BALZAC, Honoré (1799-1850) : Les caprices de la Gina, (1842).
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1ère édition dans le n°2 des Cahiers Balzaciens le 30 juillet 1923 sous le titre Les fantaisies de la Gina.
Texte établi à partir d'un exemplaire de l'édition donnée à Paris en 1944 par Maximilien Vox pour la collection Brins de plume (n°1).

Les caprices de la Gina
par
Honoré de Balzac

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DONNÉ à MADEMOISELLE SOPHIE GRÉVEDON par son très humble serviteur DE BALZAC

La Gina est une Gênoise mariée à un Milanais, et qui demeure à Milan. Si quelqu'un de vous la reconnaît à quelque détail de cette aventure, je le prie de ne pas la nommer et de lui garder le secret, sans quoi je ne continuerai point mon récit.

Le mari de la Gina... je ne puis, par discrétion, donner ni le nom, ni la qualité, ni la demeure, ni le titre, ni indiquer la fortune de cet homme fortuné, à cause de votre perspicacité ; mais je vous engage ma foi qu'il demeure entre porta Orientale et porta Romana, qu'il est entre chambellan et garde-noble, entre comte et marquis, que son nom est entre O et I, qu'il est entre le célibat et le mariage, comme tout grand seigneur doit être après sept ans de mariage, et qu'il sue sang et eau à ne rien faire. Si ses traits caractéristiques vont à trop de Milanais, la faute en est à l'Italie et non à moi. Donc nous l'appellerons le mari de la Gina, car il a ce malheur que l'on parle beaucoup plus de sa femme que de lui. Le fait est que jamais personne à Milan ne l'a rencontré chez sa femme à des heures indues, qu'il la tourmente si peu qu'elle va seule au Corso et qu'il y va lui de son côté si clandestinement qu'un soir étant avec la Gina, je lui demandai qui elle saluait si familièrement. Elle me répondit : ce n'est rien, c'est mon mari. Comme j'étais au beau milieu de l'aventure, cette parole me fit beaucoup rêver, j'avais dîné sept ou huit fois chez elle et n'avais jamais vu son mari.

La Gina devant être pour vous ce qu'elle fut pour bien du monde, jusqu'à ces jours derniers, une charade sans mot, il convient de la faire poser devant vous dans toutes ses conditions d'énigme.

Quelques personnes disent que la Gina n'a ni esprit, ni instruction, mais je voudrais savoir comme une personne instruite et spirituelle se serait comportée à sa place.

La Gina, quoique élevée dans une grande famille gênoise, est sans aucune espèce d'instruction, et peut-être est-ce parce qu'elle appartient à cette famille qu'elle n'est pas instruite ; elle a peu d'esprit et de goût pour les arts ; mais elle rachète ces légers défauts par une beauté qui a toujours raison. C'est un adorable mélange de la beauté lombarde et de la beauté espagnole. Son front et son visage ont une coupe noble et régulière sans aucune sécheresse, elle a les reins souples et cambrés, puis ce qui est le signe le plus évident d'une race noble et supérieure, ses cheveux sont longs et fins ; et quand le coëffeur les relève, il faut pour obtenir au-dessus du col cette ligne nette et pure à laquelle les femmes tiennent tant, qu'il en sépare quelques bouquets rebelles qui doivent être réunis en une petite natte, tant ils sont naturellement frisés. Toute femme à qui vous verrez cette petite queue perdue dans les flots ondoyants d'une riche chevelure est douée d'une violence de sentiment, et d'une supériorité d'âme qui fait excuser son ignorance, elle sait être femme et voilà la vraie science.

Quoique d'un pays où les femmes sont brunes, la Gina a la peau d'un grain fin et poli, rayée de ces mille rayes qui accusent un tissu d'une excessive délicatesse et où la lumière se fixe pour en rejaillir et fasciner les regards, ce n'est pas une blancheur lactée, mais la blancheur constellée de la plus vive étoile.

Je vous jure qu'une femme dont le front est aussi haut et aussi large est souvent dispensée de répondre, car en inclinant la tête, elle remue les coeurs, ce qui est un plus grand acte de puissance que de remuer les mondes comme Jupiter, aussi, ne fus-je pas étonné quand je rencontrai des gens qui me dirent qu'elle était très-spirituelle.

