Denis Bogros : Histoire du cheval de troupe de la cavalerie française : 1515-1918. (5)
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CHAPITRE V

LA QUESTION DE "LA REMONTE" DE LA CAVALERIE :

- de la fin du Premier Empire 1815
- à la fin du Second Empire 1870

L'effondrement de la Cavalerie de la Grande Armée, après quelques semaines de campagne en 1812 pose problème ! Cette cavalerie mit 86 jours pour aller de Kovno à Moscou, en exécutant des manoeuvres et en livrant des combats, au rythme de l'infanterie ! ce qui est lent.

En effet : cette cavalerie n'a pas été lancée dans des actions lointaines de découvertes !... Or les mots : fatigue, épuisement, reviennent dans tous les rapports.

Il faut se rendre à l'évidence. Ces chevaux "fessus" de nos herbages occidentaux , qui doivent boire trois fois par jour, et manger lentement durant de longues heures... pour être en "état", n'ont pas résisté à la vie en campagne de guerre, dans les régions orientales de l'Europe. Là bas les conditions climatiques, d'abreuvement, de nourriture, et de combat sont différentes ! Car il faut savoir que les trois quarts des chevaux de la Grande Armée ne sont pas morts dans des batailles ! Il faut noter aussi que la cavalerie russe régulière était logée à la même enseigne. Elle a assez bien rempli sa mission. Donc les chevaux achetés en Europe occidentale étaient inaptes à faire la guerre dans cette région.

Les cosaques

Et puis il faut ajouter qu'il y a eu les cosaques, cavalerie russe irrégulière. Les premiers d'entre eux furent aperçus dès le 24 juin 1812, ils marquaient l'avance de la Grande Armée. Les derniers raccompagnèrent les "restes" jusqu'au Niemen le 14 décembre. A l'aller ils l'ont épuisée par la "fuite et le retour offensif" obligeant les avant-gardes à se déployer. Au retour, ils ont achevé le désastre en détruisant les traînards et en interdisant les approvisionnements.

Leur leçon est double : au plan des combats, et au plan du cheval de selle de guerre, notre sujet.

Parenthèse terrible : rappelons que cette disparition de la cavalerie de la Grande Armée fut pour l'infanterie cause de son calvaire. Marbot (op. cit.) l'a écrit : "sans cavalerie une infanterie est sacrifiée !".

Napoléon lui-même, quittant son armée, ou ce qui en restait, et ressassant les causes de sa défaite, confiait à Caulaincourt (1) son écuyer "tous nos désastres ont tenu à quinze jours et à l'inexécution de mes ordres pour la levée des cosaques polonais". Il avait compris, comme toujours avec retard, qu'il lui aurait fallu une cavalerie rustique et endurante pour manoeuvrer dans ce pays. Le Colonel de Brack(2) écrira "les cosaques sont la meilleure cavalerie d'Europe..." - Le général Morand (3) dira : les cosaques "...ont plus fait pour la salut de la Russie que les armées de cet Empire". Il conservait les "amers souvenirs" d'avoir vu notre cavalerie se "consumer" devant ces cosaques. Ayant repris du service, le colonel de Brack se fit l'apôtre d'une cavalerie remontée "à l'imitation des peuples à cheval..." (sic). Il faudrait donc lui fournir des chevaux : "... élevés dans les lieux les plus arides et les plus accidentés de la France ; qui soient habitués à une chétive (sic) nourriture, et à courir sur des terrains raboteux...(sic)".

Pour lui, les meilleurs chevaux de cavalerie en Europe sont : "les russes, les polonais, les hongrois". Cela nous rappelle Maurice de Saxe, le Vainqueur de Fontenoy. Pour la France, Brack donne la préférence aux races : "auvergnate, nivernaise (et morvandelle), bretonne, béarnaise". En tout cas, il dénonce vivement les remontes de chevaux de charrettes, qu'il a trouvés, en 1831, au 18ème régiment de Chasseurs à Cheval, quand il reprit du service.

Les Guérilleros (4)

Le tableau de la chute de Napoléon, chef de guerre, serait incomplet si, à côté des cosaques russes au Nord, nous ne mettions pas les guérilleros espagnols au Sud.

