Du Mariage par un philosophe du XVIIIe siècle avec préface par Octave Uzanne.- Paris : E. Rouveyre, 1877.- 91 p. ; 13 cm.


suite

Le mariage est un contrat du droit des gens dont les catholiques romains ont fait un sacrement.

VOLTAIRE.

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Pourquoi les Femmes désirent plus ardemment le Mariage que les Hommes.

L'INCLINATION que la nature donne aux deux sexes pour s'unir ensemble, trouve plus de moyens de se contenter dans les hommes que dans les femmes. Car une femme qui a de l'honneur, n'a que le seul mariage pour ressource ; mais les hommes, comme chacun sait, ont donné des bornes plus étendues à ce qu'ils appellent leur honneur. La galanterie ne les deshonore point.

Les femmes ont besoin d'un mari qui leur serve de protecteur, et qui leur fasse tenir un rang dans la République, au lieu que les hommes n'ont pas besoin de femme pour cela. On lit dans les entretiens de Voiture, que les Romains disoient à leurs femmes, lorsqu'ils les épousoient, Où je serai Caïus, vous serez Caïa ; mais les femmes ne disoient point à leurs maris, Où je serai Caïa, vous serez Caïus.

Il s'est répandu dans les esprits un préjugé fort général, fort ancien et fort enraciné, qu'une fille qui ne se marie point tombe dans une espèce de déshonneur. «Sept femmes, dit un Prophete, prendront un homme seul, et lui diront : Nous pourvoirons à notre nourriture et à nos habits, seulement que ton nom soit réclamé sur nous, ôte notre opprobre »[Isaie, Chap. IV, v I.]. Par où il paroit que l'on a regardé de tout temps le célibat comme une espèce de flétrissure pour les femmes, car en voici sept qui demandent comme une grace une septieme portion de mari, et qui offrent de se nourrir et de s'habiller à leurs dépens, trop heureuses si seulement on veut les avouer pour sa femme et les délivrer par-là de l'ignominie.

On ne juge pas les hommes de la même manière. Ils peuvent vieillir impunément sans se marier. Le titre de vieux garçon ne passe pas pour honteux ; ceux qui le portent s'en font quelquefois honneur, ou en raillent tout les premiers, au lieu que le titre de vieille fille est fort incommode, et pas la raillerie, si on le donne à celles à qui il est dû le plus justement. C'est une grande injure que de dire à une femme qu'elle est vieille. La Duchesse d'Etampes, maîtresse de François I. offensa tellement la Sénéchale de Normandie, maîtresse du Dauphin, pour avoir dit qu'elle étoit née le même jour qu'elle avoit été mariée, qu'il fut impossible d'appaiser cette femme irritée ; mais c'est bien pis quand on donne le même éloge à une fille.

Une autre raison qui regarde les réformées, c'est qu'elles n'ont pas la même ressource que l'on trouve dans la Communion Romaine. Une fille catholique, qui craint de ne pouvoir pas se marier, peut se faire honneur de sa disgrace, en se faisant Religieuse. Un cloître la met à l'abri de la raillerie, et la délivre de la présence importune de ceux qui pourroient lui causer du chagrin à cet égard : elle peut même en se retirant un peu de bonne heure, faire dire qu'elle a renoncé de son propre mouvement au mariage, et ce bruit lui est glorieux. On n'a pas ces avantages dans la Religion Réformée. Il faut vieillir dans le monde à la vue des jeunes gens et à la portée de leurs sottes plaisanteries. On fait tout ce que l'on peut pour se soustraire à cet état d'ignominie. A-t-on tort ?

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Pourquoi le sexe aime tant le Mariage. Force et utilité de l'instinct.

Il y a des gens fiers et décisifs qui se moquent de l'inclination des femmes pour le mariage, et qui condamnent comme une foiblesse déraisonnable le chagrin qu'elles conçoivent, lorsqu'elles passent toute leur vie sans se marier. Ils ont tort d'en demeurer là. Ils devroient s'élever à une cause supérieure et ils verroient que ce qui est un désordre à l'égard de notre petite raison, est un trait d'une sagesse admirable à l'égard de la raison universelle qui gouverne toutes choses. Car il y auroit longtemps que le genre humain seroit péri, si les femmes n'avoient pas l'esprit tourné comme elles l'ont à l'égard du mariage ; et il est certain que si elles n'avoient consulté que la raison, elles auroient toutes renoncé à la qualité de mere, rebutées par les incommodités de la grossesse, par les douleurs de l'enfantement et par les soins qu'il faut prendre des petites créatures qu'elles produisent ; la Religion n'auroit pas eu plus de forces que la raison. En vain leur eût-on prêché que Dieu veut qu'elles se marient, afin que le monde se conserve : tous ces beaux sermons auroient été inutiles, et si une force plus puissante que la Religion et la raison ne s'en fût mêlée, on eut vu bientôt cesser les générations.

