LA FOULE ET LE ROMANESQUE DE LA DEGRADATION DANS GERMINAL

-DU PEUPLE A LA FOULE -
2ème partie

par Guy Barthèlemy
Saisie informatique par Nabila Aarsa


Il faut donc maintenant nous demander comment la foule, comme élément du scénario de Germinal19, vient nourrir la problématique de la dégradation et de la déshumanisation dans le roman. N'importe quel lecteur est frappé par le jeu qui se développe dans celui-ci sur les catégories humain / animal, animé / non-animé. Ainsi relève-t-on au moins une soixantaine d'images ou de métaphores zoomorphes appliquées aux mineurs et à la leur vie: elles viennent traduire et renforcer la situation d'exploitation et d'aliénation qui est celle des mineurs, et qui est ainsi radicalisée jusqu'à devenir, littéralement, déshumanisation. Symétriquement, en même temps donc que les ouvriers sont ravalés au rang d'animaux, le Voreux fait lui l'objet d'une métaphore anthropomorphe approximative et complexe (dès la fin du premier chapitre): il est question de son "haleine", de sa "digestion", de sa dévoration20 quotidienne des mineurs, en même temps que les actionnaires (anonymes) cachés derrière la Compagnie du Voreux deviennent

    "(..) le dieu repu et accroupi, auquel ils [= les mineurs] donnaient tous leur chair".
Voici donc un monde dans lequel les ouvriers (les exploités) sont réduits au statut d'animaux, tandis que les possédants (les exploiteurs) sont ramenés à celui de divinité anthropophage, relayés par le monstre lui aussi anthropophage de la mine. A travers le registre du mythe, perceptible dès ce premier chapitre, s'affirme ainsi la représentation d'un monde radicalement barbare21.
Ce sont précisément ces images de la barbarie et de la déshumanisation, et la manière dont le romancier les travaille, reflètant, prolongeant et travaillant les ambiguïtés lexicales et sémantiques que nous indiquions au début de cet exposé à propos du mot "peuple", qui nous intéressent ici.
Tout semble simple au départ: un partage s'établit entre l'inhumanité des uns et le processus de déshumanisation subi par les autres; d'un côté les coupables, de l'autre les victimes. Mais la déshumanisation n'est pas seulement une métaphore pédagogico-militante: elle est utilisée comme élément de description dont tout le roman, à travers la récurrence et la variété des motifs qui l'illustrent, suggère l'absolue pertinence, qui vise non seulement la condition mais l'être (dénaturé) des mineurs. On remarquera à ce sujet que le regard que pose les dominants (les actionnaires - administrateurs), éventuellement via le narrateur, renvoie lui aussi à ce champ de la déshumanisation : Madame Hennebeau et ses invités sortent de chez les Maheu
    "(..) de l'air enchanté dont on sort d'une baraque de phénomènes" (P. 123).
Le narrateur a par ailleurs, dès le second chapitre, en décrivant la promiscuité qui règne chez les Maheu, donné toute sa profondeur au motif de l'animalisation, qui se décline en multiples métaphores zoomorphes et constitue la concrétisation (la thématisation) la plus brutale du thème de la déshumanisation :
    "(..) ils se soulageaient sans honte, avec l'aisance tranquille d'une portée de jeunes chiens grandis ensemble" (P. 33).
Et en ce sens, la scatologie ou pour le moins les notations très crues concernant les basses fonctions corporelles sont le nécessaire devenir, dans le roman, d'un choix naturaliste dans lequel convergent le refus des conventions langagières qui masquent le réel et le grossissement épique des situations - en l'occurrence, la valeur obsessionnelle de la référence au sexe, à l'ordure, qui double la récurrence elle aussi obsessionnelle des métaphores zoomorphes et déshumanisantes.

