La plus belle femme de Belgique. Album officiel du concours de beauté organisé par « La Dernière Heure ».- Bruxelles : La Dernière Heure ; Paris : Comoedia illustré, 1921.- 6 p : 22 portr ; 32 x 25 cm.

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La plus belle femme de Belgique

La plus belle femme de Belgique

Pourquoi et comment fut élue la plus belle femme de Belgique

A L’ÉTRANGER à Londres ou à Paris, le caractère de la beauté belge est peu connu. Quand on en parle, on remonte à la Flamande des tableaux de Rubens, à Hélène Fourment, opulente fleur de chair, grasse et rose. Cependant Hélène Fourment, épouse Rubens, florissait il y a trois cents ans. En trois siècles, une race évolue. Il serait temps qu'une effigie plus moderne et plus exacte se substituât à un type devenu conventionnel. Le mystérieux idéal que chacun de nous porte en soi n'a plus rien de commun avec l'idéal des truculents peintres de la Renaissance flamande.

Quelle que soit l'impérissable gloire de ceux-ci, la Belgique a continué de vivre, et vivre, c'est se transformer. La Parisienne de nos jours ne ressemble aucunement à Diane De Poitiers ou aux longues nymphes charnues de Jean Goujon. La beauté anglaise est fort loin d’Anne Boleyn et des robustes commères d'Henri VIII. Ni l'Italie d'Annunzio ne s'incarnerait dans une femme du Titien, ni l'Espagne d'Alphonse XIII dans une infante de Vélasquez. La race belge n'a aucune raison pour être plus stationnaire que les nations voisines.

Seulement, avouons-le ! nous-mêmes n'entrevoyons pas encore bien nettement le type national qui se dégage des silhouettes multipliées autour de nous dans les salons et dans les rues. Demandez à vos peintres de vous le fixer, ils seront tout aussi embarrassés, ou plutôt chacun le dessinera à sa fantaisie ! Où est la vraie Belge : Est-ce Jef Lambeaux qui l'a entrevue, est-ce Vinçotte ou Samuel ? Victor Rousseau la voit extatique et émaciée, alors que Constantin Meunier la voyait osseuse et hommasse. Fernand Khnopff ou Rassenfosse ne peignent pas la même Belge que Firmin Baes.

Certes, on ne réduira jamais plusieurs millions de femmes à un modèle ; il en faut pour tous les goûts. Mais le génie de l'espèce - pour parler un peu pédantesquement comme Schopenhauer - ayant pour but suprême la reproduction de celle-ci, vise sans cesse à ramener le produit des types extrêmes vers un type moyen, qui sera le mieux adapté aux conditions de telle époque et de tel milieu. Quel est le nôtre ? Nous ne pouvons le savoir qu'en interrogeant un très grand nombre de gens, et en prenant l'idéal de la majorité.

De là l'idée du concours des cinémas, dont cet album éternisera le souvenir.

On a reproché à de pareils concours d'éveiller la coquetterie. Mais la coquetterie est-elle un défaut ? La nature a ses raisons pour mettre au fond du coeur féminin le désir de plaire. La beauté masculine s'entretient par l'émulation des sports violents. La beauté féminine n'a pas cette émulation. Il lui en faut une autre. Elle la trouve dans la toilette et la parure.

Cependant cette rivalité de rubans et de colifichets, toute superficielle, peut abriter des corps malingres ou déguiser des traits inharmonieux. Les seuls concours valables et probants ne seraient-ils pas les concours de beauté nue ?

Non. D'abord ils sont inadmissibles. Ensuite, ils sont anachroniques. La femme moderne n'est jamais nue. La robe fait partie de son charme. La beauté de l'animal ou de l'oiseau ne se comprendrait pas sans son pelage ou son plumage.