Quelle est donc cette force ? Je la fais consister I. en ce que les loix de l'union de l'âme et du corps font naître un plaisir excessif dans l'âme à la présence des mouvements corporels d'où dépend la génération ; 2. en ce que l'esprit est plein de préjugés qui le poussent de ce côté-là. Ces deux principes emportent la balance sur tout ce que le bon sens et la raison pourroient inspirer aux femmes pour les dégoûter du mariage. Le premier est une certaine machine corporelle tellement montée qu'elle pousse l'esprit qui lui est uni, à souhaiter ardemment l'union des deux sexes, par l'attrait des plaisirs qui y sont attachés. Le second est un certain concours de jugements qui excitent certaines passions lesquels poussent l'esprit à souhaiter la même chose. Par ces jugements l'ame trouve qu'un certain état de vie lui sera honteux ; qu'elle en concevra mille chagrins ; qu'un état de vie opposé lui sera honorable et très-agréable. Ces jugements font naître dans l'ame une telle crainte de l'un de ces deux états, et un tel désir de l'autre, que tout ce que la raison peut alléguer au contraire est rejetté comme une fable. Ainsi on ne compte que pour bagatelle les incommodités du mariage. Or comme les deux sexes n'ont pas eu également à craindre ces sortes d'incommodités, il n'a pas été nécessaire de les pousser au mariage. L'un des deux principes a suffi pour notre sexe ; mais les deux ont été nécessaires pour déterminer l'autre ; et voilà pourquoi il falloit que les femmes fussent remplies de tant de préjugés touchant le mariage, dont les hommes sont exempts.

Cette apologie est très-recevable ; car puisque ces préjugés sont nécessaires pour lever les obstacles qui arrêteroient le cours des générations sans lesquelles les desseins de Dieu seroient frustrés, il est évident qu'ils sont préférables aux conseils d'une raison épurée, qui fortifieroit ces obstacles. Disons donc que ces préjugés sont un instinct, ou une impression de la raison universelle qui gouverne toutes choses, et que les lumières de notre bon sens qui combattent ces préjugés, ne sont qu'une impression particulière de notre raison. Disons que ces préjugés se rapportent au bien général de l'univers, au lieu que les lumières de notre bon sens ne se rapportent qu'à notre bien personnel. Or comme il est plus glorieux d'être conduit par la raison universelle qui rappelle toutes choses au bien général de l'univers, que par une raison particulière, il s'ensuit qu'on ne doit pas tant blâmer le sexe, ni lui faire honte des préjugés où il est en faveur du mariage.

Un des plus grands caractères de la sagesse de Dieu par rapport à l'union de l'ame avec la matière consiste en ce qu'ayant voulu intéresser l'âme à la conservation de la machine du corps, il s'est plutôt servi du sentiment que de la raison. Il auroit pu intéresser l'ame à la conservation du corps, en lui ordonnant de l'éloigner des objets nuisibles et de l'approcher des objets utiles. Il auroit pu aussi lui apprendre à discenrer les objets nuisibles d'avec les objets utiles, par la proportion qu'ils auroient avec les différentes parties de notre corps ; mais comme c'eût été une affaire qui eût demandé un long examen, et une raison fort appliquée, Dieu n'a point pris ce chemin là. Il en a pris un plus court qui consiste à faire sentir à l'ame du plaisir et de la douleur, selon que les objets qui agissent sur notre machine sont utiles ou nuisibles. C'est l'intéresser puissamment à la conservation de notre corps et en même temps lui apprendre à discerner promptement la nature des objets, sans étude, sans examen, sans raison. On ne peut rien concevoir de plus sage.

