EBERHARDT, Isabelle : Le Major ,1903.
suite et fin.

Elle le prit par la main et le guida dans l'obscurité des ruines, vers la petite lumière suspendue à un crochet de fer fiché dans un mur ; une petite lampe de forme très ancienne brûlait, vacillante : une sorte de petite cassolette carrée en fer où nageait dans l'huile une mèche grossière. Sur une petite cour intérieure, deux pièces encore habitables s'ouvraient. Dans un coin, sur un feu de braise, une marmite d'eau bouillait. Un grand chat noir, frileusement roulé en boule, rêvait dans la lueur rouge du feu, avec un tout petit ronron de béatitude.

La femme avait fait asseoir Jacques sur le seuil de la chambre et restait debout devant lui, silencieuse. Jacques lui prit les mains. Les siennes tremblaient et il sentait sa tête tourner délicieusement. De sa poitrine oppressée une douce chaleur remontait à sa gorge, presque étouffante... Jamais il n'avait éprouvé une ivresse de volupté aussi aiguë et il eût voulu prolonger indéfiniment cette délicieuse torture. Mais, sans savoir, il balbutia :

- Mais... qui es-tu donc ? Et comment es-tu ici ?

Elle s'appelait Embarka, la Bénie. Son mari, pauvre cultivateur de la tribu des Achèche, était mort... Elle, orpheline, n'avait plus qu'un frère, porteur d'eau dans les grandes villes du Tell, elle ne savait plus au juste où. Elle, restée seule, s'était laissée aller avec des tirailleurs et des spahis : elle était sortie et avait bu avec eux. Alors, comme personne ne voulait plus d'elle pour épouse, elle s'était réfugiée là, dans la vieille maison de son frère et y vivait avec sa tante aveugle. Pour leur nourriture, elle se prostituait. Maintenant, elle craignait le Bureau arabe... Çà dépendait de lui, le toubib, et elle le supplia de ne pas la faire entrer à la maison publique, de garder son secret. Jacques la rassura... Embarka parlait peu. Son récit avait été simple et bref... Elle semblait inquiète.

Elle quitta Jacques pour aller boucher l'entrée avec des planches et des pierres : parfois, les soldats venaient, la nuit...

Puis, elle revint, et transporta la petite lampe dans la chambre vide et nue : sur la table, une natte et quelques chiffons composaient tout le mobilier. Là, tout à coup, le bonheur, presque celui dont il avait rêvé... Et la vie lui semblait très simple et très bonne.

Embarka, dans l'intimité, était restée silencieuse, discrète, d'une soumission absolue, sans s'ouvrir pourtant. Et cette ombre de mystère dont elle s'enveloppait inconsciemment, loin d'inquiéter Jacques, le charmait. Quand elle le voyait rêver, elle gardait le silence, accroupie dans la petite cour ou vaquant aux travaux de son ménage. Ou bien, elle chantait, et cette voix lente, lente, douce et un peu nasillarde était comme la cadence de son rêve, à lui.

Il venait là, tous les soirs, désertant l'ennuyeuse popote, et la demeure de cette prostituée arabe était devenue son foyer. Lui était-elle fidèle ? Il n'en doutait pas.

Dès le premier jour, elle avait accepté ce nouveau genre de vie, sans une surprise, sans une hésitation. Elle ne manquait de rien. Le soir, les soldats ivres ne venaient plus acheter son amour et le droit de la battre, de la faire souffrir pour quelques sous. Embarka était heureuse.

Au quartier et au Bureau arabe, Jacques constatait beaucoup de progrès. Plus de sombre méfiance dans les regards, plus de crainte mêlée de haine farouche. Et il croyait sincèrement avoir gagné tous ces hommes.

Il y avait bien un peu de négligence, chez eux, à son égard. Ils étaient moins empressés à le servir, moins dociles, désobéissant souvent à ses ordres, et l'avouant sans peur, car il ne voulait pas user du droit de punir.

