir,( voir à nouveau ce que dit Mr de Tréville page 258 :" méfiez- vous de tous et surtout de votre maîtresse." ) L'aboutissement paranoïaque de cette logique du complot, c'est une maximalisation du soupçon qui peut contaminer même cette valeur romanesque qu'est l'amour.Ce divorce de l'apparence et de la réalité est réinterprété dans un dualisme chrétien qui oppose le corps et l'âme.D'un coté, la beauté sublime du corps et de l'autre, la laideur infernale de l'âme. Avec ceci, on tombe alors sur un stéréotype du démon femelle et ce démon femelle, c'est Milady.Cela est dit de manière très explicite dans un certain nombre d'énoncés comme cette formule synthétique du titre du chapitre 62 où il est question de deux variétés de démons : le démon femelle, c'est Milady tandis que le démon mâle sera d'une part Rochefort mais surtout évidemment le cardinal. Le démon est donc une créature qui a la beauté féminine du corps et la laideur infernale de l'âme. De sorte que Milady est à la fois une " hyper femme " , à la féminité exacerbée et d'autre part une femme problématique puisqu'elle n'accède pas aux émotions spécifiquement féminines, sinon dans un imaginaire idéologique complètement changé, selon lequel une femme ça pleure et Milady dit " Une femme comme moi ne pleure pas, elle se venge !" ( accrochez-vous !)

Ainsi le démon devient la figure du tentateur et cette figure du tentateur sera en même temps qu'un accomplissement romanesque du complot ,un accomplissement érotique de ce complot. Nous retrouvons là nos deux termes, nos deux éléments. C'est le sens du "roman de Milady " c'est à dire ce petit roman enclavé dans les chapitres 49 à 63, quelque chose d'assez important, d'assez massif et monumental et ce n'est pas un hasard si dans ce " roman de Milady " , Milady se heurte à un puritain.

Qu'est-ce qu'un puritain ?

C'est quelqu'un qui vit la chair comme une malédiction et c'est quelqu'un qui a un rapport obsessionnel aux choses de la religion. Donc on va avoir un terrible face à face entre le démon et le prétendant à la sainteté et au martyre.Bien évidemment l' accomplissement de l'oeuvre du démon, c'est la séduction du saint et l'accomplissement du démon, c'est faire de la lutte contre le mal, la recherche du martyre et de la sanctification. L'alibi est l'instrument du mal puisque Milady réussit à convaincre Felton d'assassiner Buckingham. C'est sous cet alibi qu'il pourra devenir un saint, un martyre et venger l'innocence présupposée de Milady. Cela pose un problème au romanesque pour en arriver là puisqu'il va falloir intensifier le versant érotique du roman, sa charge diabolique .Cela va donner lieu à un phénomène intéressant, car dans le même temps,Dumas va constituer l'ambiguïté de Milady .Il est dit sans arrêt qu'elle est à la fois ange et démon, et à tout moment Dumas met de grosses pancartes en disant :

" Attention, cette femme est réellement un démon, elle n'est que superficiellement un ange. "

On a une sorte de tension prudente qui fait que l'on peut dénoncer et réduire l'ambiguïté de Milady . Et comment la réduit-on? En faisant proliférer les comparants animaux: sans arrêt, Milady est non seulement un démon mais un serpent, une vipère, une tigresse, une lionne ( j'en passe et des pires). On désambiguïse au moment où Felton,lui, fait l'épreuve absolument fatale de cette ambiguïté. En la matière, il faut commenter quatre données à propos de la "performance érotico-démoniaque" de Milady.

Premier point : La sublimation de sa beauté dans le chant.
Deuxième point : Il faut étudier la façon dont est prodigué le corps de Milady dans ces chapitres, prodigué aux lecteurs et à Felton
Troisième point : Voir comment Milady manipule de manière sacrilège la religion.
Dernier point : Voir la manière dont elle réécrit, dont elle propose une réécriture romanesque et absolument paranoïaque et délirante de sa propre histoire.