On trouvera ici les vingt et une candidates qui furent partagées, pour le vote, en trois séries : La première afficha des noms de dentelles : C'est entre l'Alençon, le Venise, la Malines, le Bruges, le Chantilly, l'Argentan et la Valenciennes que l'électeur fut invité à choisir. La seconde semaine vit défiler la série des héroïnes d'Opéra : Mireille, Salambô, Louise, Salomé, Hérodiade, Lakmé et Gwendoline. Enfin les figurantes du troisième tournoi portèrent, comme dans les Mystères du Moyen âge, les noms symboliques de Modestie, Gaîté, Franchise, Probité, Tendresse, Amabilité et Douceur. Ce fut la série dite des Qualités. Je me hâte de spécifier que, chacune des candidates étant supposée posséder toutes ces vertus réunies, nous n'avions point l'outrecuidance de décerner ici un brevet de modestie ou de douceur à l'une plutôt qu'à l'autre. Dieu nous en garde ! Nous faisions un concours de beauté physique, non de beauté morale. Celle qui arbora Gaîté le fut peut-être bien une mélancolique ; et celle qui arbora Tendresse n'était pas nécessairement plus tendre que ses rivales. De même, la Louise de notre série des héroïnes d'Opéra n'est pas, dans notre pensée, plus ingénue que Salomé ou Hérodiade. Ce furent là des étiquettes conventionnelles, pour éviter la sécheresse d'un numéro d'ordre.

On compte quatre millions de femmes belges, dont on peut calculer qu'une sur cinq, environ, est dans cette primavera de la vie où le corps humain donne sa fleur. Les huit cents candidates qui ont spontanément comparu devant notre jury, représentaient donc une première sélection au millième. Les vingt et une qui furent retenues pour l'écran, seconde sélection au quarante millième, n'étaient pas toujours et d'une manière absolue les plus belles. Nous obéissions au désir de présenter au public toute la gamme des types possibles. A voir comme les votes se partagèrent on saisira mieux la nécessité de ce large éclectisme.

Mais, à partir de cet étage de la pyramide où siègent les vingt et une, aucune autre considération n'entrait plus en jeu, que la beauté pure ! Ni les petites admirations familiales, ni le respect de la variété des types ne pesaient plus dans la balance. L'instinct de la race alla brutalement vers son idéal, et l'on comprend l'immense et enivrante flatterie qu'un pareil hommage peut représenter pour les trois Elues. II y a là un triomphe qui dépasse démesurément tous les succès de salon.

Aussi, ne vous cèlerai-je pas que durant les élections, plus d'une en maigrit d'émotion. Une Liégeoise - qui dira jamais si c'était la plus orgueilleuse, ou au contraire la plus tremblante - nous l'avouait sans hypocrisie :

- En deux mois, j'ai maigri de cinq kilos... Je ne mange plus  !

La beauté a ses martyrs. Elle a aussi ses persécuteurs. Si étrange que cela paraisse, il y a, en Belgique, de farouches ennemis de la beauté. Une de nos candidates les plus radieuses, qui appartient à une famille bourgeoise très honorable et aspirait à entrer dans une des grandes administrations de l'État, se vit mander - au lendemain du jour où sa photographie parut dans les colonnes du journal - par un haut fonctionnaire de cette administration :

- C'est votre portrait ?

- Oui, monsieur.

- Alors, mademoiselle, il faut choisir. L'administration ne saurait tolérer qu'une de ses fonctionnaires participe à un tournoi de beauté. Si vous n'envoyez sur-le-champ votre lettre de désistement à ce concours, j'aurai le regret de vous rayer du nombre de nos postulantes.

Le père de la jeune candidate, très ému, vint plaider auprès de ce sauvage la cause de sa fille, expliquer au troglodyte la parfaite décence de notre tournoi. Rien n'y fit. Le haut mandarin maintint son veto : Une petite fonctionnaire n'a pas le droit d'être belle. C'est probablement une insulte à la hiérarchie.

La famille de la persécutée dût choisir. Elle a choisi le concours. Et elle eut raison, puisque Mlle Rose Printemps fut l'élue de sa série.

Le public vota en foule. Quel est le Belge, en effet, que cette élection pouvait laisser indifférent ? Nous ne parlons pas des prix en argent récompensant le bulletin qui s'accorderait le mieux avec le classement général. Il y eut l'ambition plus haute de collaborer à ce classement, d'orienter le verdict du suffrage universel vers la perfection qui incarnait le mieux notre idéal personnel. Chacun devait se dire :

- Voici la mienne, voici la forme de mes rêves, l'effigie humaine à qui je voudrais confier la perpétuation de ma race à travers les siècles !