Elle a le parler lent comme la démarche, ce qui est un autre signe de noblesse, il n'y a que les couturières qui soient affairées, il n'y a que les modistes qui aient le pied leste. Elle reste peut-être un peu trop collée au fond de son fauteuil et résout toutes les difficultés qui se présentent, comme elle salue ceux qui arrivent, par une petite inclination de tête assez gracieuse ou par un mouvement de ses doigts qu'elle tient presque toujours à la hauteur de son corsage et à l'orient de sa bouche close en jouant avec quelques ustensiles de son métier de femme, car elle a les plus belles mains du monde et par compensation elle cache ses pieds qui sont peut-être un peu trop grands pour une si petite bouche et pour un coup-de-pied aussi sec et bien détaché. La bonté de Dieu se reconnaît dans cette lenteur. Que devenait-elle si cette femme eût été vive, spirituelle et passionnée.

Après avoir donné deux enfants à la maison de son mari, la Gina se dit sans doute qu'il était temps de penser à elle, et en voyant je ne sais quel ballet, elle se résolut à faire parler de sa vertu, il lui sembla qu'elle était depuis six ans, vertueuse sans profit, ce qui est la plus mauvaise vertu du monde, car qu'est une vertu qui ne rapporte rien ? Il y a des calomniateurs qui appellent cette situation-là s'ennuyer. Gina fut encouragée dans ses idées par la vue d'un jeune homme de Milan avec lequel je me liai beaucoup en sorte que je devins son confident et fus mis au fait de toutes les difficultés qui rendent cette aventure singulière.

Le jeune homme a nom Grégorio et il est marquis, il a beaucoup voyagé en France et en Angleterre, et peut-être est-ce à cause de son séjour à Londres et à Paris que Gina se décida pour lui, en pensant qu'il n'y aurait plus de choses à apprendre de lui que de tout autre Milanais.

Gina descend d'une ancienne maison souveraine et elle crut pouvoir imiter les reines en commençant la première à lui adresser un regard plein de tendres invitations. Comme le ballet tirait à sa fin, Grégorio qui revenait d'Angleterre où les femmes ne regardent jamais leurs amants, crut qu'elle voulait savoir si son domestique était là, et il eut l'esprit d'ouvrir la porte de la loge, parce qu'il avait appris en France à deviner les moindres désirs d'une femme. Gina n'est ni légère, ni pointilleuse, elle peut ne pas avoir autant d'esprit qu'on lui en prête, mais elle a une grande âme et une excessive timidité, ce qui va presque toujours ensemble. Elle comprit que si elle faisait voir à Grégorio son erreur, elle se compromettrait beaucoup et par fierté elle lui fit un compliment sur sa perspicacité, fruit de ses voyages à l'étranger. La flatterie eut plus de puissance que le désir. Peut-être mon ami Grégorio a-t-il plus de vanité que de coeur entre nous soit dit, quelques-uns de ses amis le croient, mais non moi parce que je suis plus que son ami. Là-dessus, Gina fit de belles phrases sur le bonheur d'être comprise et y ajouta des oeillades qui eurent plus de succès. Il alla le lendemain entre deux heures et quatre heures chez la Gina, et comme il y alla tous les jours depuis, il passa pour faire la cour à la Gina, ce qui fut glorieux pour lui, la Gina donnant lieu pour la première fois à de tels propos.

Ne croyez pas que Gina manquât en quoi que ce soit aux conditions les plus sévères de la vertu. Cette femme avait été piquée d'avoir entendu attribuer sa vertu à son isolement, et elle voulait un amant pour prouver à tout Milan qu'elle était capable d'être vertueuse à côté de l'amour.

Aussi depuis ce moment parle-t-on beaucoup de sa beauté, de son esprit, et de sa vertu, les trois conditions théologales de la femme.

Grégorio se trouva bientôt dans une singulière position ; il était plus favorisé par Gina quand il y avait du monde que quand il était seul avec elle, et cette conduite est une des plus grandes cruautés que peuvent se permettre les femmes vertueuses car les femmes ne sont pas si hardies quand elles ont quelque chose à se reprocher.

L'aventure en était là, quand je parus sur la scène, et quoique tout le monde à Milan me contât que Grégorio était l'amant heureux de la Gina, lorsque j'eus le bonheur de voir ce phénix dans son nid, c'est-à-dire chez elle, ne se faisant aucun scrupule de regarder avec attendrissement Grégorio, j'offris de parier que ce pauvre garçon ne l'avait pas même amenée au bord de ce que les femmes appellent le précipice. Grégorio qui est la plus charmante nature de jeune homme qui soit à l'entour du duômo, avoua son malheureux bonheur et comme il m'avait fait gagner mon pari, je lui jurai de l'aider de toute ma science. A nous deux nous l'aurons peut-être ? me dit-il avec cette gracieuse ingénuité qui le distingue. Le premier point et le plus important était de savoir non si Gina aimait Grégorio, mais si elle le désirait, et j'eus pleine satisfaction à cet égard. Son beau bras potelé tremblait dans sa manche de gaze au théâtre quand elle l'apercevait tournant autour du parterre comme un lion cherchant sa proie. Notez ceci.