Dieu a fait à peu près la même chose pour intéresser l'homme à la conservation du genre humain. La voie du raisonnement n'y eut pas été fort propre, car où est la femme qui voudroit s'exposer aux douleurs de l'enfantement par cette seule considération, qu'il est raisonnable de ne pas laisser périr un être aussi beau que l'homme. Il a donc fallu recourir à la voie du sentiment, c'est-à-dire nous intéresser à la conservation de notre espèce, par la jouissance d'un grand plaisir attaché à la production des enfants, et par plusieurs autres passions accessoires, comme vous diriez la honte de vieillir fille, la vanité d'être féconde, le chagrin de ne l'être pas, l'envie de dominer dans une maison, etc. D'où il paroît qu'il est quelquefois nécessaire au bien général de l'univers de suivre plutôt les préjugés, les erreurs populaires, et les instincts de la nature que les idées distinctes de la raison.

En général, il est vrai de dire que le monde ne se conserve dans l'état où nous le voyons, qu'à cause que les hommes sont remplis de mille faux préjugés, et de mille passions déraisonnables ; et si la philosophie venoit à bout de faire agir tous les hommes selon les idées claires et distinctes de la raison, on peut être assuré que le genre humain périroit bientôt. Les erreurs, les passions, les préjugés et cent autres défauts semblables, sont comme un mal nécessaire au monde. Les hommes ne vaudroient rien pour cette terre, si on les en avoit guéris, et la plupart des choses qui nous occuppent seroient inutiles. Ne nous étonnons plus que la Philosophie et la Religion fassent si peu de progrès parmi les hommes. Elles n'en sauroient faire beaucoup, que ce ne fut autant de pris sur l'empire de l'instinct. Il y a là-dedans des profondeurs impénétrables ; car qui pourroit entrevoir sans quelque sorte d'épouvante, que les erreurs, que les passions déréglées, que les préjugés déraisonnables sont si nécessaires au monde, pour y contribuer à cette diversité prodigieuse d'événements qui font admirer la Providence ? Qui pourroit, dis-je s'appercevoir sans étonnement que cela est si nécessaire au monde, que qui réduiroit les hommes à n'agir que selon les idées claires et distincte de la raison, ruineroit la société civile ? si l'on réduisoit l'homme à cet état, il n'y auroit plus de desir de gloire ; et n'y ayant plus de désir de gloire, n'est-il pas vrai que le genre humain seroit de glace. Je dis qu'il n'y auroit plus de désir de gloire, car la droite raison nous montre qu'il ne faut pas faire dépendre notre félicité du jugement des autres hommes, et par conséquent qu'il ne faut pas travailler pour faire parler de nous.

L'envie d'être loué après sa mort est un instinct de morale que Dieu, par sa sagesse infinie, a imprimé dans l'esprit de l'homme pour entretenir la société. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette envie a été cause des plus grands événements, et cela doit nous confirmer dans la pensée que le monde a besoin de plusieurs instincts qui étant examinés selon les idées de notre raison sont ridicules et absurdes. Y a-t-il rien de plus opposé à la raison que de se tourmenter dans cette vie afin d'être loué après sa mort, puisque ni la philosophie, ni l'expérience, ni la foi ; ni rien que ce soit ne nous montre que les louanges qu'on nous donnera après notre mort nous apporteront quelque bien.

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Réflexion Théologique d'un Médecin contre la génération.