Il faut maintenant nous demander quelles sont les incidences ou les plans de signification de l'intervention de l'"écriture de la déshumanisation" dans le roman :

    - on peut isoler une incidence philosophico-idéologique: Zola fait intervenir cette écriture de la déshumanisation dans une perspective humaniste, laquelle implique la convocation de références éthiques et un débat sur les conditions d'accomplissement de l'humanité. Ce débat peut conduire par exemple à évoquer un certain nombre de disciplines corporelles qui font référence aux notions d'hygiène, d'intimité et de dignité, à un comportement de sublimation permettant à la pulsion sexuelle de devenir amour - toutes choses dont l'inexistence, l'impossibilité ou le laminage sont en permanence exhibés dans Germinal.
    - On peut isoler une incidence esthétique: cette écriture est dans Germinal l'un des pôles de l'expressivité zolienne, elle relève d'une veine descriptive qui fraye avec l'épique, et qui transforme le peuple des mineurs en "troupeau", en "bétail", qui implique la convocation d'un bestiaire qui permet d'individualiser les protagonistes22 : Jeanlin ressemble à un singe, et la Levaque, comme un chien, a "un mufle aplati aux poils grisâtres" (P. 119).
La littéralisation de la métaphore animale a fonction de provocation23 : elle dénude le caractère radical et insupportable de l'exploitation que subissent les mineurs, dont (car c'est là qu'il faut en arriver) la dénaturation physique constitue l'aboutissement: si les mineurs sont exclus de la prospérité de la société industrielle, ils sont aussi progressivement exclus de l'humanité : la dégénérescence est inscrite dans le patrimoine génétique des Maheu, tous rachitiques, scrofuleux, anémiques, difformes. D'où la valeur emblématique du sein de la Maheude, qu'elle exhibe à tous propos dans le roman, signifiant ainsi son ravalement au rang de bête nourricière dont le corps a pris une forme indécise ou improbable :
    "(..) Etienne regardait fixement ce sein énorme, dont la blancheur molle tranchait avec le teint massacré et jauni du visage24" ( 246).
    "Lentement, d'un air tranquille, elle avait pris à deux mains sa mamelle et la rentrait. Un coin rose s'obstinait, elle le renfonça du doigt (..)" (P. 250).
Cette indifférence comme cette déformation, la Maheude les partage avec les autres femmes de mineurs :
    "(..) et les mères ne se gênaient plus, sortaient des mamelles longues et blondes comme des sacs d'avoine" (P. 177).
Un autre fil permet de faire converger, dans des images expressives, le motif de la promiscuité et celui du corps déshumanisé :
    "On gonflait si fort, dans le tas, que chacun avait une épaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous égayés, épanouis de se sentir ainsi les coudes" (P. 178).
Animalisation, déformation, confusion: on pourrait les rassembler dans l'image synthétique du "grouillement25" (P. 134).

Nous allons maintenant rechercher les images homologiques de la confusion, avant de voir quels liens se tissent entre la déshumanisation, la confusion et la foule. Roman de la dégradation, Germinal est aussi un roman où les motifs de la confusion se multiplient: confusion des terrains vagues (P. 103 et 107), qui suggèrent une sorte de proto-paysage à la mesure de ce monde qui se délite, qui dénature ceux qui l'habitent; mais aussi confusion des lectures (P. 184) et des raisonnements (P. 244) d'Etienne.
Pourquoi dans le roman ce privilège accordé à cette triade animalisation - déformation - confusion? On ne peut le comprendre qu'en revenant à la notion de foule.
C'est dans la foule - c'est à dire dans les scènes de foule - que va s'accomplir l'animalité du "peuple des mineurs", de cette "armée des travailleurs". Si nous citons précisément maintenant ces syntagmes, dont l'orientation sémantique est exactement inverse de celle du mot "foule" dans l'acception que lui donne Le Bon et qu'il prend dans le roman de Zola (où il apparaît une quinzaine de fois), c'est parce que Zola, reprenant en somme les ambiguïtés sémantico-lexicales des mots "peuple" et "barbare", instaure une tension entre les différents devenirs du peuple qu'il suggère :

