GERMINAL

Roman mythique, roman épique

Roman et écriture du social

(suite et fin)

Conférence de Gérard GENGEMBRE
Maître de Conférences à l'Ecole Normale Supérieure de St Cloud
Transcription faite par Gabriel Legrand et Thomas Le Saux


2.- LE ROMAN ZOLIEN, ECRITURE DU SOCIAL

Tout roman zolien est écriture d'une crise et il prend toujours l'histoire qu'il va raconter (c'est le principe de la tragédie classique), au plus près du déclenchement de la crise. Ce qui permet, des effets de concentration maximum des effets dramatiques. mais la crise chez Zola, est une crise double : c'est une crise au sein de l'individu - c'est une crise au sein du social.
Crise au sein de l'individu : voilà pourquoi Etienne Lantier est un personnage parfaitement zolien, puisque d'une part, il devient le prophète de mineurs et d'autre part, il est sourdement menacé par son hérédité alcoolique. D'où des comportements déviants, d'où des actes fous, d'où des pulsions de meurtre. le personnage zolien est intéressant parce qu'il a une fêlure, mais cette fêlure vient de son hérédité alcoolique. Le frère d'Etienne Lantier, sachant très bien qu'il a une hérédité alcoolique chargée, il ne touche jamais à une goutte d'alccol ; cela ne l'empêche pas de tuer dans une crise de folie, il est hanté parce qu'il est capable, parce qu'il se sait capable de faire, en raison de cette folie congénitale. Donc vous allez avoir la conjonction de cette crise de l'individu qui attend toujours, dans les romans de Zola, pour se manifester, et de la crise sociale qui est cette fois la fêlure du corps social. C'est la grande tendance du XIXème siècle. Dès lors que le roman français, disons pour faire vite, depuis Balzac, a pris à son compte l'ambition de rendre compte de la totalité d'une société, il l'a fait, non pas uniquement dans des intentions descriptives, énumératives, statistiques, il l'a fait aussi pour rendre compte d'une déstabilisation dont les origines variables sont très souvent rapportées à la révolution française. même dans des romans où il n'en est absolument pas question. Tout simplement parce que c'est le référent obligé. Or, de la révolution française, le XIXème siècle, se rend de plus en plus compte qu'elle n'a pas été un événement fondateur ou terminal, mais un événement fondateur inaugurateur de catastrophes, ou de bouleversements à venir. En conséquence, la société française est sourdement travaillée par des germes de discordes, d'affrontements, de révolutions, de guerres sociales. Ce qui vous explique, que le roman français a mis très longtemps à intégrer le peuple au sens moderne, dans le personnel dramatique. c'est qu'en effet, le peuple menace, le peuple est inconnu, et c'est très difficile de rendre compte du peuple, parce que le peuple est un collectif impalpable ; donc, comment faire pour décrire le peuple ?
La première solution, c'est de rendre compte du peuple, dans ses aspects inquiétants mais pittoresques, c'est-à-dire, le peuple marginalisé que l'on appellerait aujourd'hui, en termes marxistes, "le lumpen-prolétariat", en termes humanitaires, le "quart-monde" ; ça c'est des romans type romans feuilletons, à partir des années 1840 ; exemple : Les mystères de Paris d'Eugène Sue, où le peuple, c'est celui des bouges, des bas-fonds, des cafés borgnes, dans lesquels une humanité crapuleuse, faite de prostituées, d'assassins, de souteneurs, de voleurs à la petite semaine, de déclassés et j'en passe..., constitue une image déformée, grossissante du peuple, mais "divertissante", à cause de son langage (c'est dans les mystères de Paris que l'on commence à voir pour la première fois l'argot, dans la langue littéraire), divertissante, parce que objet de spectacle, parce que monstre intéressant. Ca va durer très longtemps, et cela se prolonge jusque dans Les misérables : le roman de Hugo (1862) a tout une part qui récupère cette vision du monde de bas-fonds, mais seulement là où l'art du roman à la Eugène Sue est un roman profondément conservateur, - en dépit de ce que Eugène Sue proclame, dans de grands élans, dans ses dîners mondains, avec sa belle chemise à jabot, entre la poire et le fromage ("mais vous savez, je suis socialiste") ; en dépit de ce que dit Eugène Sue, c'est une vision profondément conservatrice du peuple. Chez Hugo, les mêmes éléments vont servir à mettre en place un peuple, qui, tout en étant pour l'essentiel, un peuple de la marginalité (avec le héros Jean Valjean, le bagnard ; quoi de plus marginal que le voleur condamné au bagne ?), va devenir porteur messianique d'une régénération possible de l'humanité. D'où la mort angélique de Jean Valjean, à la fin.
Donc là, vous avez sur l'espace de 20-25 ans, une véritable mutation, qui est le premier aspect de la prise en charge du peuple dans le roman français. Le deuxième aspect, c'est ce que vous allez avoir, dans des romans contemporains de ceux de Zola, dans des romans comme ceux des Goncourt, Germinie Lacerteux, ça va être la vision, détachée, artiste, d'une population dégradée. Et là, on a quitté la marginalité, parce qu'on va mettre en scène notamment des ouvrières. L'ouvrière comme évidemment représentante d'une double dégradation : dégradation de la féminité et dégradation de l'être humain. donc, il va y avoir de plus en plus de personnages issus du peuple, représentants du peuple, dans le roman ; mais avec des modes de présentation idéologiques qui sont évidemment, disons pour faire très vite, mais je n'aime pas ce mot, réactionnaires ; (ça va plus vite que de dire autre chose !)
C'est là que Zola est capital ; parce qu'il va traiter du peuple dans deux romans : L'assommoir d'abord puis Germinal ensuite. Dans L'assommoir, il va montrer un peuple dégradé par l'alcoolisme, on est dans une vision qui nous rattache au climat dominant ; et dans Germinal, il va nous montrer un peuple dégradé mais où il va y avoir renversement ultime. Mais nous sommes en 1885, vous voyez qu'il faut attendre 1885 pour avoir une représentation littéraire du peuple qui ne soit pas totalement compromise par le regard dévalorisant qui a été le regard dominant dans le roman français jusque là. Et tout ça, à cause des pressions idéologiques de la société française de l'époque. Le peuple est un exclu de la littérature qui a beaucoup de mal à se faire sa place. Et ce thème de l'exclusion du peuple est évidemment un des plus intéressants qu'on puisse déceler dans la progressive constitution du roman de la totalité, dans l'histoire romanesque de la condition ouvrière au xixème siècle.