Jacques était trop clairvoyant pour ne pas distinguer tout cela. Mais n'était-ce pas naturel ? Si ces hommes étaient soumis à ses camarades, jusqu'à l'abdication complète de toute volonté humaine, c'était la peur qui les y contraignait. On était plus empressé à le servir qu'à lui obéir, à lui... Mais on le faisait aussi à contrecoeur. Tandis qu'envers lui, même les services de Rekzi, si raide, si figé, ressemblaient à des prévenances. Même dans la lutte constante qu'il avait à soutenir contre la mauvaise volonté des indigènes qui ne voulaient pas suivre ses prescriptions, ni surtout améliorer leur hygiène, Jacques avait emporté quelques victoires. Il avait acquis l'amitié des plus intelligents d'entre eux, les marabouts et les talebs. Par son respect de leur foi, par son visible désir de les connaître, de pénétrer leur manière de voir et de penser, il avait gagné leur estime qui lui ouvrit beaucoup d'autres coeurs, plus simples et plus obscurs.

Pourquoi régner par la terreur ? Pourquoi inspirer de la crainte qui n'est qu'une forme de la répugnance, de l'horreur. Pourquoi tenir absolument à l'obéissance aveugle, passive ? Jacques se posait ces questions et, sincèrement, tout ce système d'écrasement le révoltait. Il ne voulut pas l'adopter.

Un jour, le capitaine fit appeler le docteur dans son bureau.

- Écoutez, mon cher docteur ! Vous êtes très jeune, tout nouveau dans le métier... Vous avez besoin d'être conseillé... Eh bien ! je regrette beaucoup d'avoir à vous le dire, mais vous ne savez pas encore très bien vous orienter ici. Vous êtes d'une indulgence excessive avec les hommes... Vous comprenez, comme commandant d'armes, je dois veiller au maintien de la discipline...

«Mais c'est encore moins grave que votre attitude vis-à-vis des indigènes civils. Vous êtes beaucoup trop familier avec eux ; vous n'avez pas le souci constant et nécessaire d'affirmer votre supériorité, votre autorité sur eux. Croyez-moi, ils sont tous les mêmes, ils ont besoin d'être dirigés par une main de fer. Votre attitude pourra avoir dans la suite les plus fâcheuses conséquences... Elle pourrait même jeter le trouble dans ces âmes sauvages et fanatiques. Vous croyez à leurs protestations de dévouement, à la prétendue amitié de leurs chefs religieux... Mais tout cela n'est que fourberie... Méfiez-vous... Méfiez-vous ! Moi, c'est d'abord dans votre intérêt que je vous dis cela. Ensuite, je dois prévoir les conséquences de votre attitude... Vous comprenez, j'ai ici toute la responsabilité !»

Blessé profondément, ennuyé surtout, Jacques eut un mouvement de colère et il exprima au capitaine, ahuri d'abord, assombri ensuite, ses idées, tout ce qui résultait de ses observations.

Le capitaine Malet fronça les sourcils :

- Docteur, avec ces idées, il vous est impossible de faire votre service ici. Abandonnez-les, je vous en prie. Tout cela, c'est de la littérature, de la pure littérature. Ici, avec de pareilles idées, on aurait tôt fait de provoquer une insurrection !

Devant cette morne incompréhension, Jacques se sentit pris de rage et de désespoir.

- Pensez ce que vous voudrez, docteur, mais je vous en prie, ne mettez pas en pratique ici de pareilles doctrines. Je ne puis le tolérer, d'ailleurs. Nous sommes ici peu de Français, il semble qu'au lieu de provoquer de telles dissensions parmi nous, nous devrions nous entendre...

- Oui, pour une action utile, humaine et française ! s'écria Jacques.

Hautain, le capitaine réplique :

- Nous sommes ici pour maintenir haut et ferme le drapeau français. Et je crois que nous le faisons loyalement, ce devoir de soldats et de patriotes... On ne peut pas faire autrement sans manquer à son devoir. Nous sommes des soldats, rien que des soldats. Enfin, j'ai tenu à vous prévenir...