    - il existe un devenir animal, régressif, que symbolise la foule, et particulièrement la foule féminine. Nous avons vu comment Le Bon associait foule et femme; chez Zola, la foule féminine est une caricature, dans sa violence, dans l'accélération des processus d'animalisation, de la foule masculine). Deux exemples :
    - le défilé des femmes sous l'oeil ébahi de Me Hennebeau, Cécile, Jeanne, Lucile et Négrel (P. 368); le narrateur parle de leur "nudité de femelles"; à la P. 370, il développera une vision type Grand Soir, qui explicitera la portée de ce défilé dans lequel les femmes viennent en tête. Mais surtout nous devons retrouver là le tableau de Delacroix déjà évoqué, et dont l'ensemble de la scène semble constituer une réécriture terrifiante: non plus une allégorie de la liberté, dont la nudité évoque la plastique grecque, mais une foule de "femelles" "aux guenilles montrant la peau nue", avec une mention spéciale pour ces "vieilles, affreuses, [qui] hurlaient si fort que les cordes décharnées de leur cou semblaient se rompre", et qui ressemblent évidemment à des sorcières se précipitant au sabbat.
Non plus un drapeau tricolore, signe du pur élan révolutionnaire vers le Bien démocratique, mais des enfants brandis "ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance", tandis que les hommes eux font d'une "hache" "l'étendard de la bande", qui a "le profil aigu d'un couperet de guillotine" (P. 369).
Non pas la sérénité exaltée des héros révolutionnaires unis dans la geste républicaine, mais des femmes qui hurlent (P. 368 - 369) et des hommes aux "mâchoires de loups" (P. 370).
Quant à la menace de régression, elle est explicitée lorsque le narrateur exploite cette scène de défilé à des fins de représentation du Grand Soir (P. 370), qui rassemble tous les éléments déjà évoqués26 :
    "Oui, ce serai(t) (..) la même cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux monde, sous leur poussée débordante de barbares. Des incendies flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les femmes et videraient les caves des riches. (..) il n'y aurait plus rien, jusqu'au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être".
    - Deuxième scène, qui met mieux en évidence la spécificité féminine: la scène de la castration de Maigrat (P. 389); il y est question de la "sauvagerie" de ces "louves", qui manifestent si bien ce qui est selon Le Bon le devenir ultime de la foule, à savoir: la désinhibition de la pulsion de meurtre. Un meurtre qui en l'occurrence manifeste aussi le lien entre la foule et le déchaînement de la pulsion sexuelle: le fantasme du Grand Soir est un fantasme de viol collectif, et cette effrayante dérision de tribunal que constitue ici le groupe des femmes imagine immédiatement pour Maigrat une mutilation sexuelle - dont l'objet, prenant, dans un renchérissement d'horreur, le relais des enfants "brandis" par leurs mères, devient un nouveau drapeau: la pulsion sexuelle homicide guidant la foule27.
Ce devenir animal et asocial de la foule est illustré par les synonymes du mot "foule" utilisés par Zola: horde, bande, troupeau, loups, barbares, brutes..
Mais il existe aussi un devenir sublime de la foule des mineurs: c'est celui du rêve de fraternité planétaire illustré par l'Internationale (rêve d'un peuple des travailleurs)28, et qui existe déjà en germe chez les mineurs, qui toujours retrouvent la vieille solidarité dans les situations-limites comme la catastrophe du Voreux , et qui sont toujours prêts à aider les "camarades". C'est surtout celui de la réintégration de toutes les couches de la population dans le corps social, grâce à un idéal de fraternité.
Foule ambiguë donc, comme il convient dans un roman dont Zola a dit qu'il était davantage destiné à alerter les dominants, donc à dessiner les voies de divergence entre la catastrophe prévisible et les possibles encore ouverts, qu'à prêcher la subversion. D'où les grandes ambiguïtés des motifs de la foule et de la déshumanisation: tantôt du côté de la peur fantasmatique des possédants, de l'exigence réactionnaire d'ordre, tantôt du côté du grand rêve d'une fraternité planétaire à inventer - car il est clair que l'Internationale, avec la perspective de lutte des classes qu'elle dessine, ne peut satisfaire Zola, pas plus que la charité satisfaite et imbécile des Grégoire ou la mystique religieuse du petit prêtre aux yeux de braise.
Car le roman offre essentiellement des incarnations négatives ou dérisoire de la fraternité - allant jusqu'au paradoxe nihiliste, avec le personnage de Souvarine, qui donne à lire ceci: la foule est certes le lieu de déchaînement de la violence, mais cette violence est celle de l'explosion irresponsable, qu'il importe de prévenir en responsabilisant - donc, en faisant accéder aux lumières de l'esprit - le peuple - pour que, précisément, il devienne réellement peuple et ne soit plus foule..... La violence de Souvarine relève, elle, directement d'une condamnation morale et philosophique, parce qu'elle est planifiée et relève d'une mystique qui conduit à cette situation monstrueuse qu'est la contradiction des fins et des moyens: on n'instaure pas la fraternité en tuant des innocents (en l'occurrence, dans l'attentat du Voreux, des victimes (- des "déjà-victimes").
On ne peut sauver Souvarine, homme sans peuple, renégat, exilé , nomade - bref, personnage qui condense lui aussi de nombreux fantasmes du XIXe siècle; mais on peut sauver le peuple, en le préservant de toute exaltation mystique29 et en le préservant de lui-même, car c'est
    "une force aveugle qui se dévor[e] constamment elle-même" (P. 467).
Si Etienne, représentant ambigu d'un peuple miné par l'atavisme et par l'ambition personnelle, si Etienne le meneur, dans le dernier chapitre du roman, comme Souvarine, attend une régénération de la société de l'intervention d'un
    "envahissement des barbares" (P. 545),
il se range au dernier moment à une solution légaliste, pacifiste et morale, sous l'influence de la Maheude, souvent présentée dans le roman comme l'incarnation du bon sens, qualité qu'une idéologie vaguement populiste prête généralement au peuple; la maheude, grande survivante, devient ainsi l'incarnation du peuple et de ses espoirs "pacifiques" :
    "Oui, la Maheude le disait bien avec son bon sens, ce serait le grand coup: s'enrégimenter tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois le permettraient; puis le matin où l'on se sentiraient les coudes où l'on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques milliers de fainéants, prendre le pouvoir, être les maîtres. Ah! quel réveil de vérité et de justice!" (P. 546).
C'est là que le progressiste Zola se sépare du réactionnaire Le Bon, qui ne voit dans les syndicats qu'une couverture pour la prise de pouvoir violente, infantile et régressive de la foule, dont ils seraient une sorte de bras armé légalisé, tandis que Zola en fait l'instrument pacifique d'assomption politico-social du monde des travailleurs: heureuse intrusion du discours politique dans la fiction, discours qui est présenté, en définitive et quasiment en clausule, comme le seul susceptible de tenir les promesses du titre; Germinal: le bon grain de la lutte pacifique et de la reconnaissance des dominés par les dominants finira par germer....

