CHAVETTE, Eugène Vachette, pseud. (1827-1902) : Le père d'Adolphe, (Les Petites comédies du vice, 1875).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (15.01.1998)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur l'édition Marpon et Flammarion, Paris 1890.

Le père d'Adolphe
par
Eugène Chavette

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(L'effronterie)

Michu est arrivé jadis à Paris en sabots, porteur d'une seule pièce de cinq francs qui était fausse. Cette première mise de fonds lui a suffi pour faire fortune, et aujourd'hui il est un des plus riches propriétaires de La Villette. Malheureusement, avec toute son immense fortune, il est moralement resté ce qu'il était à son point de départ, c'est-à-dire un ours mal léché, sans éducation ni savoir-vivre et jonglant d'une déplorable façon avec la langue française.

Les écus ne lui ont fourni qu'un phénoménal aplomb.

Il est resté veuf avec un fils auquel il a fait donner une brillante éducation.

Beau, bien fait, spirituel, gentleman parfait, Adolphe Michu s'est glissé, au noble faubourg, dans les salons de la duchesse de X, dont il aime la fille. Grâce aux millions du père, on a accepté la proposition de mariage du jeune homme qui, sachant que son papa, introduit chez la duchesse, y produirait l'effet d'un rhinocéros dans un bouquet de roses, s'est étudié à toujours l'écarter.

Annonçant que son père est en voyage, il espérait n'avoir à le montrer qu'à la signature du contrat, mais la duchesse lui a dit ce matin :

- Monsieur Adolphe, le mariage est annoncé pour la fin de la semaine, votre père doit être revenu enfin de son voyage ?
- Il est arrivé ce matin même.
- Alors priez-le donc de venir prendre le thé avec nous, rien qu'en famille, et nous pourrons ainsi faire plus ample connaissance.
- Je lui ferai savoir votre désir.
- Donc, à ce soir.

Ainsi acculé, le jeune homme se décide enfin à lâcher son père ; mais, après lui avoir fait part de l'invitation, il s'efforce de lui faire la leçon :
- Tu sais, c'est inutile de leur conter toutes tes affaires.
- Est-ce que j'ai l'habitude de gaspiller ma salive ?
- Non ; mais dans ce grand monde, moins on parle, plus c'est bon genre.
- Sois tranquille, je sais causer avec ces gens-là ; j'ai causé avec Charles X et Louis-Philippe, moi ! Ainsi, ne crains rien.

Après avoir arraché à son père la promesse de ne répondre que par «oui» et par «non», le pauvre garçon le laisse partir seul, car il n'a pas le courage de l'accompagner.

***

A son arrivée dans le salon, où se trouvent déjà quelques personnes, M. Michu est allé s'asseoir dans un coin et n'a pas ouvert la bouche ; mais les étrangers s'étant peu à peu retirés, on reste en famille. Il est alors installé devant le feu, entre la duchesse mère et le vidame de Chartres, oncle de la demoiselle. Cette dernière brode à la lueur de la lampe placée sur l'angle de la cheminée.