Dès 1808 le corps d'armée Dupont envoyé en Andalousie sans cavalerie apte au combat sous le soleil... capitula devant les espagnols à Baïlen le 22 juillet 1808. Une semaine plus tard, Junot capitulait aussi à Sintra près de Lisbonne, devant les Anglais et les Portugais (Wellington, déjà). C'est donc de 1808 que l'on doit dater le déclin de l'Empereur, chef de guerre. Il fit une courte apparition sur ce théâtre d'opération en fin d'année, illustrée par le combat de Somo Sierra. Une simple embuscade. Napoléon laissa la péninsule ibérique à ses généraux, et revint d'urgence en Europe centrale.

La Guerre d'Espagne qui dura jusqu'en 1814 nous intéresse. D'abord parce que retraitant avec son régiment d'infanterie qui avait refusé de capituler à Baïlen, le sous-lieutenant Bugeaud commanda l'arrière-garde, durant cette retraite en direction de Madrid ; sans cavalerie et sur les hauts plateaux du Maghreb espagnol. Il se souviendra de cette expérience. Ensuite, parce que de 1809 à 1814, l'armée d'Espagne mal équipée, mal remontée, mal encadrée (c'était un front secondaire pour Napoléon) livra des combats malheureux contre les Anglo, portugais, espagnols de Wellington.

De l'échec de Torres Vedra en 1810 avec Masséna, à la défaite de Vittoria en août 1813 avec Marmont, cette pauvre armée alla de retraites en combats malheureux, prête à se débander à la fin de l'été 1813. Napoléon envoya d'urgence Soult, duc de Dalmatie, qui connaissait bien ce théâtre d'opérations.

Il rassemblera les débris de cette armée d'Espagne, après cette défaite, et face à des ennemis quatre fois supérieurs en nombre, sans cavalerie valable, il retraitera en ordre devant Wellington. Il ralentira sa progression, il retardera l'invasion de la France. Il acceptera la bataille à Orthez, près de Pau, le 27 février 1814. Ce fut sanglant. Il acceptera encore la bataille devant Toulouse le 10 avril 1814. Mais Napoléon avait perdu Paris le 31 mars, et il avait abdiqué le 6 avril 1814. Soult ayant perdu cette bataille de défense ne capitulera pas. Il se retira en ordre sur le Lauraguais. La guerre était finie.

Ce qu'il faut retenir, c'est que dans cette guerre oubliée, au sud de l'Europe Napoléonienne, deux hommes de guerre s'illustrèrent et acquirent l'expérience des campagnes dans les steppes et les montagnes du sud. L'un était au sommet des responsabilités, l'autre était sur le terrain au contact des réalités des combattants dans leurs difficultés quotidiennes. C'est à ces deux hommes de guerre que l'on devra trente ans plus tard la conquête de l'Algérie (1830-1847). Tous les deux étaient fantassins. Tous les deux apprirent au feu que l'infanterie est condamnée sans l'aide constante d'une cavalerie rustique.

L'un sera le fondateur du "service général des remontes" comme ministre de la guerre. Il obligera l'armée de conquête à utiliser les chevaux des pays d'Afrique du Nord.

L'autre sera commandant en chef et gouverneur de l'Algérie (1840-1847) et il inventera le système de forces, adapté aux steppes du Sud, sans routes et avec de rares points d'eau. On l'a appelé "le système des "colonnes" (30 cavaliers pour 70 fantassins et tringlots, et par ailleurs l'artillerie, ainsi que les bagages, par portage).

Dès 1831, les troupes du corps expéditionnaire de conquête seront remontés de chevaux et mulets du pays, par décision ministérielle de Soult.

Dès juin 1836, Bugeaud envoyé d'urgence en Oranie, débarque à l'embouchure de la Tafna avec trois bataillons : "il constitua une colonne d'après les procédés qu'il avait pratiqués en Espagne" et il délivrera Tlemcen assiégé depuis des mois.

Il faut retenir aussi, pour mémoire, afin d'être complet sur la question que nous étudions de la remonte, que deux des initiateurs, et précurseurs du système des dépôts de remonte furent : d'abord le maréchal Gouvion Saint Cyr, le seul vainqueur en Russie à Polotsk, et le colonel puis général Oudinot qui fit la campagne de 1812 en Russie et fut l'organisateur de la nouvelle : "Ecole de Cavalerie de Saumur en 1825".

