LE ROUGE ET LE NOIR DANS GERMINAL

Exposé magistral

par Madame Christine Dran


Introduction :

A part quelques objets de couleur très particulière (la boîte rose, cadeau de Maheu à la Maheude, objet précieux par sa valeur sentimentale), les deux couleurs dominantes dans le roman sont le rouge et le noir. Ces deux couleurs ont déjà fondé un système romanesque, celui de Stendhal (1830 le Rouge et le noir), Zola va les réutiliser dans Germinal en leur donnant des valeurs nouvelles. Ainsi, pour mieux marquer l'emprise de ces deux couleurs dans son roman, Zola les associe lorsqu'il s'agit d'évoquer le paysage qui sert de cadre à la narration : "La route déroulait ses deux lieux de pavé, qui filaient droit comme un ruban trempé de cambouis, entre les terres rougeâtres"(II, 2), "Et ce village, bâti d'un coup au milieu du vaste plateau, bordé de ses routes noires comme d'un liseré de deuil, n'avait d'autre gaieté que les bandes régulières de ses tuiles rouges, sans cesse lavées par les averses." (II, 3).
Après l'émeute des ouvriers, le paysage se teinte encore de ces couleurs tragiques : "La plaine se noyait sous l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours à coke incendiés au fond du ciel tragique." (V, 6).
Nous analysons d'abord les différentes valeurs que prend la couleur noire, avant d'examiner celle du rouge.