J'ai dit que si la machine du corps, et les erreurs populaires ne portoient les femmes au mariage, la raison et la Religion n'auroient pas assez de force sur leur esprit pour les y résoudre. Sur cela je me souviens d'un paradoxe soutenu en bonne compagnie par une de ces imaginations spacieuses et contagieuses dont l'Auteur de la Recherche de la Vérité nous parle. C'était un médecin qui avait femme et enfants, non pas pour ses péchés, à ce qu'il disait, mais plutôt pour le repos et pour le plaisir de sa vie. Il soutenoit néanmoins que quand St. Paul a dit : Je voudrois que tous les hommes fussent comme moi, il avoit entendu à toute rigueur que tous les hommes renonçassent au mariage pour ne songer qu'aux choses célestes. Nous lui objectâmes tous presque en même temps, qu'il attribuait à St Paul un voeu qui tendoit à la ruine du genre humain. «Voilà bien de quoi se recrier, nous répondit-il ; est-ce si grand'chose que le genre-humain, pour mériter que St Paul ne souhaite pas sa ruine ? Je ne regarde point cette affaire, poursuivit-il, du même sens que le Maréchal de Gassion la regardoit, lorsqu'il disoit qu'il n'estimoit pas assez la vie pour en vouloir faire part ou présent à qui que ce fut au monde, je la regarde du côté de la Religion. N'est-ce pas une chose étrange, continua-t-il en s'échauffant, que les gens de bien même soient si peu sensibles à la gloire du vrai Dieu ? ils croiroient avoir fait un crime s'ils avoient souhaité la ruine du monde, et au contraire c'est en faire un que de ne la pas souhaiter. Quoi de plus monstrueux que de voir durer depuis si longtemps la propagation du péché ? C'est contre toutes les lois de la nature ; car les monstres n'engendrent point, voilà l'homme pécheur qui est le plus monstrueux de tous les êtres, qui ne laisse pas de se multiplier et de couvrir toute la terre. Puisque nous ne pouvons pas arrêter cette suite funeste de générations monstrueuses qui deshonorent Dieu et la nature, du moins devrions-nous souhaiter avec St. Paul que tous les hommes lui ressemblassent et l'on verroit cesser dans une cinquantaine d'années l'engeance du péché dont la multiplication ne fait qu'accroître le nombre des Créatures rebelles à leur souverain. Ne souhaitons-nous pas tous les jours, en récitant la priere dominicale, que le règne de Dieu vienne ? Ne dit-on pas dans l'apocalypse, venez, Seigneur Jésus, venez ? Si l'on veut que ces souhaits s'accomplissent, il faut souhaiter que le monde prenne fin, et qu'il vienne de nouveaux cieux et une nouvelle terre. La corruption est trop invétérée dans la postérité d'Adam pour espérer qu'elle s'amende jamais. Cela devroit nous confondre tous tant que nous sommes qui travaillons à perpétuer le genre-humain. C'est travailler pour la plus étrange Anarchie qui ait jamais été vue. Chacun est maître chez soi selon le proverbe. Dieu seul n'a point ce privilege, Dieu seul qui est le vrai maître du monde, est méconnu et foulé aux pieds dans ses Etats. On n'y fait rien de ce qu'il commande, on y fait tout ce qu'il défend. Peut-on ne pas s'emporter, si l'on aime Dieu, contre ceux qui perpétuent cette vilaine tyrannie ? Ne voit-on pas que les conseils de Jesus-Christ tendent à la ruine des passions et des occupations, sans lesquelles la société humaine ne peut subsister ? Ne voit-on pas que si tous les hommes exécutoient de point en point les conseils évangéliques, tout le monde deviendroit une abbaye de la Trape ? N'est-ce pas nous avoir déclaré assez nettement que Dieu est ennuyé de cette génération, et ne devrions-nous pas entendre ce que cela signifie ? Ne nous mettons pas en peine de ce qu'en faisant cesser les générations, nous diminuerions le nombre des prédestinés, car Dieu ne manquera pas de créatures qui le glorifieront éternellement ? N'y a-t-il pas des millions d'Anges qui le louent sans fin et sans cesse ? Et, s'il peut de ces pierres faire naître des enfants à Abraham, il saura bien créer sans nous des esprits qu'il prédestinera à la gloire. Et après tout, si cette raison avoit lieu, il faudroit nous opposer de toutes nos forces au jour du jugement ; ce qui est absurde. On feroit pendre par toute la terre un homme qui imiteroit notre conduite. Nous sommes assurés que tous les enfants naissent ennemis de Dieu, et que de cent mille qui naissent il n'y en a pas deux qui vivent et qui ne meurent ennemis de Dieu ; et cependant nous introduisons dans le monde autant que nous pouvons de ces ennemis de Dieu. Si on introduisoit dans le royaume cent ennemis, sous espérance que trois ou quatre d'entre eux deviendroient de très-bons François, ne mériteroit-on pas la corde ? Quel crime n'est-ce donc pas à un chrétien...» Il alloit continuer ses paradoxes et ses invectives, lorsque nous nous mîmes tous à crier pour l'interrompre, et la chose en demeura là. Je fus si frappé de ce discours prononcé d'un air et d'un ton dominants, qu'il m'est resté gravé dans la mémoire. Je n'ai pas été moins frappé de trouver St. Augustin d'accord avec notre Médecin sur le sens des paroles de St. Paul et le fond de cette doctrine singuliere. «Je connois des gens, dit ce grand Docteur, qui disent en murmurant : Hé quoi, si tous les hommes s'abstenoient des femmes, comment subsisteroit le genre-humain ? Plût à Dieu que chacun le voulût faire d'un coeur pur, et d'une saine conscience ; et avec une charité et une foi parfaite ! La Cité de Dieu seroit beaucoup plutôt achevée, et la fin du monde seroit hatée. Et à quelle autre chose paraît-il que St. Paul nous exhorte lorsqu'il dit, Je voudrois que tous les hommes fussent comme moi ; et en un autre endroit, Or je vous dis, frere, le temps est court, il reste donc, que ceux qui ont des femmes se comportent comme s'ils n'en avoient point.»