L'aimait-elle ? Pour le savoir, je résolus de casser la jambe à Grégorio, et le lendemain j'allai d'un air dolent chez elle, et comme elle aimait les amis de Grégorio, elle me demanda ce que j'avais : - Vous ne savez pas ; ce pauvre Grégorio vient de tomber de cheval et de se casser la jambe...

Elle ne se trouva pas mal, non ! elle pâlit, elle sonna sa femme de chambre et demanda un schall et son chapeau, elle se précipita hors de son salon et rencontra l'heureux Grégorio qui venait sur ses deux grandes et belles jambes que vous lui connaissez.

La Gina se retourna royalement vers moi, je m'inclinai jusqu'à terre et lui dis à l'oreille : - C'était pour savoir ce qu'il ne sait pas... combien vous l'aimez ! Elle retomba pâmée sur son divan, et se trouva mal de plaisir. Si Grégorio ne perdit pas sa jambe, il perdit bien certainement la tête, et il cassa deux cordons de sonnette et il était dans son droit, car on ne peut pas faire de dégât plus considérable, il faut s'en prendre à quelque chose.

- Tu es aimé, désiré, va ton train, mon ami... Mais je ne suis pas la sonnette, lui dis-je en craignant qu'il ne me brisât, en m'embrassant, quand je lui racontai le succès de mes deux premières expériences sur ces deux points.

Et il me promit d'aller en avant, mais je vous jure qu'il alla en arrière.

La Gina, le lendemain, me regarda comme un être souverainement dangereux, et me fit entendre par sa froideur qu'elle avait assez de la compagnie d'un homme qui se mêlait de ses petites affaires, mais elle me trouva d'une surdité désespérante, et comme elle devina que j'étais pour quelque chose dans l'audace de Grégorio, elle se vengea sur l'infortuné Grégorio, et c'est ici que commence la série des caprices de la Gina. Vous verrez que jamais renard poursuivi par des chevaux anglais ne déploya plus de ruses et ne fit preuve de plus d'agilité que Gina fuyant le bonheur.

Quand mon pauvre Grégorio l'amenait au bord du précipice c'est-à-dire au bord du divan, théâtre de la guerre, elle se plaignait du trop vif parfum que portait Grégorio. Grégorio parcourait l'échelle des odeurs, sans trouver celle qui plaisait à Gina et il finit par venir au naturel, et Gina n'eut plus rien à dire.

Mais les ruses de la femme sont aussi nombreuses que ses cheveux. Quand mon pauvre Grégorio allait lui parler d'amour, ce qui arrivait au moment où le dernier visiteur sortait, elle le prévenait toujours en le chargeant d'une commission extrêmement pressée ; c'était de la laine pour son canevas, des aiguilles à faire une bourse qu'elle lui destinait, et il est certain qu'elle pensait la veille au prétexte à prendre le lendemain et elle y pensait si bien qu'elle déployait les grâces les plus séduisantes de la femme pour faire croire à G.[régorio] qu'elle regardait l'exécution de ses caprices comme des preuves d'amour qui l'avançaient beaucoup dans son coeur, tandis qu'il était comme ce pauvre insecte qu'un enfant malicieux fait grimper d'un doigt sur l'autre pour lui faire croire qu'il monte.

Grégorio, enhardi par tant de services, osait la saisir et la presser sur son coeur, et alors la Gina lui disait d'une voix émue qu'elle était trop délicate pour supporter de telles privautés.

Cette stupide excuse engendrait mille disputes et reproches qui la mettaient en larmes, et ce faible amant attendri la laissait au fond de sa bergère sans s'expliquer la faiblesse d'une femme si forte.

Quand le mobilier eut fourni sa quote-part de raisons, elle fit avancer la garde impériale des femmes, la santé. Mais plus elle se disait mal, mieux elle allait, et le pauvre Grégorio était lui sur les dents, rompu, brisé, fourbu, comme un cheval de chirurgien de village.