Jacques, troublé dans son heureuse quiétude, ennuyé et agacé, quitta le capitaine. Ils se séparèrent froidement.

Mais, fort de sa conscience, Jacques ne modifia en rien son attitude.

De jour en jour, il sentait croître l'hostilité de ses camarades. Ses rapports avec eux restaient courtois, mais ils se réduisaient au strict nécessaire. Il était de trop, il gênait.

Alors Jacques se replia encore plus sur lui-même et la petite maison en ruine lui devint plus chère. Là, il se reposait, dans ce décor qu'il aimait ; là, il était loin de tout ce qui, au bordj, lui rendait désormais la vie intolérable. Embarka ne le questionnait pas sur les causes de sa tristesse, mais, assise à ses pieds, elle lui chantait ses complaintes favorites ou lui souriait...

L'aimait-elle ? Jacques n'eût pu le définir. Mais il ne souffrait pas de cette incertitude, parce que, d'elle, ce qui l'attirait et le charmait le plus, c'était le mystère qui planait sur tout son être. Elle était pour lui un peu l'incarnation de son pays et de sa race, avec sa tristesse, son silence, son absolue inaptitude à la gaieté et au rire... Car Embarka ne riait jamais.

Dans son sourire, Jacques découvrit des trésors de tristesse et de volupté. D'ailleurs, il l'aimait ainsi inexpliquée, inconnue, car il avait ainsi l'enivrante possibilité d'aimer en elle son propre rêve...

Dans d'autres conditions, avec une plus grande habitude du pays et de la race arabe, et surtout si leur étrange amour avait commencé plus simplement, Jacques eût peut-être vu Embarka sous un tout autre jour...

Peu à peu, Jacques redevint calme et vaillant, oubliant l'avertissement du capitaine, dont il n'avait pas même soupçonné la menace.

Et, voluptueusement, il se laissa vivre.

Il y avait cinq mois déjà qu'il était là. Il savait maintenant parler la langue du désert, il connaissait ces hommes qui, au début, lui avaient semblé si mystérieux et qui, après tout, n'étaient que des hommes comme tous les autres, ni pires, ni meilleurs, autres seulement. Et justement, ce qui faisait que Jacques les aimait, c'était qu'ils étaient autres, qu'ils n'avaient pas la forme de vulgarité lourde qu'il avait tant détestée en Europe.

Et l'horizon de sable gris enserrant la ville grise n'angoissait plus Jacques : son âme communiait avec l'infini.

A l'aube claire et gaie, dans la délicieuse fraîcheur du vent léger, Jacques quittait les ruines. Une joie infinie dilatait sa poitrine. Il marchait allégrement, ivre de vie et de jeunesse, dans les rues qui s'éveillaient. Ce pays qu'il aimait lui sembla tout nouveau, comme si un voile, qui l'eût recouvert jusqu'ici, eût été brusquement retiré. El Oued, dans son cadre immuable de dunes, apparut à Jacques d'une splendeur insoupçonnée encore.

Oh ! rester là, toujours, ne plus s'en aller jamais ! accomplir la bonne besogne pénible à la fois et captivante de son apostolat ; puis, à d'autres heures, s'abandonner à toutes les délicates douceurs de la contemplation. Enfin, dans la tiédeur des nuits, se donner tout entier à la superbe emprise de cet amour qu'il n'avait pas cherché... Jacques n'eût pu dire ce qu'il pensait de cette aventure, de cette femme, de ce qui résulterait de tout ce rêve à peine ébauché ; il ne voulait pas analyser ses sensations. Quand, par hasard, il songeait à mettre un peu d'ordre dans ces impressions nouvelles, ses idées se pressaient, touffues, rapides jusqu'à l'incohérence, et il préférait se laisser vivre de sa tristesse, de son grand calme que rien ne venait troubler jamais...

Il lui semblait que, dans ce pays, les jours et les mois s'écoulaient plus doucement, plus harmonieusement qu'ailleurs. Sa nervosité s'était calmée et son âme s'exhalait dans le silence des choses, tout en douceur, sans souffrance. Il voyait bien qu'il devenait peu à peu, insensiblement, enclin à une moindre activité, mais il s'abandonnait voluptueusement...