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Quelles dispositions portent les femmes à se marier.

Je crois que si la conception se faisait avec autant de douleur que l'enfantement, ou du moins si elle se faisoit sans aucun plaisir, et que l'on nettoyât notre ame de cinq ou six préjugés, il faudroit beaucoup d'éloquence à Mrs. les Prédicateurs pour persuader au monde de se marier. Ils auroient beau dire que c'est la volonté de Dieu, et citer les passages de l'Ecriture, qui portent qu'il faut que les femmes se marient et qu'elles procréent lignée, on répondroit à cela par d'autres passages, et je ne doute point qu'on ne montât jusqu'aux réflexions du Médecin. Aujourd'hui qu'il y a tant de raisons qui portent les femmes à obéir à cet agréable commandement, il ne faut pas croire que la Religion soit la cause de leur prompte obéissance. Quand on leur dit quelquefois que l'on s'étonne qu'elles aient le courage de s'exposer à tant de dégoûts, et à des périls où plusieurs d'entre elles laissent la vie journellement, on en voit qui répondent que telle est la volonté de Dieu ; mais ce n'est qu'une façon de parler. Que seroit-ce si tant de raisons ne facilitoient pas l'obéissance ? Il seroit plus rare alors de voir des femmes, qu'il ne l'est à présent de trouver des religieuses. La raison de cette différence n'est pas mal-aisée à deviner. Messieurs les Prédicateurs auroient beau dire que le mariage est un Sacrement, et fortifier leur éloquence par les sollicitations d'un jeune Marquis bien fait, qui sont à présent si persuasives, on parleroit à des sourdes. Tant il est vrai que la raison et la Religion auroient peu de force pour porter au mariage, si la machine du corps bien montée pour ce dessein-là, et cinq ou six erreurs populaires dans l'esprit ne venoient à leurs secours. En cet état on est la plus docile du monde, et sans qu'un directeur s'en mêle, les leçons d'un amant font de grands progrès. Elles rendent bientôt l'écoliere capable de soutenir contre tous les Calvinistes, que le mariage est un sacrement, et la disposent à y participer avec les préparations convenables.

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Réflexion sur la honte que les femmes ont d'être stériles. De Sara et de Rachel.

Est-ce par raison, ou par un instinct aveugle que les femmes mariées s'affligent de n'avoir pas d'enfants ? On m'avouera sans doute que la raison n'a point de part à tous ces chagrins ; car la raison nous fait voir évidemment qu'un défaut dont nous ne sommes point causes, ne nous doit point affliger, sur-tout lorsqu'il ne nous empêche pas de servir Dieu, et qu'il laisse notre ame, la principale partie de l'homme, dans l'exercice libre de ses facultés. Outre cela si nous réglions nos véritables intérêts par les lumieres d'un amour propre qui consultât la raison, nous trouverions qu'il est beaucoup plus commode de n'avoir aucun souci pour des enfants, que d'être dans de continuelles inquiétudes pour eux. Cela est pincipalement vrai pour les femmes mariées qui, n'ayant point d'enfants, goûteroient les douceurs du mariage toutes pures, si elles avoient l'esprit dégagé d'erreur. Il faut donc que l'on reconnoisse que le chagrin qu'elles ont d'être stériles, vient d'un préjugé déraisonnable, et d'une cause occulte très-sagement ménagée au bien général du monde, par l'Auteur de toutes choses. Il eût été à craindre que le désir de vivre sans nul souci, et de goûter les plaisirs du mariage sans aucune suite fâcheuse, ne portât beaucoup de femmes à se rendre stériles : mais on y a remédié par la fausse honte qu'elles se font de ne point faire d'enfants ; ainsi l'on voit que la Providence travaille à la conservation du genre humain, dans tous les états où le sexe se rencontre. Elle y travaille à l'égard des filles, par le désir qu'elles ont de se marier, fondé sur certaines dispositions du corps, et sur quelques préjugés de l'esprit. Elle y travaille à l'égard des femmes mariées, par le deshonneur qu'elles attachent à la stérilité, et par le plaisir qu'elles attendent de leurs enfants. Elle y travaille à l'égard de celles qui sont déjà meres, par l'amour actuel que leur inspire leur extrême sensibilité pour le bien et le mal de leurs enfants. Mais prenez-y garde, vous verrez qu'elle n'y travaille point par le moyen d'une raison bien éclairée. Ce n'est qu'instinct, que machine, que préjugé.