- Mon ami, lui dis-je, je t'ai promis mon concours, je ne t'abandonnerai pas, même au milieu de cette forêt vierge où nous voilà égarés. Il faut inviter à dîner son mari et le consulter. Nous dînâmes à l'Isola Bella avec le mari de la Gina, et je vous déclare que moi qui connais beaucoup de choses, je n'ai rien vu de comparable à la fatuité de ce mari, il appelait les rayons de Moïse sur sa tête tant il était insolent dans sa confiance. Je le vois encore... mais voici le compte de l'aubergiste :

[lires]
Pain............................................... 3
Suppa francèse............................. 2
Filet de boeuf................................ 5
Esturgeon aux petits pois.............. 15
Poulet à la reine............................ 5
Asperges....................................... 6
Macaroni....................................... 3
Vin de Bordeaux........................... 48
Champagne.................................. 48
Xérès............................................ 20

qui vous fera comprendre pourquoi il était renversé sur sa chaise en Don Juan qui attend le commandeur, ses deux pouces passés dans chaque bretelle, à l'aisselle, comme un Anglais qui veut se donner l'air de penser, et le visage souriant comme une danseuse qui achève sa pirouette.

- Ma femme ! je suis sûr d'elle... Est-ce que jamais je l'ai tyrannisée, ne fait-elle pas tout ce qu'elle veut ! Quand m'avez-vous vu chez elle, auprès d'elle... Ah ! Ah ! c'est que je n'ai pas besoin d'être vu... Ah ! Ah ! je puis aller à Paris et la laisser à Milan, avec son gingino que voilà, dit-il en montrant Grégorio, dont les yeux devenaient grands comme des soucoupes.

Enfin, il nous dit autant de raisons qu'il y a de statues sur le dôme, et je fus étourdi comme si je voyais les statues du dôme, tant il rendait de feu, éblouissant de candeur marmoréenne.

Le mari de Gina avait bu, à nos frais, deux bouteilles de vin de Bordeaux, une bouteille de vin de Champagne, une demie de Xérès, il était gris et nous ne savions rien si ce n'est que la Gina devait être respectée comme si elle avait les neiges de cent hivers sur la tête.

Le mari de la Gina partit pour Paris, huit jours après, et le surlendemain de son départ, Grégorio pour la première fois fut d'une remarquable témérité ; il ne se contenta pas de baiser les belles mains qui lui étaient abandonnées depuis longtemps, il dit enfin à la Gina d'un air de Spartacus :

- Si vous me dites non, je pars...

- Partez, lui dit la Gina, mais sachez que nul homme n'est aimé autant que vous par la pauvre Gina. Mais pour que Gina fasse ce que vous voulez, il faut que vous fassiez aussi ce qu'elle veut...

- Et que voulez-vous, adorable Gina, dit Grégorio, transporté d'amour et fanatisé par cet air royal et majestueux de Gina qui était belle comme une femme est belle quand elle aime.

- Un chien de la race des chiens de Charles II et je ne veux pas d'erreur. Allez m'en chercher un à Londres, car je veux en avoir un sur le devant de ma voiture au Corso du prochain mois de mai.

Grégorio passa la nuit à pleurer à chaudes larmes, mais il partit, car il ne s'éleva aucune difficulté sur sa permission de voyager quand on sut pour quel motif.

- Adieu, mon ami, lui dis-je, je vais surveiller Gina et ferai causer son chien !

Il part, dans ce joli coupé de voyage que vous lui connaissez, et croyait avec bonne foi que Gina voulait un chien, moi j'étais sûr qu'elle voulait autre chose et le combat commença dès lors entre Gina et votre serviteur.

S. G.

II
Suite des Caprices de la Gina

Je ne sais rien de plus piquant que d'être l'adversaire d'une belle femme, sans que la lutte établie à propos d'amour ait l'amour pour objet. Telle était ma situation avec Gina. Sans son amant et sans son mari, seule chez elle, elle allait être la proie de mes expériences, car il faut avouer que dans les circonstances où elle était, jamais Italienne ne se serait conduite comme elle, et l'énigme me paraissait insoluble.

La première fois que je vins chez elle fut naturellement le lendemain du départ du comte Grégorio, je m'attendais à une réception froide, mais la Gina fut très affectueuse, quoique triste.

- Je vous pardonne, dit-elle, le mal que vous avez fait sans le vouloir, l'amitié que vous avez pour Grégorio vous guidait, et cela me suffit ; d'ailleurs, peut-être tout est-il allé pour le mieux.

Elle parlait d'un air mystérieux, comme une femme près d'accoucher, qui ne sait si ses couches seront heureuses et qui craint d'y rester.

Ce ne sera pas avec moi, chère Gina, pensais-je, que tu dirigeras l'artillerie de tes caprices, car si j'admire ta beauté, je me défie de toi comme de la chatte la plus rusée qui soit née sur une gouttière de couvent.

- Est-ce donc moi, lui dis-je, qui ai la manie des chiens anglais ?