Débat

Question : Pourquoi Zola n'a-t-il pas envisagé un dénouement plus heureux ?
Réponse : Je répondrais par la chose suivante, il n'existe pratiquement aucun dénouement heureux dans les Rougon-Macquart. c'est une récurrence dans les Rougon-Macquart : c'est le dénouement catastrophique, qui relève d'un autre système obsessionnel chez Zola, qui est l'obsession du nécessaire effondrement des grandes entreprises humaines. Exemple : le triomphe du Bonheur des dames n'est possible que par l'éradication du peuple des petits commerçants. L'histoire du second empire ne peut se terminer que par la catastrophe finale de la Débâcle. Il y a d'abord une raison idéologique à cela. Les Rougon-Macquart, c'est l'histoire naturelle d'une famille sous le second empire. Or, pour Zola, le second empire est un régime éminemment pervers, en raison de ses origines criminelles. Au départ, selon Zola, au second empire, il y a un coup d'état, qui est un viol - viol de la nation. En conséquence, ce régime est maudit, par ses origines, et donc il y a un parallélisme entre l'effondrement nécessaire d'un régime politique fondé sur un viol et les effondrements particuliers à l'intérieur du cycle romanesque des Rougon-Macquart.
Deuxième élément de réponse, c'est une loi de fatalité, qui gouverne les romans de Zola, dans sinon leur totalité, du moins leur très grande majorité. Fatalité, tantôt qui condamne au moins une partie des personnages principaux à la mort, tantôt va entraîner à la mort, un nombre éventuellement considérable de figures du texte. Dans le voreux, par exemple... c'est une loi du roman zolien. ce qui pourrait nous amener à penser que Zola est consciemment pessimiste. d'où lui vient ce pessimisme ? il lui vient de la perspective naturaliste ; j'ai employé le mot de fatalité. Or, qu'est-ce-que c'est que le déterminisme héréditaire chez Zola ? C'est une fatalité laïque, ce n'est pas la fatalité dictée par un destin supérieur aux normes, c'est une fatalité de type biologique, une laïcisation de la fatalité dans l'ordre de l'univers. A partir du moment où la plus grande partie des héros de Zola appartiennent à une famille viciée, dans son sang, par l'alcool, les héros devront connaître, ou participer à, ou déclencher une catastrophe. Voilà pourquoi il ne pouvait y avoir une fin optimiste à Germinal, autre que l'annonce faite par le narrateur, à la fin, d'une germination à venir. L'engloutissement final du voreux avec ses conséquences sanglantes manifeste peut-être un fatalisme... Un fatalisme d'une autre nature, qui est, peut-être, lié à un pessimisme foncier de Zola, l'entreprise humaine retourne finalement à la boue, ou à la cendre.

