DU ROMAN AU FILM


par André LUCAS
Saisie informatique par Nathalie Payen


"L'image est un mot aussi ; un mot qui dit sans être prononcé."

Godard

I- Pourquoi adapter un roman en film ?

Au moment où sort sur les écrans la 25ème version des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas et où Claude Lelouch s'apprête à tourner la unième version des Misérables de V. Hugo, on peut se demander ce qui pousse tant de cinéastes, particulièrement en France, à adapter les romans célèbres avec le risque fréquent de décevoir et lecteurs et cinéphiles.
Deux raisons, parmi d'autres plus complexes, expliquent cela : la première culturelle, la deuxième économique.

    1- La littérature jouit en France d'un prestige tel qu'adopter un roman célèbre, c'est donner au film une CAUTION CULTURELLE, valoriser le cinéma, art populaire méprisé par les lettrés, lui permettre de rivaliser avec la littérature pour devenir un art "noble", le7ème art.
    2- Toute adaptation suscite la curiosité, crée un débat, voire une polémique qui assure souvent le succès commercial du film, même s'il est médiocre. Les spectateurs se pressent : il y a ceux qui veulent vérifier que le film est moins bien que le roman, ceux qui n'ont pas lu le roman mais pourront ainsi le découvrir, les bataillons serrés des collégiens et des lycéens amenés par les professeurs de lettres, ceux enfin qui viennent voir ce dont tout le monde parle.

II-Comment adapter un roman en film ?

En schématisant, on peut dire que pour adapter un roman en film, 3 solutions sont possibles :

1- L'adaptation fidèle.

Le cinéaste, imprégné de l'oeuvre littéraire, suit au plus prés le récit romanesque en proclamant son respect. C'est le cas de Germinal de Berri ou de Madame Bovary de Chabrol qui prétend pouvoir "transcrire au centimètre près le nombre de pas que le personnage a dû faire nécessairement pour aller de la fenêtre à la porte."
Cette solution aboutit en général à un échec pour 3 raisons :

L'adaptation fidèle est donc une mission impossible...

2- L'adaptation libre

Le cinéaste s'inspire du roman dont il suit la trame mais il revendique le droit de le modifier, "d'ajouter quelquefois et souvent effacer", s'attachant à garder la substance de l'oeuvre et non sa littéralité. C'est ce que fait René Clément avec l'Assommoir de Zola quand il filme Gervaise (1955) ou Visconti adaptant le Guépard de Lampedusa.
Cette solution est capable du meilleur quand le cinéaste est un authentique artiste, ce qui est le cas de Clément et de Visconti et ... du pire quand le cinéaste est un tâcheron.
En revendiquant le droit de ne pas être fidèle, le cinéaste retrouve sa liberté de créer avec des images originales, avec un langage neuf, en fait dans un autre langage le récit d'un romancier, exactement comme un musicien compose à partir d'un texte.
On ne se demande pas si L'apprenti sorcier de Paul Dukas est fidèle au récit de Goethe.

3- La transposition.

Le cinéaste a lu l'oeuvre du romancier mais la réécrit entièrement avec de multiples modifications, des scènes inédites, entièrement nouvelles, créant une oeuvre originale.C'est ce que fait Dieterlé en 1939 avec Notre-Dame de Paris, film mille fois supérieur à la plate illustration de Jean Delannoy en 1956. Ainsi pour adapter Madame Bovary, Manuel de Oliveira (jeune cinéaste portugais de 85 ans) a d'abord tiré un scénario du roman de Flaubert, puis demandé à une romancière portugaise d'en tirer un roman se passant de nos jours au Portugal avant d'en extraire un scénario original ce qui donne à l'arrivée un chef-d'oeuvre Val Abraham, film beaucoup plus fidèle à l'esprit du roman de Flaubert que la fidèle et plate illustration de Chabrol.
En fait le problème de l'adaptation d'un roman en film est un faux problème. A tous ceux qui concluent à la supériorité de l'écrivain sur le cinéaste en comparant un chef-d'oeuvre littéraire à sa médiocre adaptation cinématographique, il faut opposer la longue liste des chefs-d'oeuvre du cinéma tirés de médiocres oeuvres littéraires, à commencer par le Barry Lyndon de Kubrick bien supérieur aux mémoires de Thackeray.
Il est de grands créateurs et ... de petits artistes au cinéma comme en littérature, en peinture, en musique. Le Molière du XXe n'est -il pas Chaplin ?


Sommaire, précédent.