I.- Le noir

Le noir peut d'abord être celui de la nuit, "la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre."(I, 1) dans laquelle marche Lantier au début du roman. Le noir représente alors l'errance, et se trouve associé aux thèmes de la faim, du froid et de la souffrance. Le noir, c'est l'absence d'espoir, l'absence de toute clarté, c'est la nuit de l'exploitation des travailleurs : "Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux seuls flambaient, ainsi que les fours à coke ensanglantant les ténèbres, sans en éclairer l'inconnu." (II, 1).
La nuit peut aussi favoriser les accouplements clandestins des mineurs, signe évident pour Zola d'un retour à l'animalité. (Au contraire, la nuit de la réunion clandestine, elle, sera blanchie par la lune et dominée par la clarté. V, 7).
Toujours au début du roman, c'est le Voreux qui est associé à la couleur noire. Zola souligne ainsi son aspect sinistre de bête noire, inquiétante, dangereuse (I, 1).
Le noir, c'est évidemment le couleur du charbon, l'élément qui envahit le paysage (poussière noire et boue noire). Le paysage se trouve sali par le charbon qui s'infiltre partout (II,2, par exemple). Le charbon tend à tout recouvrir : I, 6 : "Autour des bâtiments, le carreau s'étendait, et il ne se l'imaginait pas si large, chargé en un lac d'encre par les vagues montantes du stock de charbon." La Maheude, lorsqu'elle va quémander du pain chez les Grégoire, va s'engluer dans "la boue noire et collante" ( I, 2), symbole de sa misère et de sa détresse.
Le charbon est aussi ce qui attaque les corps des mineurs : il les enveloppe (I, 4), il marque leur peau d'une marque indélébile (II, 4 : le corps de Maheu), il contribue à transformer les corps des mineurs en les déshumanisent, ainsi la herscheuse "pareille à une maigre fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd." (I, 5), les mineurs devenant des taupes galopant au fond des galeries (III, 5).
Par ailleurs, le charbon attaque les corps, particulièrement les poumons (le père Bonnemort recrache du charbon : I, 1 ; VII, 7). Lorsque Bonnemort crache devant les Grégoire, c'est toute l'exploitation d'une classe sociale qu'il exprime sous leurs yeux.
La couleur noire supporte tout un réseau de connotations, de valeurs symboliques :
- la tristesse : ainsi Etienne, lorsqu'il voit Catherine s'accoupler avec Chaval, s'enfonce-t-il dans la nuit. Les ténèbres marquent ici l'échec l'impuissance et le sentiment de l'erreur (II, 5).
C'est aussi une connotation de souffrance que l'on trouve dans l'expression qui caractérise le père Quandieu : "l'oeil éteint par la tristesse noire d'un demi-siècle de fond." (V, 4).
- la misère : ainsi, quand la grève se durcit, Zola emploie-t-il le terme de "misère noire" (V, 5). L'abandon moral et l'abattement saisissent aussi Lantier caché dans la fosse Réquillart (VI, 1 : "cette nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande souffrance").
Les mineurs révoltés clâment leur misère, Zola ne décrit que leurs yeux et "les trous des bouches noires"(V, 5).
- La peur et le cauchemar : la nuit morne fait peur, (I, 3) et l'agonie souterraine de Catherine fera ressurgir le vieux cauchemar de l'homme noir (VII, 5).
- L'échec : Lantier devenu clandestin est obligé de se réfugier dans la fosse Réquillard, le noir signifiant l'échec de son action révolutionnaire.
D'ailleurs la couleur dominante de la fusillade, c'est le noir, signe prémonitoire de l'échec (différent du cliché révolutionnaire du sang triomphant). Lorsqu'à la fin du roman les mineurs redescendent à la fosse, ils sont replongés dans une atmosphère ténébreuse, signe de leur échec et de leur humiliation (VII, 6) : "on tira la corde du signal pour taper à la viande, la cage se décrocha, tomba dans la nuit."
- La mort : Dans Germinal, la mort semble toujours placée sous le signe du noir. Dès les premières pages (I, 1) le paysage ténébreux apparaît comme un paysage de famine et de mort. Les ouvriers qui passent dans la nuit de décembre forment "un lent défilé d'ombres" (I, 2). Les veines d'extraction du charbon sont chargées de menaces mortelles (I, 4). Et la mine tue, ne laisse ressortir que le cadavre de Chicot "cadavre noir de charbon" ( III, 5 ).
Durant la grève, les ténèbres envahissent les maisons des mineurs, et Alzire meurt de faim dans l'obscurité (VI, 2). On l'a vu plus haut, lors de la fusillade, les morts sont noircis par la boue, Zola n'introduit pas la couleur rouge (VI, 5).
La mine devient ainsi un tombeau, qui ensevelit Etienne, Catherine et Chaval (VII, 5) ; ainsi c'est là aussi que meurt le cheval Trompette "torturé du regret de la lumière" (VI, 5) et le cheval Bataille (VII, 5). L'agonie de Catherine, comme celle de Trompette, sera marquée par un rêve de lumière : "Elle voyait clair, de grandes tâches jaunes volaient devant ses yeux" (V, 7), opposé aux moment de lucidité atroce :"Elle tordit ses mains dans une nouvelle crise de sanglots. -Mon Dieu! Mon Dieu! Qu'il fait noir! " (V, 7).
Ces quelques points permettent de mesurer la négativité de la couleur noire dans le roman : cette négativité se retrouve jusque dans la signification politique du noir, couleur associée, au XIXème siècle, au mouvement anarchiste. Or l'anarchiste, dans le roman, c'est Souvarine, celui qui sabote le cuvelage et qui va provoquer l'inondation mortelle. Toute l'entreprise de Souvarine est placée sous le signe du noir (VII, 2 : "l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait à une fureur de destruction"). L'insensibilité de son coeur est traduite par cette même couleur, ainsi lorsqu'il croise Lantier et Catherine prêts à redescendre au Voreux : "Et Souvarine, immobile dans les ténèbres, suivit du regard Etienne et Catherine, qui entraient aux Voreux" (VII, 2). Et Souvarine l'anarchiste disparaît en s'enfonçant dans la nuit : "Au loin, son ombre diminua, se fondit avec l'ombre. Il allait, de son air tranquille, à l'extermination, partout où il y aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes" (VII, 3) et à la fin du roman, les mineurs toujours opprimés restent des hommes noirs, qui attendent le jour de la révolte : "Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons."(VII , 6) .
C'est la couleur qui sera chargée de symboliser la révolution future.

II.- Le rouge.