Il avait résolu de demander à rester là, toujours, car il n'éprouvait plus aucun désir de revoir des villes, des hommes d'Europe, ni même de la terre ferme et humide et de la verdure.

Il aimait son Souf ardent et mélancolique et eût voulu finir là sa vie, tout en douceur, tout en beauté calme.

Jacques éprouva une singulière appréhension quand, vers le milieu de janvier, le capitaine lui demanda de nouveau à s'entretenir avec lui. Le chef d'annexe fut, cette fois, froid et cassant.

- Je vous ai déjà averti plusieurs fois, docteur, que votre attitude n'est pas celle qui convient à votre rang et à vos fonctions. Non seulement que, dans vos rapports avec les hommes et avec votre clientèle indigène, vous n'avez tenu aucun compte de mes conseils, mais encore vous avez contracté une liaison avec une femme indigène de très mauvaise réputation. Vous en avez fait votre maîtresse, vous vivez chez elle. Actuellement, vous affichez votre liaison au point de vous promener, le soir, avec elle. Vous avouerez qu'une telle conduite est impossible. Je vous prie donc de rompre cette liaison aussi ridicule que préjudiciable à votre prestige, au nôtre à tous... Je vous en prie, rompez là. C'est un enfantillage, et il faut que cela finisse au plus vite, sinon, nous serions profondément ridicules. Vous concevez facilement combien il m'est désagréable de devoir vous parler ainsi... Mais excusez ma rudesse. Je ne puis tolérer un état de chose pareil... Songez donc ! Vous vous installez au café maure, à côté des pouilleux que vous avez déjà déshabitués de vous saluer... Vous avez des amitiés compromettantes avec des marabouts... Et cette liaison, cette malheureuse liaison !

Jacques protesta. Il n'était donc même plus le maître de sa vie privée, de ses actes en dehors du service ! Pourquoi d'autres officiers avaient-ils chez eux, dans le bordj, des négresses, cadeaux de chefs indigènes... Pourquoi d'autres amenaient-ils là des Européennes, d'affreuses garces sorties des mauvais lieux d'Alger ou de Constantine, qui trônaient insolemment à la popote, au cercle, même au Bureau arabe, et qui exigeaient que les indigènes les plus respectables les saluassent et que les hommes de troupe leur obéissent !

- Tout cela n'entache en rien l'honorabilité de ces officiers... Les négresses, ce ne sont que des servantes, des ménagères, voilà tout. Il ne faut pas prendre les choses au tragique. Quand aux Européennes, une liaison avec l'une d'elles n'a rien de repréhensible, et il est tout naturel que les indigènes, civils ou militaires, soient astreints vis-à-vis de Françaises au plus grand respect. Vous devez voir vous-même la différence qu'il y a entre les liaisons anodines de ces officiers et la vôtre, si excentrique, si préjudiciable à votre prestige.

- La mienne est assurément plus morale et plus humaine, mon capitaine.

- Enfin, je renonce à cette pénible discussion et, puisque vous voulez m'y forcer, je dois vous prévenir que, si vous ne modifiez pas entièrement votre manière de vivre et d'agir, si vous ne vous conformez pas aux usages dictés par la raison et par les besoins de l'occupation, je me verrai dans l'obligation, très désagréable pour moi, de demander à mes chefs que vous soyez relevé du poste.

Jacques connaissait le caractère sec et dur du capitaine, mais il n'eût jamais songé à cette éventualité, si terrible maintenant. Il rentra dans sa chambre et resta longtemps immobile, atterré. Changer de vie, devenir comme les autres, abdiquer sa personnalité, ses convictions, devenir un automate, renoncer à la bonne oeuvre commencée... chasser Embarka de sa vie... Enfin s'annihiler... Alors, à quoi bon, après, rester ici, dans cette ville qui deviendrait une prison.