La question de l'élevage du cheval de guerre en France au XIXème siècle

Le constat d'échec de la cavalerie de la Grande Armée et de la cavalerie de l'armée d'Espagne impose la réflexion suivante. Après les désordres de la "Grande Révolution", deux voies se proposaient à notre "industrie chevaline" nationale. Soit : produire du cheval de selle, à partir des petits chevaux (de portage) des régions arides et accidentées du Sud de la Loire et de Bretagne - soit faire du cheval de tirage au trot, à partir des carrossiers des grasses régions du Nord de la Loire. Or, sous la pression des facteurs économiques et des pesanteurs de la société rurale des cultivateurs du Nord, dominant par leur personnel politique les éleveurs du Sud, ce sera la deuxième option qui sera choisie.

En effet, dès 1815 un réseau de routes à revêtement solide (dit "Mac Adam") se développa. Il favorisa les échanges rapides des marchandises transportées par "camionnage" (1829), c'est à dire par "camion" dont le premier sens est "chariot à quatre roues". Opération qui demande une traction au pas, et si l'on peut, au trot. Ceci explique cela, à savoir que voulant sélectionner leurs chevaux de tirage, les cultivateurs éleveurs de carrossiers ont créé les courses au trot, à Cherbourg en 1836. La société du Cheval français de demi-sang (le Trotteur) est fondée en 1864 à Caen. Elle remplaçait les sociétés locales de Normandie. De nos jours elle est devenue "Société mère" à Paris sous le nom de : Société d'encouragement à l'élevage du Cheval français (S.E.C.F). Elle fait courir à Vincennes. Ainsi, dès 1836 l'évolution est commencée (engagée délibérément) (5). Le Cheval français sera un trotteur.

En relation avec ce choix historique, les performances des attelages vont plus que doubler en 25 ans. En 1814, les diligences faisaient du 4 km/heure et du 6,5 en 1830. Elles allaient à 9,5 km/heure de moyenne en 1847.

A partir de 1855 on admet que les voyageurs se déplaçaient en trains à vapeur sur les longs parcours ! Cette progression de la vitesse utile au trot est éloquente. Comme le sont les effectifs de chevaux : en 1840, les maîtres de Postes possédaient une "cavalerie" de plus de 20 000 chevaux.

En 1866, la compagnie générale des voitures de Paris en comptait 10 741. A cela il faut ajouter les effectifs importants qui servaient pour les équipages de luxe de la bourgeoisie, catégorie de chevaux appelés "de grandes remises".

On constate donc, au cours de cette première moitié du XIXème siècle qu'à côté des races lourdes nécessaires à la traction au pas pour les travaux des champs et des chantiers, le marché le plus prospère était celui des chevaux de tirage au trot : le demi-sang ou demi-trait (on trouve cette dénomination dans des correspondances de l'administration du cheval), appelé aussi "cheval français" : capitale Caen.

Produire une grande quantité de chevaux d'attelage de qualité, obligeait à accepter un important déchet. C'est la règle de l'élevage. Ces non valeurs étaient refusées par la société civile... bien évidemment. C'est pourquoi les éleveurs et les marchands firent l'impossible pour les vendre à d'autres. Il fallait donc trouver un marché secondaire. Ce sera celui de l'Etat : toujours solvable, toujours débiteur de ses électeurs (à l'époque, c'étaient les nantis du régime censitaire)(6). Et c'est ainsi que l'armée sera la dupe de ce marché des "invendus du commerce". Pour ce faire, on prendra les moyens pour en faire un marché captif : ce seront des groupes d'influences. On appellera le trotteur : cheval à deux fins (tirage et selle). On ira jusqu'à inventer ce hideux spectacle des courses au trot monté, pour crédibiliser sa finalité selle (dans la 2ème moitié du siècle). On fera voter des lois protectionnistes, même contre le cheval de la cavalerie d'Afrique, le cheval de Louis XIV et de Napoléon III : le barbe.

Et même, on exigera des étalons de selle de l'Etat, qu'ils satisfassent à une épreuve de trot. C'est ainsi que les chevaux de charrette rempliront les rangs de la cavalerie légère française. Pauvre cavalerie !

La réforme du système des remontes

Depuis le bon roi Henri IV, tous les systèmes ont été employés tour à tour. Nous l'avons vu. Ils ont tous engendré des abus préjudiciables à la cavalerie.