LA DUCHESSE, gracieuse. - Monsieur Michu, aurai-je l'honneur de vous offrir encore une tasse de thé ?
MICHU. - Non, merci ; déjà trois tasses, j'en ai assez de votre eau chaude, je suis amorcé comme une seringue. Parlons plutôt de nos enfants... Nous disons donc que la petite veut de mon gars ? Parbleu ! elle a le bec fin ! Elle sera heureuse avec lui... si elle ne fait pas la traînée avec d'autres, bien entendu.
LA DUCHESSE. - Oh !!!
MICHU. - Non, non, ça irait mal ; j'aime mieux vous le mettre dans la main tout de suite. Que lui faut-il pour être heureuse ? Un mari prévenant ? Il l'est, je vous en réponds ; c'est une vraie chatte que mon petit... Allez, je connais Adolphe, moi... bon garçon, autant de jarret que de coeur (et ce n'est pas peu dire !) caressant au possible, mais rageur ; v'là mon Adolphe !... Qu'elle ne se mette pas à frétiller avec un voisin et elle sera heureuse, je vous en donne ma parole, ce n'est pas du vent.
LE VIDAME. - Mais, nous ne...
MICHU, interrompant. - Oui, je suis un homme de parole ! Levez-vous (je paye la voiture, si vous voulez) et allez à la Villette demander à quiconque : «Michu, qu'est-ce que Michu ?» Tout le monde vous répondra : «C'est un homme de parole !...» Je n'ai pas reçu un boisseau d'instruction, moi (ce que je sais, je l'ai appris seul), je n'ai pas d'esprit, mais j'ai du bon sens, ce qui vaut mieux ; aussi je vois juste.
LE VIDAME. - Nous...
MICHU, interrompant. - Oui, je vois juste. Tenez, à votre Charles X, je lui ai dit le 2 juillet de l'an 30 : «Changez vos ficelles ou on vous flanquera de la pelle au dos». Avais-je vu juste ? Hein ! Je donnerais mon oeil que, sur la terre étrangère, il a dû se répéter : «Michu avait raison !!!...» C'est comme votre Louis-Philippe... Dans le commencement, c'était à qui lui donnerait des poignées de main ; moi, je me suis dit : «Laissons fôlatrer le mouton». Eh ! bien, monsieur, à dater de l'obélisque, il avait déjà changé son fusil d'épaule !!!... J'ai vu juste tout de suite : «Toi, ai-je pensé, t'as beau élever des colonnes creuses le long des boulevards pour flatter le peuple et donner de l'ombre, charrie droit ou tu auras également de la pelle au dos !...» Aussi, quand est arrivée l'affaire du gueuleton de votre baron Odillot, j'ai aussitôt compris qu'il y allait avoir de la cuisine dans la rue. Huit jours après, ils lui flanquaient de la pelle au dos et ils faisaient bien, je les approuve ; seulement ils ont eu tort de brûler le pont Louis-Philippe ; parce qu'un pont, c'est un monument, et qu'un monument, c'est l'histoire des nations !
LA DUCHESSE. - Nous nous écartons...
MICHU, interrompant. - Oui, ma bonne dame, un monument, c'est l'histoire des nations !!! C'est si vrai qu'en Égypte, quand les savants ont voulu les transporter dans les salons du Louvre, Bonaparte leur a dit : «Je vous défends d'enlever une seule pierre des Pyramides !!!» (Pudeur que n'ont pas eue les Anglais, qui les ont emportées en détail dans leurs goussets !..) Là, il a eu raison et cent fois raison... L'affaire du duc d'Enghien, ça, c'est autre chose...
LA DUCHESSE. - Qui n'a commis une faute en sa vie ?
MICHU, soupçonneux. - Tiens, vous venez de vous couper, ma petite mère.
LA DUCHESSE. - Oh ! pouvez-vous croire...
MICHU, regardant le vidame. - Alors, c'est donc avec ce petit vieux-là... qui en a bien l'air, du reste.
LA DUCHESSE. - Non, le vidame est...
MICHU. - Un vidame ! Quel drôle de métier ! Est-ce permis ? (Réfléchissant) Est-ce donc que vous faisiez allusion à ma défunte épouse, sacrebleu !
LA DUCHESSE. - Oh !
MICHU, interrompant. - C'est que faudrait pas y toucher à celle-là !!! Du côté de la vertu, on pouvait la manger, entendez-vous ?... Bonne et nerveuse (Adolphe tient d'elle), c'était une femme qui, en robe de soie, vous aurait posé trente sangsues à la contre-face d'un ouvrier malade ; mais s'il s'était permis de lui souffler un mot de travers, elle lui aurait fait avaler ses petites bêtes. Un vrai gendarme, quoi ! excepté pour son petit Trognon... et son petit Trognon, je vous prie de croire que c'était moi, bibi, votre serviteur... et pas un autre bonhomme !!! Car je vous flanque mon billet qu'il n'y a pas au monde un seconde animal qui puisse se vanter que, même dans un moment de vin, elle lui ait dit : «T'es mon Trognon». Oh ! oui, vertueuse... et en voilà une aussi qui voyait juste, la mâtine ! Ce n'est pas elle que vous auriez épatée, comme mon fils, avec votre fameux tra-la-la, qui remonte aux croisades... Ah ! je les connais vos croisades ! Ce n'est pas aussi à moi qu'on monte le coup que c'étaient des combats contre les moricauds !!! Allons donc ! c'étaient les Eaux de ce temps-là.