 Ainsi raisonnèrent les hommes. Cependant, les femmes aussi votèrent. Les unes, les humbles et les résignées, dans l'illusion de s'identifier un instant à la triomphatrice, votèrent pour la beauté qu'elles auraient voulu avoir elles-mêmes. L'écran leur renvoyait l'image qu'elles cherchent dans leur miroir avec un soupir de regret :

- Si je pouvais me modeler à ma guise, voilà comment je me serais créée. Ce nez, cette bouche, cette carrure et cette cambrure, cette épaule et cette gorge, si je les avais, je me trouverais la plus belle femme du monde. Il est juste que je les admire chez autrui.

Mais d'autres, qui s'estiment davantage, qui se comparent in petto aux candidates et qui lisent dans les yeux d'un mari ou d'un fiancé la certitude énivrante de leur propre séduction, votèrent pour l'élue qui leur ressemblait afin de pourvoir dire négligemment au mari ou au fiancé :

- Tu ne trouves pas que la plus belle femme de Belgique a quelque chose de moi ?

De tous ces calculs secrets, s'est formé l'idéal national. Le visage collectif de la Belgique, ce visage mystérieux qu'aucun peintre, qu'aucun sculpteur n'a jamais traduit, il sort de la collaboration de ces milliers de cerveaux ! L'artiste muet que chacun de nous porte en soi, incapable de créer, mais capable de reconnaître la forme vivante de son rêve quand elle vient au-devant de lui, a parlé. Après comme avant l'élection, nous gardons chacun nos préférences intimes, ça va de soi, mais la patrie a pris corps.

Dès que ces admirables photographies eurent paru dans les colonnes de la Dernière Heure, je puis dire aux Belges, moi qui habite Paris, que leur perfection ébahit les Parisiens. C'est plus qu'une glorification de la race, c'est une révélation !

- Comment ? me disait hier un peintre français, vous avez des beautés pareilles en Belgique ? Cet éclat, ces chevelures royales, ces yeux splendides, ces nez fins,  ces ovales      aristocratiques ? Je ne m'en doutais pas...

Non. L'étranger ne s'en doutait pas. On ne classait point la Belgique parmi les races laides, certes ! C'était pire : le peuple dont on ne dit rien. Quelques touristes, ayant voyagé dans nos Flandres ou dans nos Ardennes, m'avaient bien concédé négligemment :

- Il y a de jolies filles en Belgique...

Mais « jolies », sans plus ! Personne ne se serait avisé de placer la femme belge sur le rang des Parisiennes, des Anglaises, des Américaines, des Espagnoles ou des Italiennes. Dans ce domaine, comme autrefois dans le domaine politique, la Belgique était neutre.

Si elle fit sagement de sortir de sa neutralité politique, l'avenir le lui apprendra. Mais elle peut dire adieu à sa neutralité esthétique. Après ce concours, il y aura quelque chose de changé dans le domaine de l'art : Une race nouvelle, éblouissante, sera venue s'asseoir dans l'Olympe, au milieu des déesses consacrées. La beauté belge son entrée ! L'album des vingt et une concurrentes est assuré de rivaliser avec l'album français, pourtant fort beau, et peut-être de l'éclipser.

Mais, quoi qu'il fasse, l'oeil humain ne peut s'égarer sur une variété de types. D'instinct, il simplifie. Toutes les saintes de l'Église, pour l'oeil des catholiques, sont sans visage. Seule la Madone irradie, attirant sur elle toute la lumière du Paradis. De même, dans une sphère plus humblement réaliste, nous ne pouvons imploser à l'oeil des artistes étrangers vingt et une personnifications de la race belge. L'élue du referendum des Cinémas portera seule la bannière nationale dans ces « Olympiades » de la beauté, auxquelles la Côte d’azur, l'hiver prochain veut inviter les championnes de toutes les nations dans un espèce de tournoi.

