Denis Bogros : Histoire du cheval de troupe de la cavalerie française : 1515-1918. (10)
Liminaire - I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI.

CHAPITRE X

LE CHEVAL DE SELLE EN FRANCE

LA CAVALERIE ET LES MOEURS DES FRANÇAIS

Durant quatre siècles, la remonte de la cavalerie a posé un problème difficile à la société française.

Les plus anciens spécialistes : du Bellay et Tacquet aux XVIème et début du XVIIème siècles, nous ont renseignés sur ce fait fondamental : l'Europe occidentale, et singulièrement la France, ne furent jamais, dans le passé, pays d'élevage du cheval de selle ! (à l'exception de la péninsule ibérique que la géographie et l'histoire ont longtemps fait appartenir au Maghreb);

La réalité française : le cheval de trait

La raison en est simple. Organisée à partir de l'Ile de France, notre patrie a toujours été un pays de sédentaires des plaines et des hauts plateaux. Ses habitants ont utilisé le cheval pour son énergie exploitée dans la traction, grâce à l'invention du "collier d'épaules".

Ce fait est constaté dès le XIIème siècle dans la tapisserie de la Reine Mathilde à Bayeux. La captation de cette énergie servit, d'abord pour les travaux des champs (labourage) ; ensuite, pour le transport des fardeaux et des marchandises (tirage).

Il va de soi, que c'était le même animal qui, débarrassé de ses traits et de ses palonniers servait aussi au portage au pas ! Ceci se situait dans les temps anciens, avant l'invention de la voiture de transport à quatre roues, celles de devant étant directrices... (en italien : Carroce = 1574).

Cette invention du "système carrosse" autorisa le transport de charges plus importantes à une vitesse plus grande, le problème du tournant étant ainsi résolu. C'est cela qui est intéressant à noter, car de ce fait cette invention engendra la construction des "routes carrossables", précisément durant les XVIè et XVIIè siècles.

Auparavant, les transports se faisaient, soit par portage à travers le pays et les sentiers, mais à petites charges ; soit par le charroi sur les chemins de terre, et les pistes avec des charrettes (1080) à deux roues libres (ce qui permettait de tourner l'effet différentiel se réalisant spontanément).

Dès le bas moyen-âge, après l'invention du collier d'épaules, on se servait du "tombereau" pour les gros travaux à courtes distances.

Dans la mémoire collective, sous produit de notre histoire nationale une question se pose immédiatement : celle des "chevaliers". J'ai traité de l'histoire équestre et hippique de la chevalerie dans un livre : Des hommes, des chevaux, des équitations (1). Les chevaliers utilisèrent le cheval de trait appelé Caballus (1080) en latin (Dictionnaire étymologique latin - Ernout, 1954), d'où Caballarius : chevalier.

En vieux français ce cheval fut appelé : Roussin ; animal "encombré de muscles", suivant l'expression de Lefebvre des Noëttes, (op. cit.) (2). Cet érudit ajoute " (monture) capable de porter du poids, de fournir une courte charge et de bousculer l'adversaire, mais (-) impropre aux randonnées lointaines et à la manoeuvre rapide et souple, en terrain varié". Ce jugement pertinent nous conduit au problème du cheval de selle dans le royaume.

La question du cheval de selle en France

Elle se posa, peu à peu, au cours du bas moyen-âge. On vérifie, une fois encore, qu'il faut observer les faits et les choses sur la longue durée.

Qu'il faut absolument rejeter les affirmations acceptées jusqu'alors sans examen, (l'une des plus célèbres est l'affabulation de Jules César à propos d'une cavalerie gauloise mythique). Par contre, quand le chroniqueur Froissart (XIVè siècle) parle des "fleurs de roussins", chevaux choisis par Duguesclin pour remonter son "commando" qui fit le raid : Sainte Sévère-Poitiers (plus de 120 km d'une traite) à la barbe des anglais, cela indique que ce vrai guerrier recherchait les chevaux coureurs et endurants . Ainsi le concept du cheval de selle fait pour "courir" sous l'homme s'est formé progressivement en France. Nous l'avons vu, c'est en Italie, que nos ancêtres trouvèrent el "cavallo". Il est remarquable qu'au retour de ces guerres de la péninsule on appelle les nouveaux cavaliers des "Chevau-légers". Opposition saisissante aux derniers chevaliers : les "gens d'armes" (3) qui montaient des chevaux lourds. Dès ce moment historique, le retour d'Italie nous l'avons vu, la question de la production d'un cheval de type selle est posée dans le royaume de France.

Par qui ? par les militaires, et seulement par eux !