Question : A quel parti politique se rallierait Zola dans le roman, est-il du côté de Rasseneur ou de Lantier ? socialiste, positiviste ?
Réponse : Zola n'a pas de position politique dans le roman. Il n'est ni du côté de Lantier, il n'est pas non plus du côté de Rasseneur ; pas du côté de Lantier, non pas parce que Zola a peur de se définir politiquement, mais parce que ce n'est pas l'objet du roman. L'objet du roman est de confronter des forces, des jeux de forces, car je disais tout à l'heure, que le monde du capital est divisé en deux : grand et petit capital et le grand capital finit par absorber le petit. Le monde conscient du travail est divisé en tendances contradictoires ; donc Zola est en situation d'observateur du jeu de ces différentes tendances. La position politique de Zola, lorsqu'il écrit Germinal, est celle qu'il a depuis la fin de l'empire, lorsqu'il écrivait dans un journal d'opposition au régime politique : Zola est ré-pu-bli-cain. le mot républicain, à la fin du XIXème siècle, a un spectre large du point de vue de la signification : on peut être un républicain conservateur, avancé, social, extrémiste... etc ça s'est redéfini plus tard. L'évolution de la pensée zolienne, sur le plan politique va dépendre d'un événement, bien plus tardif, par rapport à Germinal, c'est l'affaire Dreyfus, dans laquelle, je le rappelle le mouvement socialiste français, est au départ, extrêmement circonspect. C'est par exemple Jules Guesde, qui dirige le P.O.F. (Parti Ouvrier Français), qui est le parti socialiste le mieux organisé à cette époque : au départ, il considère que ça c'est des histoires au sein de la bourgeoisie, que l'affaire Dreyfus n'a pas à intéresser le mouvement ouvrier.

Question : Quel a été, au fond la fortune et la réception de Germinal ?
Réponse : C'est un roman fondateur, dans la mesure où il va devenir lui-même un roman mythique, totalement mythifié par la mémoire collective, par exemple sous la forme d'une anecdote : je suis originaire du Pas-de-Calais, je connais assez bien le milieu mineur, puisque toute ma famille paternelle et maternelle, a travaillé à la mine ; il y avait dans ma famille, des gens qui étaient pratiquement illettrés, mais qui connaissaient Germinal, de nom et pour qui Germinal était le livre où on avait parlé d'eux. Ils ne l'avaient jamais lu ! nous sommes dans les années, fin 1950, et début des années 60, 80 ans après, Germinal est devenu un texte de référence, qui a joué un rôle énorme quoique difficile à apprécier dans la constitution d'une culture ouvrière en france. Tl n'y a qu'un seul roman avant Germinal qui ait joué un rôle comparable, c'est Les misérables. il a été aussi un ouvrage fondateur dans la mémoire collective française. Jean Valjean est devenu un personnage, un héros mythique de la mémoire collective. Etienne Lantier n'est pas devenu un héros mythique, c'est le roman...


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