En 1818, le ministre de la guerre Gouvion Saint Cyr réforma l'armée en profondeur : recrutement, collation des grades... Il voulut aussi la libérer des mauvais services des marchands. Il n'abordera cette question complexe des remontes de l'armée qu'avec prudence. A titre d'essai, il établit un nouveau système : deux dépôts provisoires furent créés à Caen (Normandie) en juillet 1818 et à Clermont-Ferrand (Auvergne) en 1819. La philosophie de l'expérience est exposée par le Préfet du Calvados dans un avis officiel (7) aux "Propriétaires et cultivateurs (sic)" en date du 25 juin 1818 : "... cet établissement (le dépôt de Caen) a pour objet :

1 - de leur assurer les bénéfices que pouvaient faire sur eux les fournisseurs qui jusqu'ici avaient été chargés des remontes,
2 - d'encourager l'éducation des chevaux, et
3 - l'amélioration des races". L'achat sera direct, le paiement sera comptant.

Le ministre avait visé juste. Immédiatement, les marchands firent une campagne de manipulation de l'opinion des cultivateurs, allant jusqu'à la menace. Le préfet réagit par lettre du 10.10.1818, il demande aux maires de combattre cette campagne de dénigrement du nouveau système. Ils devront développer les points suivants :

Jusqu'alors les intermédiaires :

1 - Enlevaient aux cultivateurs "une partie du prix qui leur était dû...".
2 - "... n'achetaient que ce qui n'était pas assez mauvais (sic) pour être refusé".
3 - "De là, le mauvais état de nos corps de cavalerie (sic)"
4 - (De là aussi) la nécessité d'acheter des chevaux à l'étranger".

Ce texte est remarquable. En effet tout est dit par ce préfet du Calvados, en octobre 1818 dans cette lettre publiée au recueil des actes de la Préfecture (8). Tout est dit des vices des systèmes anciens de remonte de l'armée, et aussi des raisons véritables de la "querelle de cent ans" (selon le mot de Mennessier de la lance) qui s'engage entre les marchands et les remontes, entre le ministère de l'agriculture et le ministère de la guerre.

Disons tout de suite que l'esprit du négoce l'emportera sur l'esprit de défense nationale.

En 1826, l'essai du nouveau système ayant été jugé valable, il est étendu à sept dépôts (de remonte), par "décision ministérielle". Car, il faut noter pour la vérité, que les Conseils généraux des départements et les Conseils municipaux soutiennent ce nouveau procédé d'achats, qui veut être favorable d'abord aux petits éleveurs.

Le service général des remontes (1831)

Ce sera l'oeuvre du Roi Louis Philippe et de son premier ministre le Maréchal Soult (ministre de la guerre) ayant commandé en chef l'armée d'Espagne du premier Empire.

Le 19 février 1831 : ordonnance du roi portant "réorganisation de la cavalerie" ; 12 régiments de cavalerie lourde, 18 régiments de cavalerie de ligne, 20 régiments de cavalerie légère.

Le 11 avril 1831 : ordonnance du roi portant "organisation du service général des remontes" (9)

Cette loi est le fruit des réflexions des vieux soldats des guerres de l'Empire, dans lesquelles la cavalerie a tant souffert de sa mauvaise remonte. Ce que Napoléon n'a pas su faire, Soult l'a réalisé !

Cette loi de 1831 fonde quinze dépôts de remonte dans les quinze départements suivants :

- à l'est : Ardennes - Meurthe - Vosges - Yonne ;
- au midi : Indre - Puy de Dôme - Cantal - Tarn - Gers ;
- à l'ouest : Calvados - Eure - Orne - Manche - Côtes du Nord et Deux-Sèvres.

Voilà la géographie du cheval militaire à cette date (trait léger, artillerie, et cavalerie lourde au Nord de la Loire - Selle galopeur, cavalerie légère au Sud).

Dans son deuxième article, la loi instaure : l'achat des poulains et de leur élevage dans les dépôts. L'application devait en être faite progressivement. Il s'agissait d'aider les petits éleveurs des pays pauvres et d'empêcher les poulains du Limousin et du Béarn de partir en Espagne et ceux de Bretagne de partir au pays de Galles.

Il faudra plus de dix ans aux Marchands et aux gros éleveurs pour abattre ce système. C'est fin 1840 que la guerre franco-française de l'élevage du cheval de selle devient une affaire d'Etat. Une commission des remontes (dans laquelle le représentant de l'Agriculture brilla par son absence) reprit l'idée du rapport de la commission de l'ordonnance de 1831 : "réunir les haras et les remontes". Idée déjà préconisée par la commission de 1810 (que nous connaissons). C'était donc une idée vieille de 30 ans.

Notons que depuis 1806, le service des haras était devenu prospère, au sein de différents ministères successifs. Mais la question chevaline était au plus mal en 1840. Face à une menace de guerre européenne, le gouvernement dut acheter 34 000 chevaux pour l'armée. L'agriculture nationale ne put en fournir que 14 000 ; le reste fut acheté à l'étranger jusque chez l'ennemi (potentiel).