1/ LE CHANT : on sait que le chant a des résonances érotiques parfaitement constituées dans le genre romanesque mais ces résonances sont souvent associées à une épuration de l'érotisme. ( le 19ème notamment est le siècle des grandes cantatrices, voir par exemple la célèbre Grisy ) Ici au contraire, Milady investit tout son pouvoir de fascination érotique dans le chant et elle fait du chant ( et du chant sacré, ce qui est un sacrilège considérable évidemment ) , un instrument de corruption irrésistible : le chant sacré devient un sortilège ( voir page 573 )

" Elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l'étendue et toute la séduction que le démon y avait mis."

Les choses sont claires. Page 576 il est question de l'angélique suavité de la voix de Milady.

2/ LE CORPS DE MILADY : l'intensification de la présence physique de Milady et de sa beauté, beauté qu'elle va théâtraliser dans le cadre de son complot, du complot qu'elle développe face à Felton ( page 580)

" Elle alla se placer devant sa glace et se regarda, jamais elle n'avait été si belle. "

Il y a théatralisation de soi pour soi et accomplissement de la beauté comme si le démon renchérissait sur la beauté de Milady pour lui permettre de mieux séduire ce pauvre Felton. A la page 609, il sera question de la sublime impudeur de Milady et bien évidemment aussi de sa beauté surhumaine : donc, accomplissement de la beauté démoniaque dans une tâche qui est en fait la seule tâche à la mesure d'un personnage comme Milady, c'est-à dire la séduction d'un saint. Il faudrait un peu développer la manière dont sont traitées les références "éroticos-mythologos religieuses", c'est-à dire à une féminité mortelle, les références à Dalila, à Circée et à Judith, trois références que l'on trouve dans le roman. Il faut parler évidemment du strip-tease de Milady à la page 609, ce strip-tease est une véritable scène à faire ; scène extraordinaire c'est-à dire au moment où Milady se met en scène elle-même, exploitant de manière remarquable le pouvoir de fascination de son corps avec la fin de suggestion d'un pouvoir d'édification offerte par son corps :

" Tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d'un scélérat . Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais faites vous moins facilement l' instrument de leurs injustes vengeances. Milady d'un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui couvrait son sein, et, rouge d'une feinte colère et d'une honte jouée, montra au jeune homme l'empreinte ineffaçable qui déshonorait cette épaule si belle. "

Il s'agit de connaître le corps des hommes mais en attendant on peut toujours regarder le corps des femmes, c'est une satisfaction comme une autre. Ce corps qui est offert à travers trois impératifs : "tenez", "voyez", et "apprenez", ce corps par miracle se prête également très bien au dessein et au talent de simulation de Milady, il est question de feinte colère et de honte de jouer. Donc, il y a une fausse fonction d'édification du corps, en revanche il y a une véritable charge érotique du corps qui est souligné par le rythme de la phrase : "ouvrit" , "déchira" , "montra" qui est souligné par la brutalité du geste, "déchira sa robe de batiste", par la brutalité de l'acte aussi, c'est-à dire un acte d'exhibitionniste et une réussite qui est sanctionnée par la complaisance du narrateur et son penchant au féchitisme, au morcellement du corps féminin, lorsqu'il est question de cette épaule si belle . Milady obtient ce qu'elle souhaitait c'est à dire la confusion de l'érotique et du religieux,( voir ce qui est dit à propos de Felton à la page 610 ) on dit que Felton passe rapidement à l'adoration :

" Felton était puritain : il quitta la main de cette femme pour baiser ses pieds."

Cela fait référence à une attitude d'adoration religieuse.

3/MANIPULATION DE LA RELIGION PAR MILADY : la conjonction de l'érotique et du religieux se fait sous le signe de la manipulation sacrilège du texte religieux :on peut se référer au dialogue avec Felton lorsque Milady manipule des références bibliques. Au grand moment du chant cité page 587, on peut ajouter toutes les comparaisons, la manière dont Milady se compare elle-même à Judith.