Roman de la foule et de la dégradation, Germinal est comme un miroir grossissant des obsessions du XIXe finissant. Rien d'étonnant à cela: Zola voulait en faire un roman-témoin, un "roman expérimental", et, le romancier naturaliste oeuvrant résolument dans le champ du réel qu'il observe, il était voué à rencontrer ces obsessions. La rencontre est heureuse: l'esthétique de Zola le vouait à renchérir sur l'obsession, selon la logique qui définit toute obsession: récurrence, répétition, variation, modulation, automatisme (verbal et autre). En somme, c'est peut-être cela la réussite du romanesque de la dégradation chez Zola: la rencontre de l'obsession et du naturalisme dans une écriture mythico-épique qui cheville l'une à l'autre.
Du peuple à la foule: la rencontre des figures de la dégradation (que nous avons traquées) et de la foule illustre l'aboutissement d'une dérive sémantique et idéologique qu'on observe à travers tout le XIXe. Mais au-delà ou à côté de cet impensé idéologique que Zola hérite de son temps, les convictions progressistes du romancier le conduisent à esquisser, après la catastrophe romanesque et comme pour conjurer la menace de l'explosion sociale, dans un dernier chapitre en forme d'épilogue, une voie radicalement différente: celle par laquelle la foule violente des mineurs affamés et avilis par le monstre du Capital pourra redevenir le peuple des travailleurs - c'est à dire aussi la voie par laquelle la société se réconciliera avec elle-même, sous le signe du Peuple français tout entier (car c'est bien de cela qu'il s'agit: de reparcourir à l'envers toute cette "gamme sémantique"). Heureuse époque où l'on pouvait encore croire aux lendemains qui chante; triste époque, où seul le caractère effroyable de la misère justifiait la promotion de l'Espoir comme outils d'interprétation de l'Histoire. Que penserait Zola de la nôtre, qui sans avoir véritablement éradiqué la misère, a dû, pour reprendre l'expression de Marx, renvoyer l'Espoir dans "les poubelles de l'Histoire"?