La couleur rouge est souvent liée au thème de la violence issue de la souffrance. Le rouge apparaît donc comme une couleur rouge de menaces.
Ce rouge menaçant peut-être celui des feux des fours à coke, signe du malheur des hommes, du travail interrompu et de l'exploitation, visibles dans la nuit (I, 1). La révolte des mineurs va se traduire par le sang de Maigrat (V, 6), le sang des fusillés va rejaillir sur les deux enfants de Zacharie comme un signe de malédiction (les enfants seront ceux qui pourront récupérer la révolte et la violence dans un avenir plus lointain) . (VI, 5 )
Le rouge est ainsi associé aux thèmes de la colère, du ressentiment. Ainsi les colères des femmes enflamment les visages (I, 6 : Philomène et la Brûlé) (I, 6 : Rasseneur et la question du boisage : "la face du cabaretier avait rougi, une émotion sanguine la gonflait" (I, 6) . Lantier est aussi parfois la proie d'une colère inhumaine, ainsi lorsqu'il songe que Chaval a couché avec Catherine : "Il aurait mangé cet homme dans un de ces besoins de tuer où il voyait rouge". (I, 4). Chaque affrontement entre Lantier et Chaval est placé sous le signe du rouge (VI, 3, chez Rasseneur ; VII, 5, dans la mine).
Les valeurs qui sont perceptibles au niveau individuel, entre les personnages, vont se retrouver amplifiées à un niveau macro-structural (la grève, la révolte, la révolution) .
Le paysage : Zola va harmoniser la couleur du paysage avec les différentes étapes révolutionnaires du roman : partie V : la grande marche des grévistes ; partie IV : le jour de la fusillade ; partie VII : le départ de Lantier vers des horizons nouveaux .
Ainsi, la grande marche des mineurs s'effectue dans un paysage enflammé "Mais la bande s'était remise en marche . Cinq heures allaient sonner, le soleil d'une rougeur de braise, au bord de l'horizon incendiait la plaine immense. (V, 4) " .
C'est la première fois que le paysage devient rouge, dans le roman. On retrouve le même accord au chapitre suivant, la connotation révolutionnaire étant encore plus nette : "A ce moment, le soleil se couchait, les derniers rayons d'un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine . Alors la route semblait charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie." (V , 5).
La scène de la fusillade est plaçée sous le signe du rouge (VI, 4 ; VI, 5), mais un rouge déjà affaibli ("le ciel terreux pâlissait, s'éclairait d'une aube rougeâtre", "le vieux Bonnemort venait de paraître [...] droit dans le ciel couleur de rouille") . "Rougeâtre", "couleur de rouille", le ciel reflète déjà l'échec de la révolte . En revanche, à la fin du roman, Etienne part vers Paris porté par l'espoir de la vraie révolution, "celle des travailleurs, dont l'incendie embraserait la fin du siècle de cette pourpre de soleil levant, qu'il regardait saigner au ciel" (VII, 6).
Ainsi, la révolte sociale s'effectue tout au long du roman sous le signe du rouge, les femmes qui s'attaquent aux chaudières de Jean Bart sont "toutes sanglantes dans le reflet d'incendie" (V, 3). Le rêve de la révolte , de la vengeance, est un rêve rouge (IV, 7): "les têtes, vidées par la famine, voyaient rouge, rêvaient d'incendie et de sang".
Le rouge est donc explicitement lié aux idées et aux théories révolutionnaires . La révolution rouge devra tuer le dieu capital, c'est ce qui ressort du discours de Lantier (IV, 7) "On irait là-bas, on finirait bien par lui voir sa face aux clartés des incendies, on le noierait sous le sang, ce pourceau immonde, cette idole monstrueuse, gorgée de chair humaine." La marche des mineurs devient le signe avant-coureur de la grande révolution mondiale (V : 5 : "C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée sanglante de la fin de siècle.") . Le drapeau rouge des insurrections révolutionnaires (février 1948, commune de Paris 1871) se trouve brandi par les femmes insurgées, après la mutilation de Maigrat : ce drapeau associe à la fois la couleur rouge et l'image des têtes guillotinées sous la révolution française : (V, 6) : "La Brûlé alors plante tout le paquet au bout de son bâton ; et ; le portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle le lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes . Des gouttes de sang pleuvaient."
Lorsque la révolte des mineurs échoue, la couleur rouge disparaît presque totalement du roman , pour ne réapparaître que dans les dernières pages du roman, lorsque l'espoir renaît : Lantier quitte Montsou pour s'engager dans la lutte syndicale, rouge "à une révolution prochaine, la vraie, celle des travailleurs, dont l'incendie embraserait la fin du siècle de cette pourpre de soleil levant, qu'il regardait saigner au ciel." (VII, 6).

Conclusion :

Si l'on porte un regard global sur Germinal , il apparaît que chaque couleur a été traitée spécifiquement par Zola .

    - le noir semble chargé de toutes les connotations négatives.
    - le rouge apparaît spécialisé dans l'évocation de la violence individuelle et collective.
Nous avons donc bien affaire à un système binaire, qui recouvre l'ensemble de l'oeuvre, puisque le roman paraît structuré en fonction de ces deux couleurs dominantes :
    le noir : parties I ; II ; VI et VII
    le rouge : parties V ; VI ; + fin de la partie VII
Si le rouge et le noir ont tous deux un sens politique (anarchisme et révolution), Zola semble discréditer la couleur noire de l'anarchisme au profit du symbolisme révolutionnaire en faisant de Souvarine un personnage très "noir" ...
Dans la dernière page du roman apparaît une couleur nouvelle, le vert, avec le thème de la germination présent dans le titre . Seul ce thème permet de réconcilier les trois couleurs, le noir devenant le sol où germe le grain, le rouge représentant la chaleur et le soleil, conditions indispensables pour que surgissent l'espoir et la vie (le vert) .


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