La guerre étrangère n'eut pas lieu, mais tout était prêt pour la polémique intérieure. En 1842 le Général Oudinot (10), député du Maine et Loire, organisateur de l'Ecole de Saumur, conseiller du Ministre Soult, proposa officiellement la fusion des deux administrations. Ce fut la crise. Il faut ajouter à ce contexte, que l'administration de la "guerre" avait fait l'essai de fournir aux petits éleveurs des étalons de "type militaire", avec saillies gratuites, et achats de produits (20 étalons en 1840). En 1842, ce fut une débauche de libelles et de brochures. Mais les choses restèrent en l'état. Le président du gouvernement était Soult lui-même, il calma le jeu. Cependant l'armée, après un vote de la Chambre des députés, dut donner ses étalons à l'agriculture et dut cesser d'acheter des poulains.

Ce rejet du système complet des remontes (production d'un cheval apte à faire campagne, avec aide de l'Etat et achats des poulains aux petits éleveurs) fut une injustice pour les éleveurs du Sud Ouest de la Loire. En mai 1842, en effet, la société royale d'agriculture de Toulouse, capitale des Piedmonts des Pyrénées, région très concernée par l'élevage du cheval de selle de service, avait transmis au gouvernement : un mémoire pour soutenir le système des "dépôts de poulains" avec un voeu unanime pour leur maintien... La France du Sud ne fut pas entendue. (Revanche de l'histoire le système des haras militaires refusé en France, sera préconisé pour l'Algérie en 1848 -voir infra).

Sous la IIème République

Le 20 juin 1848, une nouvelle commission (Bethmont-Fould) renvoya les deux parties (agriculture et armée) dos à dos.

En France, le service des remontes militaires devait revenir à sa seule mission d'achats. Ainsi, faute d'une politique de développement de la production du cheval de guerre, la cavalerie métropolitaine devra faire avec "un mauvais matériel". Ce fut l'une des raisons de l'expansion de la méthode du maître Baucher dans l'armée, bien qu'elle y fut interdite. (Car il répondait à la question : comment dresser des chevaux de mauvaise qualité ?).

En Algérie, par contre, la commission Fould demanda au service des remontes militaires de gérer l'élevage du cheval dans sa totalité. Etonnant compromis ! Il suppose beaucoup d'arrière-pensées (11). Le maréchal Bugeaud, gouverneur général, n'avait pas attendu cet accord singulier des politiciens parisiens. Heureusement !

L'aventure de la cavalerie au Maghreb

Dans cette recherche du cheval de selle de troupe, un fait historique fortuit apporta la solution. Alors que les anciens de la Grande Armée proclamaient la supériorité des chevaux de l'Europe de l'Est ; alors que les bourgeois nantis et les marchands faisaient le siège de tous les pouvoirs pour imposer les chevaux de charrette à la cavalerie..., et après tant d'efforts, d'échecs et de sang versé dans des combats inégaux, la cavalerie débarqua au Maghreb le 5 juillet 1830.

Ce fut la révélation. Les cavaliers trouvèrent, enfin, au Sud : ce cheval agile, docile, sobre, résistant, endurant, que la France n'avait pas pu leur fournir depuis trois siècles. Dès le 25 juillet, un officier de l'état major écrit la nouvelle et dit la qualité exceptionnelle du cheval algérien (12) "... si ce pays doit rester à la France (-) on pourrait (-) jouir (sic) du meilleur cheval de guerre qui existe". C'était une bénédiction des dieux de la guerre. Dès lors, une décision ministérielle du maréchal Soult du 14 juin 1831 pourra interdire d'envoyer en Algérie les chevaux français trop fragiles. Dès lors la cavalerie française d'Afrique sera remontée uniquement de chevaux barbes (Après un essai négatif de chevaux espagnols et napolitains). Elle deviendra la meilleure ! ... (quand elle sera bien commandée). Le général Bugeaud, qui fut sans conteste, le commandant en chef le plus compétent dans la gestion et l'emploi de la cavalerie (13) avait dès 1844 créé des dépôts "d'étalons reproducteurs" dans les trois provinces, à Mostaganem, à Boufarik, à Annaba (Bône). Il savait que les cavaliers éleveurs des steppes du Sud ont toujours des juments, mais peuvent manquer de bons étalons, selon les aléas de l'économie pastorale nomade. Les politiciens de la commission Fould légalisèrent le fait accompli, en contradiction avec leurs convictions, mais aussi pour se défaire de la question des obligations pécuniaires de la conquête de l'Algérie, qui déjà posaient problèmes !!!