Et la nécessité, cruelle comme un arrachement d'une partie de son âme et de sa chair, de s'en aller lui apparut.

Non, il ne se soumettrait pas. Il resterait lui-même...

Un morne ennui envahit son coeur. Mais, courageusement, il ne changea rien à son genre de vie.

Une nouvelle douleur l'attendait. Il remarqua que ses amis les marabouts et les chefs indigènes étaient gênés en sa présence, qu'ils ne se réjouissaient plus comme avant de ses visites, qu'ils ne cherchaient plus à le retenir, à l'attirer vers eux. Ils étaient redevenus froids et respectueux. Au café, malgré ses protestations, on se levait, on le saluait et les groupes se dispersaient à son approche.

Le charme de sa vie était rompu... De nouveau, il était un étranger... Quelque chose d'occulte et de méchant avait réveillé toutes les méfiances, toutes les craintes. Son oeuvre croulait, lamentablement, encore inachevée, jetée à terre, brusquement, cruellement...

Les infirmiers étaient devenus nettement ironiques et, dans leur attitude, au lieu de la bonhomie ragaillardie qu'il avait su leur laisser prendre, il y eut parfois de l'insolence, presque du mépris.

Ses amis et ses compagnons de promenades lointaines, les spahis du Bureau arabe, s'étaient de nouveau retranchés dans un mutisme lourd, dans la soumission froide des premiers jours.

Restait Embarka.

Mais la certitude que tout ce rêve dont il s'était grisé depuis une demi-année prenait fin, que tout s'éboulait, que c'était l'agonie de son bonheur, avait troublé pour lui le calme de sa demeure en ruine et charmante...

Jacques y passa des heures très amères à songer à ces jours heureux, à jamais abolis, et aux causes de sa défaite.

Il comprenait qu'il avait suffi au capitaine et à ses adjoints de dire devant les chefs indigènes combien ils condamnaient l'attitude du docteur et combien sa fréquentation était peu désirable pour ses chefs pour qu'ils fussent obligés, dans leur subordination absolue, de l'abandonner...

Et une tristesse infinie serrait le coeur de Jacques. Un événement fortuit hâta l'écroulement définitif de tout ce qu'il avait édifié pour y vivre et pour y penser.

Embarka allait parfois rendre visite à une amie, mariée dans les Messaaba. Par insouciance de déclassée, elle ne se couvrait pas le visage.

Un soir qu'elle revenait de ce quartier éloigné du sien, elle fut insulté par Amor-Ben-Dif-Allah, le tenancier de la maison publique... Violente et point craintive, Embarka répondit... Les femmes de la maison se mêlèrent de la querelle et l'agent de police emmena Embarka en prison...

Convaincue de prostitution clandestine, elle fut emprisonnée pour quinze jours et inscrite sur le registre.. Violemment, Jacques protesta, navré de voir son rêve finir ainsi dans la boue.

- Ah ! sapristi, c'était votre maîtresse ? Je n'ai pas su que c'était celle-là... Oh ! que c'est ennuyeux ! s'écria le capitaine. Mais vous voyez combien j'avais raison de vous avertir ! Quel scandale... A présent, tout le monde parlera de la maîtresse du docteur. Que faire en de pareilles circonstances ?

«Je ne puis vous la rendre car, après une telle histoire, si vous vous remettiez avec elle, ce serait un scandale épouvantable. Ah ! que ne m'aviez-vous écouté !...»

Jacques, tremblant d'émotion et de colère, répondit :

- Alors, vous allez la laisser en prison... jusqu'à quand ?

- Vous savez que la prostitution est très sévèrement réglementée... Cette femme ne peut sortir de prison que pour entrer à la maison de tolérance...

- Ce n'était plus une prostituée puisqu'elle vivait maritalement avec moi !

- On l'a trouvée près de la maison publique, le visage découvert, en train de causer du scandale... Elle a été arrêtée... Les renseignements que nous avons sur elle nous prouvent qu'elle n'a jamais cessé de faire son vilain métier... entendez-vous, docteur. Cette femme ne peut vous être rendue, dans votre propre intérêt... Je vois que vous êtes excessivement romanesque... Que puis-je faire, voyons !