Ainsi, dans notre pays de cultivateurs sédentaires, la notion de cheval de selle est d'abord militaire. Ceci donne à cette étude sur le cheval de selle de troupe de la cavalerie française une autre dimension : celle d'une recherche sur l'élevage du cheval de selle en notre pays !

Cette perspective permet de poser la question d'une façon plus pertinente : comment la société rurale a-t-elle répondu à la demande de mise en production d'une nouvelle catégorie de chevaux : les chevaux de selle ?

C'est toute la question de la remonte en France.

L'intervention de l'Etat - Pourquoi ?

Nous avons observé que c'est précisément le constat de l'incapacité de l'économie agricole à produire suffisamment de chevaux - tant pour la cavalerie (question déjà évoquée par Colbert) que pour les activités civiles - qui détermina l'Etat monarchique à intervenir de façon directe. Ce qui, notons le, n'était pas son "idéologie". Les Etats, des différents régimes, qui lui succédèrent dans les temps dits contemporains, ne pourront se dispenser d'en faire autant. Cependant ils préciseront (plus ou moins clairement, hélas) : Intervention de la puissance publique, mais en faveur de la production de chevaux de type selle... car la production des chevaux de travail a toujours était prospère chez nous (4).

Après le fiasco de la Révolution dans sa tentative de suppression du "régime prohibitif" des haras (administration des "étalons royaux" répartis sur le territoire pour aider la production), il a bien fallu revenir à cette assistance du secteur privé. Les faits sont têtus ! Ce fut alors, la création d'une administration de type napoléonien, plus développée et plus interventionniste. Donc, pas de chevaux de selle en France sans l'intervention de l'Etat. Bien sûr, il est entendu que les "chevaux anglais de course" (que l'on appelle : pur-sang anglais de nos jours) se passent et se sont toujours passés de l'aide de l'Etat. Ce furent, et ce sont encore, des chevaux de selle de riches.

On doit distinguer deux périodes historiques dans cette intervention de l'Etat. Avant 1789 et après 1789.

AVANT

- L'évolution de la guerre depuis du Bellay s'étant traduite par la primauté de l'infanterie, la cavalerie n'était -jusqu'à Rossbach (1757) qu'une force complémentaire, qui réussit parfois à être déterminante, comme à Rocroi et Fontenoy. L'Etat qui, dans le même temps, avait opté pour l'armée permanente eut fort à faire pour entretenir cette structure qui lui coûtait cher. Ceci peut expliquer qu'il ne s'intéressa à la question chevaline, qu'au plan de la quantité.

Colbert n'a eu qu'un seul but : limiter les importations de chevaux, globalement.

Cependant, quelques esthètes, dont Louis XIV, et quelques vieux soldats, dont Maurice de Saxe, s'intéressèrent au cheval de selle. Ils firent des expériences positives dans leurs haras de St Léger, et de Chambord ; elles n'eurent pas de suite. Ce qui est bien dommage.

En vérité la qualité des chevaux de notre pays était si médiocre (pour la selle) que le maître de l'équitation militaire, d'Auvergne, fit de cette médiocrité la base de son analyse d'où il a déduit sa méthode. L'équitation des militaires sera une équitation réduite à sa plus simple expression.

Les responsables de ce temps acceptèrent ce fait incontournable en France, et portèrent leurs efforts sur la mise en ordre de la gestion des achats, et sur l'instruction des cavaliers, des capitaines, et des colonels (ministre Choiseul, Inspecteur général de Castries).

Rappelons que d'Auvergne devait dès 1769, exprimer la vérité fondamentale de toute cavalerie : "le cheval fait le cavalier". Or, le cheval français de selle était mauvais. En 1781, le Baron de Bohan (op. cit.) confirmait ce jugement en qualifiant le cheval de notre élevage national de "lâche, mou et défiguré". Il s'agissait, bien sûr c'est notre sujet, des montures fourni aux troupes à cheval...et non des chevaux de "tête" acquis très chers par les généraux, les notables et les princes.

APRES 1789

Cette médiocrité de la remonte des troupes à cheval avait une conséquence militaire grave. La cavalerie française devait, de ce fait, limiter ses interventions à l'action en masse sur le champ de bataille. Ce qui a été, nous l'avons vu, un handicap qui atteindra le niveau d'une infirmité face aux Cosaques en 1812... car, elle était incapable de faire la "petite guerre" (mot du XVIIIè siècle) avant et après la bataille. Et ce fut la triste réalité en France pour la cavalerie métropolitaine jusqu'en 1870 y compris. La mentalité militaire en a été imprégnée, confortée par les affabulations des historiens professionnels et les tableaux suspects des peintres officiels. De ce fait, malgré les conseils avisés des généraux ayant fait campagne (Morand - Brack - Galliffet) les gouvernants choisirent toujours la cavalerie lourde (sauf Boulanger, qui échoua d'ailleurs).