Par arrêté de 1851 "tous les services hippiques de l'Algérie : établissement d'élevage (c'est-à-dire haras), dépôts d'étalons, dépôts de remonte (achats de chevaux d'élevage), furent réunis en un seul service, dépendant du Ministère de la guerre". (Bureau de la remonte générale. Vallée (op. cit).

Cette dualité dans la politique d'élevage du cheval entre le Nord et le Sud de la République est un fait historique. A l'exception d'un poste de conseiller du gouverneur de l'Algérie, tenu par un officier des haras métropolitains détaché de 1881 à 1894 à Alger, les services du ministère de l'agriculture n'ont pas eu à connaître de l'élevage du cheval au Maghreb, au niveau des responsabilités de la gestion. En effet, jusqu'en 1946, cet élevage fut administré par le service des remontes militaires.

Ainsi le bien-fondé du projet "Oudinot", de fusion des haras et des remontes, a été prouvé sur le terrain, au Maghreb. Dans cette région, en effet, les petits éleveurs profitant des étalons de l'Etat (gratuitement) et assurés de la vente de leurs produits, adopteront le système. Ce fut une réussite. Au cours du second empire, l'Algérie a produit largement pour son agriculture et ses transports et en même temps pour la remonte de la cavalerie d'Afrique. Elle fournit aussi la cavalerie légère de métropole. En 1870 sur 28 régiments de cavalerie légère française : 24 étaient remontés par des chevaux barbes. C'était un progrès considérable !

Quant à la remonte des cavaliers de la lourde et des dragons, faite en France, elle était toujours aussi médiocre. Car l'élevage métropolitain stagnait dans sa pauvreté ; on ne notera aucun progrès dans l'élevage du cheval de selle de service. En 1856, le Préfet du Calvados en porte témoignage officiel au Conseil Général de ce Département pilote. "Il y a près de trois cents ans, qu'à notre connaissance, on se plaint de la pénurie de chevaux et de leur manque de qualité...". En 1867, l'armée dut acheter en Autriche des chevaux Hongrois.

C'est la raison pour laquelle, sans doute, l'Empereur Napoléon III, préférait les barbes à tous les autres chevaux. Il les utilisa en priorité dans toutes ses expéditions militaires : 1854 en Turquie et en Russie du Sud ; 1859 en Italie ; 1860 en Chine et au Liban ; et de 1861 à 1867 au Mexique. Le général commandant en chef, Canrobert, écrivait de Sébastopol durant le terrible hiver 1855 : "Les chevaux barbes sont les seuls qui résistent aux épreuves du climat et de la (mauvaise) nourriture". Le 30 mars le général de Cissey dans une lettre envoyée du même front : "Les Anglais nous offrent des prix fabuleux des chevaux barbes que nous avons ici". Car le 25 octobre 1854 ces mêmes barbes, agiles et courageux, du 4ème de chasseurs d'Afrique, avaient fait l'admiration de ces mêmes Anglais en chargeant à travers le terrain raboteux de Balaklava (14). Leur intervention, sur le flanc russe, avait permis aux survivants de la brigade légère anglaise, de rejoindre leurs lignes. Le grand hippologue anglais Sidney le reconnaîtra dans "Le livre des chevaux" publié à Paris en 1892.

1870 - L'humiliation et la gloire

Napoléon III fit venir la cavalerie d'Afrique. "Pour assurer les missions de reconnaissance" confia-t-il au général du Barail (15), ce qui en dit long sur sa confiance en la cavalerie métropolitaine.

En août sa première armée battue en Alsace (Reichshoffen) et en Lorraine (Spickeren).

Sa deuxième armée enveloppée et cernée dans Metz, l'Empereur partit rejoindre sa dernière armée à Châlons sur Marne.

Il fallait traverser les "partis" des reconnaissances de la cavalerie allemande déployée au-delà de la Moselle.