Le capitaine s'énervait, mais voulait garder un ton courtois et conciliant.

Tout à coup, Jacques, à qui cette discussion était affreusement pénible, prit une résolution, la seule qui lui restât.

- Alors, mon capitaine, je vais demander aujourd'hui même, par dépêche, mon changement... pour cause de santé...

Une lueur de joie passa dans le regard impénétrable du capitaine.

- Vous avez peut-être raison. Je comprends combien le séjour d'El Oued vous est pénible avec vos idées qui, je n'en doute pas, se modifieront avant peu... Nous vous regretterons certainement beaucoup, mais, pour vous, il vaut mieux vous en aller.

- Oui, enfin, je pars avec la conviction très nette et désormais inébranlable de la fausseté absolue et du danger croissant que fait courir à la cause française votre système d'administration.

Le capitaine haussa les épaules :

- Chacun a ses idées, docteur... Après tout, vous êtes libre.

- Oui, je veux être libre !

Et Jacques partit.

Il attendit maintenant avec impatience l'ordre de quitter ce pays qu'il aimait tant, où il eût voulu rester toujours.

Et, chose étrange, depuis qu'il savait qu'il allait partir, il semblait à Jacques qu'il avait déjà quitté le Souf, que cette ville et ce pays qui s'étendaient là, autour de lui, était une ville et un pays quelconques, n'importe lesquels, mais certes pas son Souf resplendissant et morne... Il regardait ce paysage familier avec la même sensation d'indifférence songeuse que l'on éprouve en regardant un port inconnu, où on n'est jamais allé, où on n'ira jamais, du pont d'un navire, lors d'une courte escale.

Au moyen d'un cadeau au chaouch, il put pénétrer pour un instant dans la cellule d'Embarka... Ce lui fut une nouvelle désillusion, une nouvelle rancoeur : elle l'accueillit par un torrent de reproches amers, de larmes et de sanglots. Il ne l'aimait pas, lui, un officier qui pouvait tout, il l'avait laissé emprisonner, inscrire sur le registre... Et elle l'injuria, fermée, hostile, elle aussi, pour toujours.

Jacques la quitta.

Tout était bien fini...

Il voulut revoir au moins la petite maison en ruine où il avait été si heureux.

Comme il était seul, maintenant, et comme tout ce qu'il avait cru si solide, si durable, ressemblait maintenant à ces ruines confuses, inutiles et grises !

Jacques souffrait. Résigné, il s'en allait, car il se sentait bien incapable de recommencer ici une autre vie, banale et vide de sens.

Sous le grand ciel du printemps, limpide encore et lumineux, sous l'accablement lourd de l'été, les dunes du Souf s'étendaient, moutonnantes, azurées dans les lointains vagues... Jacques avait voulu quitter le pays aimé à l'heure aimée, au coucher du soleil. Et, pour la dernière fois, il regardait tout ce décor qu'il ne reverrait jamais et son coeur se serrait.

Pour la dernière fois, sous ses yeux nostalgiques, se déroulait la grande féérie des soirs clairs...

Quand il eut dépassé la grande dune de Si Omar et qu'El Oued eut disparu derrière la haute muraille de sable pourpré, Jacques sentit une grand résignation triste apaiser son coeur... Il était calme maintenant et il regarda défiler devant lui les petits hameaux tristes, les petites zeribas en branches de palmiers, les maisons à coupoles, s'allonger démesurément les ombres violacées de leurs chevaux, de ces deux spahis tout rouges dans la lumière rouge du soir.

Et l'idée lui vint tout à coup que, sans doute, il était ainsi fait, que toutes ses entreprises avorteraient comme celle-là, que tous ses rêves finiraient ainsi, qu'il s'en irait exilé, presque chassé de tous les coins de la terre où il irait vivre et aimer.

En effet, il ne ressemblait pas aux autres, et ne voulait pas courber la tête sous le joug de leur tyrannique médiocrité.


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