notes :
19.- Dans quelle catégorie de l'analyse littéraire faut-il ranger la foule chez Zola? Elle ne constitue pas vraiment un thème, parce qu'elle est toujours évoquée à propos d'autre chose qu'elle-même. En l'occurrence, il s'agirait plutôt d'un motif (c'est à dire de l'une des incarnations partielles) qui relève du thème de la dégradation et, dans la dégradation, du sous-thème de l'animalisation.
20.- Comme le souligne G. Gengembre, celle-ci est présente dans l'onomastique: comment ne pas lire, littéralement, la dévoration dans le nom du Voreux?
21.- La perturbation des rapports entre l'humain et l'inhumain, le vivant et l'inanimé comme signe de la barbarie capitaliste du XIXe trouve d'autres incarnations, ailleurs que chez Zola : "Dans les rues les plus animées de Londres, les magasins se serrent les uns contre les autres, et derrière leurs yeux de verre sans regard s'étalent toutes les richesses de l'univers" K. Marx, Introduction à la critique de l'économie politique. J. Baudrillard, qui cite cette phrase, renchérit sur cette analyse et développe ces implications à propos de la société de consommation qui est la nôtre: "(..) nous vivons moins, au fond, à proximité d'autres hommes, dans leur présence et dans leurs discours, que sous le regard muets d'objets obéissants et hallucinants qui nous répètent toujours le même discours (...) celui de notre absence les uns aux autres. Comme l'enfant-loup devient loup à force de vivre avec eux, nous devenons lentement fonctionnels nous aussi. Nous vivons le temps des objets: je veux dire que nous vivons à leur rythme et selon leur succession incessante" (J. Baudrillard, La Société de consommation, 1970; éd. Gallimard, coll. Idées, 1981, P. 18).
22.- En attendant de le plonger dans l'animalité collective et confuse de la foule; voir plus loin.
23.- En l'occurrence, cette provocation procède de deux logiques: la logique esthétique zolienne, qui exploite ce qu'on pourrait nommer l'hyperbole épique, et aussi la latence fantastique de la métaphore; la logique moralo-émotionnelle du scandale, qui fait naître l'indignation et éveille la conscience du lecteur confronté à un monde dans lequel l'homme n'a pas plus de valeur qu'un animal et en arrive, comme Etienne à la fin du chapitre 1, à se considérer comme un "chien": on ne peut aller plus loin dans l'oppression et l'oppression lorsque l'individu, traité comme un chien, en vient à se considérer comme un chien, à se sentir chien.
24.- La fascination qu'éprouve Etienne pour ce sein renvoie à l'importance de la place dans le roman d'un érotisme morbide, dégradé, dégénéré, marqué par le voisinage du désir sexuel et de la crasse (La Levaque), par sa fixation sur des corps déformés (voir la poitrine de la Maheude, la corpulence de la Mouquette) ou immatures (Catherine), sans oublier le spectacle (P. 368 du "milliers de femmes" qui pendant la grève "déboulent" la route de Montsou et exhibent leurs "gorges de guerrières" sous des "guenilles montrant la peau nue" (ces guenilles participant elle-même d'un curieux - et ironique - dispositif érotique: la morbidité se déplaçant ici vers la misère).
25.- Rappelons au passage qu'on parle souvent du "grouillement de la foule"... 26.- A la liste desquels il faut ajouter l'obsession olfactive, l'obsession de la contamination microbienne et du miasme, l'obsession de la "sueur du peuple" pour reprendre les termes de Négrel P. 368) et de sa puanteur animale, avec toute sa force d'expression du péril animalo-barbare, branché sur des fantasmes qu'a brillamment analysés A. Corbin dans son livre Le Miasme et la jonquille : l'haleine des faubourgs est comme l'émanation sournoise et enveloppante du péril barbare.
27.- On notera au passage que Le Bon lui-même déplore dans son livre que l'on ait étudié, au moment où il écrit (1895), uniquement les foules criminelles, objectant pour sa part l'exemple de foules qui avaient été opportunément entraînées par leur meneur (mais toujours dans cet état d'hypnose qui est le leur) vers des tâches louables ou héroïques (si tant est qu'on puisse parler d'héroïsme à propos d'une masse d'individus qui ne disposent plus de leur libre-arbitre...).
28.- Le Manifeste du parti communiste se terminait en 1848 sur cette formule célébrissime: "Prolétaires de tous pays, unissez-vous !"
29.- Le Bon dit que la foule a besoin de / fusionne dans une mystique, peu importe qu'elle soit ou non religieuse.
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