LE VIDAME, les bras au ciel. - Oh ! oh ! oh !!!
MICHU, interrompant. - Faites donc pas votre discret !!! Puisque je vous dis que je connais le truc. C'étaient des malins, tous ces vieux-là, malgré leurs paletots en fer. Pour s'en aller en garçons se goberger là-bas, ils contaient à leurs bourgeoises qu'ils devaient se flanquer un coup de torchon avec les négrillons, puis ils se faisaient un sac en vendant un lopin de terre ou de bois, et ils allaient passer une saison en Palestine où un nommé Saladin, le Benazet du pays, donnait à jouer. Quand ils étaient rincés de leur quibus ils écrivaient à la bourgeoise qu'ils étaient prisonniers. Mes malheureuses, pour avoir l'argent de la rançon, tricotaient des bas et brocantaient le reste des bibelots... Quand il n'y avait plus rien à laver au logis, mes gaillards revenaient raconter les prétendues peignées reçues par l'ennemi et ils rapportaient à leurs femmes des cymbales qu'ils avaient gagnées à la toupie hollandaise... Ah ! ils entendaient la noce en grand, ces rosses-là !... Faut avouer pourtant que leurs femmes étaient de rudes bêtasses ! Ce n'est pas ma défunte qui en aurait gobé de ce numéro-là. Elle se levait et se couchait méfiante. Je l'entends encore quand elle me disait en mourant : «Ne marie jamais Adolphe à une famille susceptible des tribunaux».
LA DUCHESSE. - Mais...
MICHU, interrompant. - Oh ! ne tremblez pas ! Comme Adolphe ne peut vivre sans la petite, je veux bien ne point aller à l'épluchage, et je n'en demande pas plus long. Mon gamin m'a dit : «Ils veulent deux millions». Allons-y... J'aurais préféré la petite moins blonde ; mais vu que ce n'est pas moi qui épouse, mettons mon goût dans mes bottes... Je lâcherai leurs deux millions. Avec ça, on peut de temps en temps payer une bouteille à un ami ou aller passer quatre ou cinq jours en Italie à regarder des statues ; sans compter que, trois fois par semaine, si la petite veut venir s'atteler au rôti du père Michu, elle trouvera encore à passer du bon temps et à chanter godichon. Vous savez que ce que je dis pour elle, je le dis pour vous, la mère, vous aurez votre rond... Je le dis aussi pour le papa.
LA DUCHESSE, étonnée. - Quel papa ?
MICHU. - Dame ! monsieur ici présent... Ah ! tiens, oui, c'est vrai... On dit le parrain... Adolphe m'avait prévenu... Va pour le parrain... Quelle drôle d'idée de famille ! Est-ce que c'est comme ça depuis les croisades ?... Allons, ne vous fâchez point, puisque je vous dis que je n'épluche pas... Ah ! la mère Michu aurait été plus sévère !... Mais moi, je ne dis rien, du moment que la petite a engeolé mon garçon.
LE VIDAME, scandalisé. - Oh !
MICHU. - «Engeolé» vous froisse ? Mettons «abruti». Je ne tiens pas à faire manquer l'affaire pour un mot leste. Ce qui plaît à mon fils me chausse aussi... Il aurait voulu épouser un bâton de chaise, je l'aurais laissé faire. Aussi, quand il est venu me dire : «Ils n'ont pas le sou, la mère a tout fricotté, et le vieux n'a plus que ses parchemins à sucer ; de sorte que la petite n'apporte que ses yeux et un peu de dentelles», moi, j'ai répondu de suite : «Nous les requinquerons».
LA DUCHESSE, fière. - Monsieur !...
MICHU. - Point de remerciements... Vous n'avez pas le sou, j'ai de l'argent : nous mangerons au même râtelier... Vous viendrez habiter ma grande maison de La Villette ; cela vous fera l'économie d'un loyer, car je ne sais pas ce qu'on gagne dans les vidames, mais vous ne paraissez pas très calés... et nous la passerons douce en assistant au bonheur des enfants. (A la demoiselle) Car tu seras heureuse, ma fille, heureuse et honorée... Oui, honorée !... Quand La Villette saura qu'elle est la fille du père Michu, elle pourra se promener en reine le long du canal... pas sur le côté droit, il est malpropre, mais sur le côté gauche... Seulement, les ouvriers s'y baignent en été. Ah ! oui, heureuse ! car elle aura un rude gars pour mari... tout mon portrait à vingt ans, mais avec le latin en plus... Oui, tout mon vrai portrait... et