L'esprit dit de "chevalerie", que l'on aime cultiver, au moins dans le verbe des discours, a eu une part dans cette mentalité désastreuse ! C'est elle qui inspira si fâcheusement Napoléon. Il recréa en 1803 une cavalerie pesante. Alors que Louis XVI l'avait supprimée en 1787. Il est vrai que l'artilleur Bonaparte n'avait jamais pratiqué la guerre des cavaleries.

Franco Adravanti (5) pense qu'il n'avait pas étudié les campagnes du grand conquérant Mongol : "Gengiskhan".

En 1881 les généraux conservateurs du "Concile" de Tours l'emportèrent et sauvèrent de la disparition cette cavalerie obsolète. Ils ont pris une grave responsabilité face à l'histoire.

On retrouve encore, de nos jours, les traces de ce sentiment irrationnel, qui a porté nos anciens vers la cavalerie lourde. Le musée dit "de la cavalerie" à l'école de Saumur en est le témoignage. Outre qu'il y est montré Louis XIV comme fondateur de la cavalerie française (ce qui est une erreur), on y voit d'abord et avant tout des souvenirs de cuirassiers... non-sens historique ! Alors que, confirmation de l'évolution au cours des âges, le parler populaire français montre peu de considération pour la "grosse cavalerie".

En effet, dans l'imaginaire du peuple, c'est "la cavalerie légère" qui emporte les suffrages. Ce sont les hussards et même les dragons, jamais les cuirassiers, qui font rêver le peuple patriote. Certains lecteurs se souviennent du chant de nos grands-parents Le rêve passe... avec son vers célèbre :

"Les voyez-vous ?
les hussards, les dragons, la garde !
etc...

Grâce à l'étrange expédition d'Alger en 1830, et à ses conséquences, la cavalerie qui y fut engagée trouva enfin sur les terres du sud de la Méditerranée, un véritable cheval de guerre de troupe.

Le dernier siècle de l'histoire de la cavalerie française fut ainsi glorieusement éclairé par les faits d'armes de la cavalerie française d'Afrique.

A la fin du XIXè siècle et au début du XXème, la remonte des troupes à cheval sera enfin résolue positivement en Afrique du Nord. Les régiments de Chasseurs d'Afrique et les régiments de Spahis, convoqués par l'empire et la république sur tous les territoires d'opérations, donneront à la cavalerie française ses meilleurs certificats de fiabilité et de performance.

L'infanterie, la reine des batailles, eut enfin l'arme de mêlée complémentaire qui lui a fait si souvent défaut.

Ses efforts furent préparés, poursuivis et exploités par la cavalerie, la reine des grands espaces. Enfin, l'infanterie a eu ses lignes d'opérations et de ravitaillement, ses itinéraires d'approche et de retraite... reconnus et protégés.

En plus, comme à Sedan, cette cavalerie légère sut faire, sur le champ de bataille, le sacrifice des charges, le sabre à la main, jusqu'alors réservées à la "grosse cavalerie".

Les circonstances l'exigeaient, les hommes surent le faire avec et grâce à leurs chevaux barbes de la remonte d'Afrique du Nord.

La fin de la cavalerie française

Elle se raconte selon deux aventures différentes : celle de la cavalerie de Métropole et celle de la cavalerie d'Afrique. Nous demandons pardon aux abonnés du Musée de l'Armée et de l'Histoire telle qu'on la raconte ! Mais cette différence entre ces cavaleries vient très peu des hommes, mais surtout des chevaux. Les compromis des commissions officielles avec les groupes d'influences officieux, engendrèrent la mise en place au Nord et au Sud de la Méditerranée, de deux systèmes des "haras et remontes". Ils fonctionneront selon des principes très différents. L'un a conduit la cavalerie métropolitaine à l'échec... l'autre celle d'Afrique à la réussite.

En métropole

La mise en pratique de l'étrange loi de 1874, dont nous avons parlé dans le chapitre VI a eu pour résultat, le "non sens" d'une cavalerie remontée de chevaux de tirage, inaptes à faire la guerre sous la selle. Un expert a noté en 1890 : "depuis 1870 l'impulsion donnée à l'élevage (du cheval) n'a pas été dans le sens des besoins de l'armée". (Bonie, Les remontes françaises, Paris).

Cet état de choses fut le fait d'une société rurale, de cultivateurs sédentaires, encadrée par des groupes d'intérêts agro-commerciaux. Ce qui faisait écrire au même auteur (Bonie, op. cit.) que la question complexe de l'élevage, des haras, et des remontes, était traitée presque exclusivement par "l'élément civil" de la société française.

