Denis Bogros : Histoire du cheval de troupe de la cavalerie française : 1515-1918. (7)
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CHAPITRE VII

LES CHEVAUX DE LA CAVALERIE METROPOLITAINE DE LA IIIè REPUBLIQUE : LES ANGLO-ARABES

Ce sont les chevaux qui auraient dû remonter les régiments métropolitains si la politique d'élevage avait fonctionné dans le bon sens. Le sens voulu par Napoléon Ier, créant les haras impériaux en 1806, et les peuplant d'étalons arabes ou au moins orientaux. Nous l'avons vu il n'en a pas été ainsi, et les "Haras" n'ont pas rempli cette mission qui était la leur. Mais il serait injuste de ne pas faire mention de l'effort louable fait au sein de cette administration de l'Etat par quelques uns de ses cadres.

Tout commence avec l'Arabe, premier cheval de sang (1). Cette race découverte par les Européens occidentaux lors des croisades, le fut à nouveau au XVIIIè siècle. En effet, l'Académie royale du Danemark envoya une mission scientifique à sa recherche, dans les années soixante de ce siècle. Un seul membre de l'équipe en revint : Nieburg, le topographe. Il fit un compte-rendu de mission, publié à Copenhague en 1772 (2)

La Ière république française et son "Directoire" corrompu, envoya en 1798, en Egypte, un corps expéditionnaire sans chevaux. C'était, on le sait, pour se débarrasser d'un jeune général encombrant : Napoléone Buonaparte. Il conquit le delta du Nil où pour la première fois de sa carrière il vit une véritable cavalerie, celle des Mamelukes. Il remonta ses Dragons à pied par des chevaux levés dans les territoires occupés. Ce n'étaient que des bâtards de la race pure. Mais il comprit vite qu'il avait trouvé dans ces chevaux orientaux, qu'il appela "Arabes", les meilleurs améliorateurs de la race chevaline.

L'idée était dans l'air depuis Jean Tacquet, on s'en souvient... Plus tard, il ramènera en France, le plus grand nombre de sujets qu'il pourra, pour lui et ses généraux. Plus tard, encore, quand il eut créé les Haras impériaux (1806), il y fit affecter ces orientaux comme étalons de croisement.

Tous ces étalons devaient tous être inscrits (après 1833) dans le premier tome du Stud book français comme : Arabes.

Inscrits comme chevaux de pur sang (concept français né à cette époque), ils y prirent place à côté des chevaux anglais de course. Cette race anglaise a été élaborée outre-Manche, par le croisement des juments indigènes galopeuses avec des étalons : Arabes, Marocains, et Turcs, et cela depuis le roi Charles II, avec une sélection très sévère par les courses de vitesse au galop (3). Ce cheval anglais de course est sans aucun doute la plus belle réussite de l'élevage occidental. Les gens du monde le définirent comme cheval arabe grandi et acclimaté à l'Europe. Ce qui laissa incrédule les puristes. C'est en effet une approximation de marchands, mais qui permit d'inscrire à côté d'eux les orientaux de Napoléon.

Puis, c'est bien français, certains eurent l'idée de "faire une race" de qualité identique par le même système d'élevage et de courses... en France (4). Ainsi est né le concept de "pur sang anglo-arabe français". Cela aurait été conforme aux projets de l'empereur défunt, que ce cheval devienne réalité, et qu'il fut mis en production par l'administration des haras, pour fournir notre cavalerie. On sait qu'il n'en fut pas ainsi et que cette administration du cheval s'intéressa plus au trotteur anglo-normand qui fut un mauvais cheval de cavalerie (5).

La vérité oblige à dire qu'un homme tenta de mettre cette administration dans la bonne direction. Il avait du mérite car il en était un des cadres de grande notoriété, sinon de grande influence. C'est Eugène Gayot (6), directeur des Haras du Pin, puis de Pompadour. En fin de carrière, il fut même directeur général de cette administration, jusqu'à sa retraite en 1852. (Il fut membre de la commission Bethmont-Fould en 1848 avec d'Aure, Lancosme-Brèves, Delacour, de Beylen, et le général Randon, entre autres...)

En fait bien qu'on lui accorde le titre de "père de l'Anglo-arabe français", il ne dépassa pas le stade des expériences et de la pédagogie ; mais son idée perdura. L'historien hippique Mennessier de la Lance écrit (op. cit.) (7) "Momentanément ralentie par une vive opposition... la création de l'Anglo-arabe de pur sang et de demi-sang a survécu à Gayot... finalement (La lance écrit à la veille de la guerre 14-18)... (il) a doté la cavalerie française d'un cheval merveilleux (sic)... qui n'existait pas il y a à peine trente ans."

On se souvient en effet (voir supra) qu'en 1887, on ne trouva pas les quelques quatre mille chevaux de selle de guerre, pour remonter six régiments de cavalerie légère et le projet dut être abandonné !