je ne me vante pas... car je vous aurais rencontrée alors, la maman, que je ne vous aurais pas laissé le temps de demander d'où venait le vent. Ah ! le mariage fait, nous la mènerons bonne... pas à boire du thé, par exemple !... J'en ai assez de votre eau chaude ; on y ferait infuser une armoire en noyer que ça aurait le même goût... Le vidame aura la clef de la cave, il se rattrapera. Nous vivrons unis comme les quatre doigts et le pouce... toujours des concessions... vous me passerez ma pipe et je vous parlerai de votre reine Marie-Antoinette, puisque c'est un besoin chez vous. Et puis, les petits enfants viendront nous égayer, car j'aime les enfants. Je préfère les garçons... C'est moi qui les élèverai... J'en ferai de vrais Michu. Aussi ai-je dit à mon Adolphe : «J'ai encore un million pour toi le jour où tu me présenteras ton douzième garçon...»
LA DUCHESSE, effrayée. - Douze !!!
MICHU. - Pourquoi pas ? On ne se marie point pour rester les bras croisés, j'aime à le croire... Ma mère en a eu dix-sept... Il est vrai que c'était sous le premier Empire ; elle voulait gagner la prime... une surprise qu'elle désirait faire à mon père. Moi, je suis moins exigeant... A douze, j'ouvre ma caisse... Et puis, je connais mon Adolphe, c'est un garçon d'habitudes... Une fois le pli pris, la petite peut compter sur lui tous les ans, et le million sera si vite gagné qu'ils se diront : «Déjà !»
LE VIDAME. - Permettez...
MICHU. - Quoi ? Permettez quoi ? On a l'air de vous demander un sacrifice à vous, le petit vieux. Vous vous tortillez depuis une heure comme si je disais des choses extraordinaires.
LE VIDAME, impatienté. - Voulez-vous, enfin, me permettre de placer une observation ?
MICHU. - Mais il me semble que je n'empêche personne de parler.
LE VIDAME. - Je crois que, tout en respectant votre légitime désir d'avoir des petits-enfants, si on restreignait à un chiffre plus raisonnable le nombre des...
MICHU, interrompant. - Mais alors, à quoi ma bru s'occuperait-elle ? Ce n'est pas à boire du thé, je l'espère bien !
LE VIDAME. - Non ; mais à son âge, tout en se livrant aux joies de la maternité, on peut y mettre une modération qui permette de s'adonner aussi à tous les autres plaisirs qu'aime la jeunesse, tels que le bal, les voyages, les théâtres, les réceptions qui absorbent le temps... de sorte que... si vous réduisez le chiffre à...
LA DUCHESSE. - A deux, par exemple.
MICHU, vivement. - Je ne signerai jamais ce papier-là !!! J'aurais pu demander dix-sept... comme ma mère, mais j'ai dit douze... tenons-nous-y...je n'ai qu'une parole... Et puis, comme l'on dit, les enfants, c'est la fortune du pauvre.
LE VIDAME. - Précisément... alors, comme, grâce à votre générosité, les jeunes époux ne seront pas pauvres, je pense qu'il faudrait les dispenser de ce passe-temps un peu... (Cherchant son mot) un peu... un peu peuple.
MICHU, s'emportant. - Un peu peuple ! Vous allez reprocher au peuple ses enfants, vous !... Ah ! ça, dites donc, j'en fais partie du peuple, moi ! Je suis venu à Paris en sabots... Ah ! vous méprisez le peuple... mais vous êtes encore bien heureux de le trouver, le peuple, pour donner deux millions de votre demoiselle !!! - Si elle cherchait un mari dans les vidames, elle resterait peut-être longtemps à boire du thé, en attendant pareille aubaine ! Vous savez, pour ce que j'y tiens, mettons que vous n'avez pas connu mon Adolphe... je trouverai toujours bien à le caser, il est assez morceau friand pour que les demoiselles ouvrent la bouche. Au reste, je m'attendais à un affront pareil ! Quand Adolphe est venu m'annoncer la catégorie de son infante, je lui ai dit tout de suite : «Méfie-toi, ces gens-là nous regardent d'en haut, ils se figurent que le soleil a été créé pour eux et, si on les laissait faire, ils afficheraient : Demain, grande fête nationale. On tirera sur le peuple. Ah ! je vois clair, moi, et vous vous trompez, si vous croyez m'avoir bouché l'oeil avec votre thé. Cherchez ailleurs marchand pour votre demoiselle... Quant à moi, vous pouvez m'embrasser, car c'est la dernière fois que je fiche le pied chez vous et, si jamais quelqu'un vient vous dire : «Tiens ! j'ai vu Michu arrêté à la porte de votre hôtel !», vous répondrez sans hésiter : «Alors, c'est qu'il saignait du nez».


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