Le 16 août, à 5 heures Napoléon III quitte Gravelotte en direction de Verdun : 50 km. Après 10 km, constatant l'état de fatigue des chevaux français de sa brigade d'escorte de la garde...(16) Il la laisse au général du Barail en échange de la brigade des barbes du général Margueritte. Il repart à 7 heures. Il sera à Verdun à 14 heures (après 2 heures de repos pour Napoléon III, malade) mission accomplie à travers : "champs collines, coteaux, et fossés" : les 1 000 barbes (2 x régiments) en escorte, déployés à travers le pays et à travers les partis allemands, conduisent sain et sauf l'empereur à Verdun - quinze jours plus tard, n'ayant jamais été en repos, ayant reçu un troisième régiment de chasseurs d'Afrique en renfort, la même brigade, devenue division (avec la brigade de hussards et chasseurs à cheval : Tilliard - remontées aussi de barbes) s'illustrera, le 1er septembre, à Sedan.

Là, en l'absence des divisions de la cavalerie métropolitaine, la division dite d'Afrique (Margueritte puis Galliffet) chargera seule, six fois (Mac Carthy (op. cit.)), pour tenter de sauver l'armée de l'encerclement. Elle ne réussira pas ! Mais, sous les yeux des grands chefs allemands : Guillaume Ier et Bismarck, la cavalerie d'Afrique sauvera l'honneur. Le roi (futur empereur) Guillaume lui décerna la gloire en s'exclamant devant ce spectacle dantesque : "Ah les braves gens". Car il est vrai que les hommes racontent l'histoire en oubliant toujours les nobles animaux qui, sans jamais les trahir, les accompagnent dans leurs fureurs guerrières, jusqu'à la mort.

Le cheval du Maghreb était bien, et restera, le meilleur cheval de guerre de troupe de la cavalerie française.

En 1872, le rapport du lieutenant colonel allemand Von Brozowki, sur les chevaux pris à la cavalerie française durant la guerre, le confirmera "les meilleurs étaient les petits étalons arabes" (barbes) (17)