Quand je vois ces bonnes et saintes femmes dont nous parle l'Ecriture, Sara, Lia, Rachel, ne faire point de difficulté de prostituer leurs servantes à leurs maris, afin d'avoir quelque part à la gloire de leur sexe, je me confirme puissamment et nécessairement dans cette opinion que les impressions de l'instinct règlent toutes ces affaires. N'étoit-ce pas une chose tout-à-fait destituée de raison que ces femmes s'affligeassent de leur stérilité comme d'un opprobe ; qu'elles crussent ôter cet opprobe par la fécondité d'autrui, et que pour l'ôter de cette manière, elles sollicitassent leurs maris et leurs servantes à des actions si éloignées de la véritable chasteté ? Mais après tout il en faut revenir-là ; les faiblesses et les erreurs de ces bonnes femmes qui menaçoient de mourir si on ne leur faisoit des enfants, et qui faisoient négoce des nuits de leur mari, ont eu des suites merveilleuses dans la main de Dieu ; et si elles n'eussent suivi que les idées de la raison, il y a long-temps que le monde ne seroit point ce qu'il a été. Supposez qu'Ismaël, ni les quatre enfants des deux servantes de Jacob ne soient jamais nés, vous bouleverserez la plupart des événements qui ont conduit le monde au point où il est. Supposez que les deux filles de Lot n'aient point été possédées de la fureur d'avoir des enfants, et de la crainte de mourir filles, vous ruinez des nations entieres qui ont eu beaucoup de part aux événements admirables du peuple de Dieu.

On dit ordinairement que la prodigieuse inclination des femmes Israëlites à faire des enfants, partoit d'un principe de piété, à cause qu'elles savoient que le Messie devoit naître dans leur nation. On pourroit leur faire la grace de le croire charitablement, si on ne savoit pas l'humeur des femmes Païennes et Chrétiennes. Mais quand on lit les infamies que les plus honnêtes femmes du Paganisme pratiquoient, pour attirer sur leur mariage le bonheur de la fécondité ; quand on voit les voeux, les pélérinages, et les remedes à quoi on court aujourd'hui pour la même fin, on ne peut croire autre chose, sinon que telle est la nature des femmes soit Juives, soit autres, qu'elles souhaitent d'avoir des enfants, et cela sans aucun égard à la Religion. On sait avec quelle force Arnoble [Etiamne Mutunus cujus immanibus pudendis, horrentique fascino vestras inequitare matronas et auspicabile ducitis et optatis. Arnob. Adversùs Gentes. Lib. IV.] et St. Augustin [In celebratione nuptiarum super Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur. August, de Civit. Dei. Lib. VII. Cap. 24.] ont reproché aux Païens la sotte coutume qu'ils faisoient suivre à leurs nouvelles mariées. Il étoit impossible de l'observer sans éteindre tous les sentiments de la pudeur, et je m'étonne que les saints Peres n'aient pas eu honte de la décrire aussi vivement qu'ils l'ont fait. Cependant les filles les plus honnêtes se mettoient au-dessus du scrupule, dans l'espoir que cela leur serviroit à devenir meres. Je ne dis rien des femmes qui, pour le même dessein, se faisoient fouetter en pleine rue. Le Sénat Romain était sans doute bien-aise de les voir ainsi soigneuses de la multiplication et il eût été bien fâché qu'on les eût guéries de cette faiblesse. Elle étoit trop utile au public pour ne la pas fomenter.


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