4/REECRITURE ROMANESQUE, PARANOÏAQUE ET DELIRANTE DE SA PROPRE HISTOIRE : il faut remarquer la manière dont Milady réécrit sa propre histoire inventant une mise en abîme tout à fait spectaculaire du romanesque mais un romanesque grossi d'une manière caricaturale. Elle raconte qu'elle est enfermée dans une maison avec un système, où les personnages apparaissaient, disparaissaient . On a tout un appareil un peu grand guignol, des machineries insensées, un narcotique, un viol . Bref on est dans le registre quasiment sadien et en tout cas mélodramatique des violences inventives et très " High tech " infligées à l'innocence, termes du mélodrame. C'est le récit terrifiant du retournement des apparences, récit qui est censé sanctionner l'interrogation de Felton page 587 :

" Êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers? " et ce récit est là pour donner à posteriori une réponse . Eh bien non ! Milady s'affiche comme l'innocence persécutée, elle est du côté de Dieu et non pas du démon mais nous savons bien que c'est l'envers. Quant à ce récit lui-même, qu'est-ce qu'il sanctionne?

Il sanctionne justement l'union indélébile des fantasmes érotiques et de la fantasmatique du complot puisque dans ce petit récit on a les deux. Union indélébile marquée par l'esthétique de l'inventivité érotique qu'elle soit perverse ou charmante en l'occurrence elle est perverse. Mais il existe dans le roman une contre-épreuve tout à fait charmante, l'érotique perverse de la comploteuse perverse qu'est Milady c'est l'érotique de la reine. Dans ce roman, cette reine qui représente aux yeux de Mr de Tréville l'érotique essentiellement féminine du charme, du mystère et de l'imagination ( propos de la page 205) , allusion à la grande scène du bras à baiser de la page 248 :

"Enfin ,tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie ; d'Artagnan comprit que c'était sa récompense : il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya respectueusement ses lèvres. "

Qu'est-ce qu'il y a à dire à propos de ce passage?

Au corps prodigue, villet souillé de Milady, s'oppose un petit bout du corps de la reine : un bras et une main adorable, c'est à dire une charge érotique qui est à la fois atténuée par la discrétion du marquage érotique de cette partie du corps mais qui est aussi exaltée par l'inventivité que révèle le procédé et par la valeur de récompense qui est donnée à ce baiser. Enfin, un gage érotique qui est esthétisé par le commentaire qui pourrait s'appliquer par exemple à une statue, puisqu'il est question de la blancheur, de la perfection de forme, de ce bras.

Un aspect de la réussite de Dumas c'est qu'il a pu tisser ensemble l'inventivité narrative du complot et l'inventivité fantasmatique de l'érotique dans une belle complémentarité qui manifeste parfaitement celle qui nie le roman et l'intrigue amoureuse ; Dumas inventant pour l'un et l'autre des formes qui exploitent aussi bien le bric-à-brac des stéréotypes littéraires (beaucoup dans les Trois Mousquetaires ) que la richesse de son imaginaire. Cet imaginaire est d'ailleurs marqué par l'époque imaginaire de la femme fatale, de la mangeuse d'hommes qui caractérise ce siècle extrêmement puritain qu'est le 19ème siècle. Le démon femelle, le vertige de l'érotisme, tout ça est très présent dans le 19ème, de même que l'opposition entre la prostituée et la sainte,

"la femme comme il faut et la femme comme il en faut."
dirait Balzac . C'est cette terreur que le roman de Dumas en même temps exalte avec le personnage de Milady et conjure avec cette prolifération des procédures de désambiguïsation: on rappelle sans arrêt que Milady , qui est à certains égards une "super femme " est aussi moins qu'une femme. C'est le côté édifiant des Trois Mousquetaires ; roman de femmes qui montre la différence entre la sainte pathétique et le démon fascinant même si au détour de l'admirable équivoque que fournit le titre d'un chapitre, chapitre dans lequel D'Artagnan passe des bras de Ketty aux bras de Milady, on apprend finalement que :

" la nuit tous les chats sont gris. "


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