 
NOTES

(1) Mémoires de Caulaincourt, grand Ecuyer de Napoléon - Perrin : Paris, 1986 (chapitre en traineau avec l'empereur page 133).
(2) Brack (Antoine - Fortuné de) (1789-1848) capitaine durant la campagne de Russie. En non activité en août 1815 comme chef d'escadrons. Reprit du service en 1830. En 1831, il commande le 18è régiment de Chasseurs à Dôle. C'est alors qu'il publia : Avant-postes de cavalerie légère (Paris, 1831). Il commandera l'Ecole de Cavalerie de Saumur en 1838-1839".
(3) Morand - (général commandant de division) cité par A.F. de Brack (op. cit.) (page 286) - "le général Morand à son tour nous dit en parlant d'eux (les cosaques) : "La marche de la Grande Armée française ralentie par les Cosaques (qui plus tard l'isoleront)... de toute ressources (ravitaillement)..." (et Morand dit sa tristesse) "Quel magnifique spectacle que celui de cette cavalerie européenne resplendissante d'or et d'acier aux rayons d'un soleil du mois de juin, étalant ses lignes sur les flancs des coteaux du Niemen, et brillante d'ardeur et d'audace." "Quels amers souvenirs que ceux de ces vaines manoeuvres, qui l'ont épuisée contre des cosaques jusqu'alors si dédaignés".
(4) Les cosaques, les guerilleros - consulter :
a) Davidoff, Denis Vasileievitch (1784-1839) : Essai sur la guerre des partisans - Paris, 1841.
b) Bugeaud (Les écrits de ) Par l'épée et par la charrue publ. par Azan et Ch. A. Julien - Paris : Puf, 1948 . (page 16 passim).
(5) Ephrem Houel : Traité des courses au trot - Paris : Lagulonie, 1842. L'auteur (officier des Haras) à l'audace de prétendre que l'on peut satisfaire à la fois : "le luxe, les voitures publiques, les roulages, la cavalerie et l'artillerie" avec "les forts chevaux de demi sang provenant des fortes races : les chevaux carrossiers et les chevaux de traits". Telle fut la thèse que la cavalerie métropolitaine traînera comme un boulet jusqu'en 1914. Houel ajoute : "donner aux acheteurs les moyens de reconnaître le mérite des chevaux français : tel est le but des courses au trot". Le cheval des troupes à cheval sera donc un trotteur ! Ce fut une malédiction... nous le verrons. Mais une fois les morts de la grande guerre enterrés et inscrits sur les monuments, on peut (avec cynisme) noter que cette politique d'élevage, criminelle pour un soldat, a porté des fruits positifs dans l'industrie des courses. En effet, à la fin du XXè siècle, elle nous a donné des champions du grand prix d'Amérique (au trot) (à Vincennes) : "Gélinote et Urazi".
(6) Censitaire : qui payait le cens électoral : c'est-à-dire quotité d'impôts qu'un individu devait payer pour être électeur ou éligible, avant 1848.
(7) Recueil des Actes de la Préfecture du Département du Calvados juin 1818. Avis N 79 - Caen le 25.6.1818.
(8) Ibidem - octobre 1818 - avis n 124.
(9) Sur le service des remontes, fondé par l'ordonnance de 1831, et sur son développement en France au cours du XIX siècle : consultez :
a) Le répertoire alphabétique du droit français - Tome onzième - cheptel - Paris : Larose Editeur, 1894.
b) Le Moniteur universel du 13 avril 1831 : Rapport au Roi du 29 mars 1831, signé le Ministre, maréchal, duc de Dalmatie.
(10) Oudinot de Reggio (marquis puis duc) 1791-1863 - fils du maréchal d'Empire - Page de l'Empereur, dès 1805, il fit toutes les campagnes de l'Empire. Maréchal de camp en 1822, il commanda et organisa la nouvelle "Ecole de Cavalerie" de Saumur de 1824 à 1830. Lieutenant général en 1835 et Inspecteur de la cavalerie. Rapporteur de la "commission spéciale des remontes" du ministère de la guerre, il rédige le rapport du 18 mars 1842 sur "les remontes de l'armée" (Imp. royale Paris 1842). En 1847, il rédige le rapport "sur la nécesité d'accroître les ressources de l'Algérie en chevaux". Ayant fait campagne en Algérie, il commandera en chef l'expédition de 1849 en Italie.
(11) Références :
1 - Achille Foulde - Rapport adressé au citoyen ministre de l'agriculture au nom de la commission instituée par son arrêté du 25 avril 1848. Publié à Paris chez Dupont (1848) - Achille Fould sera ministre des finances de Napoléon III.
2 - Dictionnaire du Second Empire, Paris : Fayard, 1995. Article "Remonte" .
Il faut noter que : le général RANDON était membre de la commission. Chef du bureau des affaires d'Algérie au ministère de la guerre, il fit accepter aux membres métropolitains civils l'idée de confier à l'armée la gestion de l'élevage du cheval en Algérie. Devenu ministre de la guerre de Napoléon III puis gouverneur commandant en chef en Algérie, c'est lui qui mettra en oeuvre cette politique, sur tout le territoire de la colonie.
(12)Le cheval algérien par Vallée de Loncey - Paris, 1889.
(13) Il n'est pas sans intérêt de constater que ce sont des commandants d'Armées non originaires de la Cavalerie qui comprirent le mieux les données de sa gestion et de son emploi.Gouvion Saint Cyr et Soult : fondateurs du service des remontes. Bugeaud et Franchet d'Esperey, vainqueurs en Algérie et pour le dernier, à l'Armée d'Orient en 1918, comme nous le verrons.( Voir note 18)
(14) C'est le fameux épisode de la "Charge de la brigade légère" du corps expéditionnaire britannique en Crimée. De mauvais ordres, des chefs téméraires et les cavaliers britanniques se faisaient massacrés par l'artillerie Russe... Quand les chasseurs d'Afrique vinrent à leur secours en chargeant à "l'orientale" (comme les cosaques et les spahis).
(15) Paul Margueritte Mon père - lettres du gal Margueritte Paris, 1886 (lettre datée de Metz 11/8/1870).
(16) Dick de Lonlay in La Cavalerie française à la bataille de Rezonville Paris, 1891.
(17) Aureggio - Vétérinaire principal - Les chevaux du Nord de l'Afrique publié à Alger en 1893. Il faut savoir qu'au XIXè siècle les Allemands confondaient tous les chevaux orientaux du Proche Orient et de l'Afrique du nord sous le nom d'Arabes.
(18) Le maréchal Lyautey, fut le seul officier général de "cavalerie" ayant "commandé en chef" qui a su gérer et employer cette arme à cheval. En 1912 il étendit au Maroc le système de la remonte et des établissements hippiques créés en 1851 en Algérie, et en 1882 en Tunisie. Fondés par Dahir du Sultan de l'Empire Chérifien en 1912, ils furent appelés : Haras marocains.
Ils existent encore dans le royaume du Maroc à la fin du XXè siècle. La jumenterie du Haras de Meknès est célèbre mondialement. Elle produit des étalons pur sang arabes et des étalons arabes barbes.


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