Ces invitations, ces défis plutôt, ont été acceptés. I,'Amérique du Sud se prépare à déléguer à Nice l'Argentine au charme hautain, la Brésilienne éclatante et lourde de soleil comme une fleur de magnolia, la Péruvienne dont la langueur créole est célèbre ! La Turquie, l'Arabie, l'Inde mystérieuse enverront dans la lice leurs chevalières voilées, dont le heaume de mousseline pour la première fois sera levé !

La France, soucieuse de ne pas perdre sa royauté reconnue, ne s'en fie pas au concours parisien, d'où sortit l'élue charmante de l'hiver dernier. Elle recommence ce concours sur une échelle plus vaste : quarante-neuf jurys ont fonctionné cet été dans les provinces, des Pyrénées aux Vosges, des Alpes aux plages normandes et bretonnes. Ce fut une levée en masse de toutes les Françaises en état de porter les armes de Vénus. Non plus Vénus-Aphrodite, mais Vénus casquée et fière, souveraine des hommes et des dieux, « Venus genitrix » aussi, d'où doit sortir une race humaine plus parfaite que les races vivantes d’aujourd’hui !

Le verdict suprême fut proclamé le 30 janvier.


Par un pourcentage de 366 sur mille (contre 355 à « Louise » et 279 à « Franchise »), il sacra la reine des Dentelles, Mlle Anny Duny, née à Roulers le 7 mai 1902, jeune beauté florissante aux larges yeux couleurs de nos mers du Nord, et blonde !

Blondes, elles l'étaient d'ailleurs toutes trois, comme toutes trois avaient de dix-huit à dix-neuf ans. Mais entre une Limbourgeoise aux veux bleus (Mlle Dolly) et une Bruxelloise aux yeux bruns (Mlle Rose Printemps), la préférence de la foule est allée à une Flamande aux yeux gris. De même entre la beauté mignonne (1 m60) et la déesse sculpturale (1 m80), la faveur populaire a choisi la femme de stature intermédiaire : 1 m70.

Election disputée, où chacune faillit, comme vous voyez se partager le tiers des voix, ce qui semblerait donner raison à ceux qui prétendent que la beauté est affaire individuelle. Les électeurs qui préfèrent Mlle Printemps, et ceux qui préféraient Mlle Dolly, restent évidemment libres de maintenir que la mutine Minerve de Hasselt ou l'imposante Junon de Bruxelles, continuent à leur paraître plus belles que la Vénus de Roulers. Ainsi, moi, je puis l'avouer aujourd'hui sans inconvénient, j'avais voté pour la beauté majestueuse d'un mètre quatre-vingts. Je souhaitais secrètement que la petite Belgique se symbolisât aux yeux de l’Europe, dans une magnifique créature. A charme égal, j’admirais la grandeur. Mais, comme ceux qui votaient, au contraire, pour la plus mignonne, nous devons tous nous incliner devant celle qui, ayant charmé la majorité de ses contemporains, incarne mieux l'idéal national.

Nous remercions ici les vaillantes jeunes tilles qui sont entrées en lice tout en sachant que l'écran du Cinéma, quand on l’affronte sans fard et sans les artifices qu'emploient les professionnelles du film, est une épreuve et non une coquetterie. L’album leur apportera la récompense d'un courage, où la vanité n'avait aucune part - ce sont, au contraires les vaniteuses qui s'abstenaient ! - mais le patriotisme le plus noble et plus élevé ! Elles ont mérité de figurer dans cette galerie durable où la race apparaît avec un tel éclat. Autour de Mlle Anny Duny, dont l’album couronne l'éblouissante royauté, vingt sourires nous révèlent les vingt manières dont une femme belge peut être gracieuse et enchanteresse. Souhaitons-leur, comme dans les contes de fées, qu'après avoir épousé le prince charmant de leurs rêves, elles soient heureuses et aient beaucoup d'enfants ! Car des graines de ces fleurs - si l'on apportait à la sélection des races humaines le même scrupule, hélas ! qu'à celle des plantes - pourrait naître le plus beau peuple de la terre!

Maurice de WALEFFE.


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