En recherchant dans les actes gouvernementaux et parlementaires, on trouve deux étapes majeures dans la reconnaissance et la promotion de cette race créée artificiellement (8).

D'abord en 1848, sous la IIème république, l'arrêté du 25 avril du Ministre de l'Agriculture et du Commerce Bethmont créa une commission d'experts pour étudier : "... la production et l'élevage du cheval..." Dans le rapport publié par Achille Fould (membre et rapporteur) on lit page 38 - alinéa 3 - le voeu suivant : "qu'une remonte d'étalons soit effectuée le plus promptement possible en Orient, dans le but de satisfaire au besoin des départements du midi".

Ensuite en 1874, sous la IIIè république, dans la discussion au Parlement de la loi sur "les haras et les remontes" (voir supra) proposée par les députés normands, les parlementaires du Sud obtinrent son amendement. Sur proposition du député Desbons, il fut ajouté que l'élevage des chevaux arabes et anglo-arabes seraient encouragés. Grâce à cet amendement la loi du 29 avril 1874 sur l'élevage du cheval aura deux articles supplémentaires.

- Article 5 (dernier alinéa) "... une allocation de 50 000 francs (or) sera affectée (chaque année) aux épreuves des Arabes et Anglo-arabes".
- Article 6 "La jumenterie de Pompadour sera rétablie... (et) ... exclusivement consacrée à la production du cheval de sang : l'Arabe et l'Anglo-arabe".

Nous avons dans ce texte la reconnaissance officielle de la nouvelle race anglo-arabe inventée par Gayot.

On sait maintenant (1999) que la production de ce cheval (dans le massif central et le sud-ouest) mise en place à la fin du XIXè siècle n'atteindra jamais un niveau suffisant pour renouveler la médiocre remonte de la cavalerie légère métropolitaine avant 1914.

On sait aussi qu'il n'a pas été possible de modifier le défaut de l'Anglo-arabe : sa nervosité, comme le souhaitait en 1914 le général de la Lance (op. cit.)

Bien que le cadre de notre étude s'arrête en 1918, il serait injuste de ne pas donner le palmarès de quelques sujets d'élite de cette race purement française, aux jeux olympiques de 1928 à 1952. Ces champions étaient tous des chevaux militaires préparés, dressés et entraînés par des cavaliers militaires (9)

Voilà donc ce que l'on peut et doit dire sur l'Anglo-arabe inventé, non sans peine et non sans mérite au XIXè siècle. Cheval qui arriva trop tard dans la cavalerie métropolitaine... au temps où la guerre se faisait encore avec des chevaux.

 
NOTES

(1) Nicole de Blomac et Denis Bogros L'Arabe, premier cheval de sang - Paris : Crépin-Leblond, 1978.
(2)Carsten Nieburg, Description de l'Arabie - Copenhague, 1772.
(3)Henry Lee, Historique des courses de chevaux - Paris, 1914.
(4)Le Comte d'Aure, Traité d'équitation - Paris, 1833/1845 (5è édition 1894).
(5)Claude-Victor-Eugène Grandin, Dix huit ans de généralat dans la cavalerie - 1878-1896, Besançon, 1901, (à compte d'auteur).
Interdit de publication d'après Mennessier de la Lance (op. cité). Dugué Mac Carthy : La cavalerie au temps des chevaux - Paris : EPA, 1989, cite Grandin : "les haras manquent totalement à leur mission, qui depuis 1806, consiste à assurer les besoins de l'Etat militaire du pays, tandis qu'ils oscillent au gré des courants électoraux et fabriquent des trotteurs mécaniques (sic), des pur-sang de course, des pachydermes de gros traits, et quelques chevaux de luxe. Quant à la cavalerie (-) les haras laissent les accouplements se faire au petit bonheur, sans doctrine et sans méthode." Notons que le général Grandin en 1896 ne cite pas l'Anglo-arabe.
(6)Eugène Gayot (1808-1891), La France chevaline - Paris, au journal des haras, 1848-1854.
(7)Mennessier de la Lance, Bibliographie hippique T1, A à K - Paris : Librairie Dorbon, 1915, p. 534.
(8)Dans L'Arabe, premier cheval de sang (op. cit.) on trouvera de nombreux renseignements sur la création du cheval dit "anglo-arabe" en France (Livre II).
(9)Palmarès des Anglo-arabes aux jeux olympiques :
1928 - Amsterdam - Dressage "Linon"    2ème
1932 - Los Angeles - Dressage "Linon"    2ème
1936 - Berlin - Dressage "Favorite"    5ème
1948 - Londres - Dressage "Harpagon"    2ème ; Concours complet "Aiglonne"    1ère
1952 - Helsinki - Dressage "Harpagon"    3ème ; Sauts d'obstacles "Ali baba"    1er
Ce dernier crack, cheval militaire du Centre National des Sports équestres de Fontainebleau qui était dirigé par le Colonel Cavaillé - chef entraîneur de l'équipe de France - fut affecté à un jeune champion civil Jonquère d'Oriola.


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