Plus tard, pendant la première guerre mondiale, ces paysans (6), citoyens de base de la république qui étaient majoritaires dans le pays, le furent aussi dans les armes dites de "mêlées" ou, du "champ de bataille". Ce seront les principales victimes de cette politique de défense contestable. En effet, après la victoire (non exploitée) de l'infanterie, et l'échec de la cavalerie à la Marne où la première invasion fut arrêtée (1914)..., ce sont les paysans, martyrs de la guerre des "tranchées" qui, avec leurs poitrines, stopperont définitivement la seconde invasion à Verdun (1916). La cavalerie n'y aura aucune part !

Cet ensemble de phénomènes de société que nous venons de décrire, défie l'analyse rationnelle... Les pesanteurs historiques d'une nation ont rarement été illustrées de façons aussi terribles.

Au Maghreb

Dans ce prolongement de la république, au sud de la Méditerranée, l'histoire de la cavalerie française est, au contraire, celle d'une réussite. Là-bas, le système militaire de l'élevage du cheval et des remontes de l'armée, soutenu par la société civile (7) (voir le rapport Muller, conseiller général d'Alger en 1892, dans Aureggio, op. cit.) a pleinement réalisé la mise en oeuvre du plan "Oudinot" de 1847, pour rétablir l'élevage du cheval de guerre en Algérie (voir le Cheval barbe - Caracole - 1987, op. cit.). En partenariat avec la société traditionnelle des bédouins et des berbères, les services des "remontes de l'armée" mirent en production dans tout le Maghreb, en assurant l'amélioration par les étalons arabes et l'achat des produits : le cheval de guerre barbe. Cheval qui est agile, docile, sobre, porteur, résistant, endurant.

L'armée d'Afrique put en remonter toute sa cavalerie légère qui fut utilisée dans toutes les expéditions en Europe et Outremer sous le second empire et la IIIè république.

L'armée française eut enfin, après tant de siècles, une cavalerie légère fiable et performante.

Cette cavalerie sauva l'honneur de la France à Sedan en septembre 1870. Elle donnera enfin à notre pays sa plus belle victoire à Uskub (Macédoine) en septembre 1918.

C'est à ce moment glorieux pour nos armes que nous choisissons de clore cet essai sur l'histoire de la cavalerie française..., ayant établi la contradiction de ses deux systèmes de remonte, et de ce fait, la différence de qualité de ses chevaux de troupe.

Le contraste extraordinaire des résultats durant la "Grande Guerre", s'explique d'abord et surtout par cette différence de qualité des chevaux.

Nous devions le dire. C'était notre sujet.

Car encore une fois, le courage des cavaliers des armées françaises a toujours été exemplaire. Tout le monde l'a dit, même Wellington à Waterloo.

Ce sont donc les chevaux de troupe qui ont fait la différence. Souvenons-nous, d'Auvergne a écrit en 1769 "le cheval fait le cavalier"...

Nous pouvons ajouter, après cette étude historique, que ce sont les bons chevaux qui font les bonnes cavaleries !

Ce furent : celle des Arabes, celle des Mongols, celle des Cosaques, et celle de l'Armée d'Afrique : chasseurs et spahis. Ceux-là ont galopé sur les théâtres d'opérations du monde entier sous les couleurs de la France : honneur aux cavaliers et à leurs chevaux.

 
NOTES

(1) Denis Bogros, Des hommes, des chevaux, des équitations : Petite histoire des équitations pour aider à comprendre l'équitation" - Paris-Lausanne : Favre-Caracole, 1989.
(2) Lefebvre des Noëttes, L'Attelage, le cheval de selle à travers les âges : Contribution à l'histoire de l'esclavage - Paris : A. Picard, 1931.
(3) Gens d'armes (gendarmes) (d'après Richelet 1680), gentilhommes cavaliers des compagnies d'ordonnance attachés à la Maison du Roi (existeront jusque sous Louis XVI, 1787).
(4)Par contre le cheval de tirage rapide : le carrossier n'existait pas ; raison pour laquelle Louis XIV importa des étalons de Danemark et de Frise pour les placer dans ses provinces de la mer, du Boulonnais à la Gascogne (référence Arrest de 1665) en passant par la Bretagne !
(5) Franco Adravanti - Gengiskhan, premier empereur du Mirabile Dominium - Paris : Payot, 1987.
(6) Au début du XXè siècle : huit français sur dix étaient des "ruraux" ce sont eux que la république a recruté pour combattre les envahisseurs.
(7) Dans ce rapport le conseiller Muller s'élève contre la tentative de l'Administration des Haras de métropole d'annexer lélevage du cheval en Algérie. Ainsi les choses restèrent en l'état. La gestion de l'élevage du cheval au Maghreb resta militaire jusqu'en 1946.


Liminaire - I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI.
retour
table des auteurs et des anonymes