- Quoique je ne sache pas grand'chose, répondit-elle en souriant, comme une femme qui possède la science des sciences, l'art de plaire, et à qui toutes les autres sont inutiles, je sais reconnaître le mérite là où il est, et je crois que vous vous souciez du chien après lequel court mon adorable Grégorio, juste autant que moi, c'est-à-dire qu'en ce moment ce chien m'est parfaitement indifférent, et que quand mon ami l'aura mis ici, ce sera pour moi l'une des créatures les plus intéressantes de Milan, oui, je l'aimerai bien mieux que mon amie la marquise Nina, car ce chien n'aboyera jamais après moi... je crois.

- Mais en ce moment, il vous accuse étrangement.

- Pourvu, dit-elle, que je puisse en jouir, car alors je reverrai Grégorio.

- Vous êtes plus sombre que vous ne devez l'être après le départ d'un homme que vous avez renvoyé volontairement.

- Volontairement ! dit-elle, en levant ses yeux vers la voûte d'azur où dansaient de belles nymphes au bain. Volontairement, reprit-elle d'un ton amer, quand je crains de ne jamais le revoir, de mourir sans l'avoir là près de moi. Vous ne connaissez pas le prix d'un jeune homme comme Grégorio, il aime, mon cher Georges, et les hommes aimants sont rares, il n'a jamais murmuré quand mes caprices le flagellaient, il est d'une tendresse irréprochable, d'un dévouement absolu. Comme il est parti ! Quel regard il m'a jeté !

- Vous le voulez, a-t-il dit, et il m'a baisé les mains, il eût été de même à la mort, si je le lui avais demandé.

- Gina, vos caprices sont donc des épreuves ?

- Il me plaît que vous le croyiez, prenez-moi pour une sotte, pour une femme stupide, et n'en parlons plus.

- Il y a certes un secret là-dessous, et vous savez que je le découvrirai...

- Jamais, dit-elle, avec une profonde terreur.

Je m'en allai dévoré de curiosité, me demandant quelle raison pouvait justifier une défense aussi désespérée chez une belle femme qui aimait et qui était aimée. La douleur que lui causait le départ de Grégorio fut d'une violence sourde qui faisait mal à voir, mais je n'en fus pas longtemps le témoin, car dix jour après le départ de Grégorio, la Gina disparut à la façon des anges, sans laisser la moindre trace de sa fuite, ni de son passage.

Les sphinx ont toujours des ailes. J'avoue que je fus aussi mortifié que peut l'être un homme qui aurait réussi à faire chanter un cygne et qui le verrait s'envoler. Que pouvais-je répondre à mon ami, lui qui m'avait recommandé de veiller sur Gina.

J'étais hébété de ma sottise, et j'allais sous les arcades du palais de Gina, m'y promenant comme si les grandes dalles de granit pouvaient me dire quelque chose, lorsque je me souvins d'un des axiomes auxquels je dois de passer pour un esprit méchant et redoutable, à savoir qu'il n'y a pas de jupe plus lourde que celle d'une femme qui a la jambe mal faite !

Après bien des recherches, je finis par découvrir que la Gina devait être allée à Turin, je courus à Turin. A Turin, point de Gina. Comme elle y était passée, elle et sa femme de chambre, sous la protection d'une famille anglaise qu'elle avait rejointe sur la route de Milan à Novarre, je résolus d'y retrouver sa trace. Le troisième jour de mon arrivée, j'allai chez une dame de Turin dont j'avais entendu parler par Gina et que je connaissais. La marquise de Bora fut un peu surprise à mon aspect, je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, mais il me vint aussitôt dans l'idée que Gina était là. Je crus voir à certains signes connus dans les hautes régions sociales et respectés par les gens bien élevés, que ma visite était hors de saison, et que je devais laisser la marquise seule, mais je restai sans tenir compte ni de ses inattentions ni de son silence. Au moment où la marquise en venait aux dernières extrémités en me disant : - Je vous fais mille excuses, mais je...» un très-illustre, et très-habile chirurgien qui est à Turin entra sans être annoncé. Je me levai, je dis à l'oreille de la marquise : - Gina sera-t-elle en danger de mort ? Elle inclina la tête d'un air grave. Je sortis.

Quel était ce secret gardé dans les plus horribles tortures ? Loin d'être satisfait d'avoir découvert la raison de la vertu de Gina, j'allai sous les arcades de Turin. En frissonnant de terreur, j'y fus rencontré par le chirurgien qui me dit :

- Je suis chargé, Monsieur, par une femme angélique de vous demander si vous croyez qu'on puisse aimer une borgne ?

- Cela dépend de la beauté de l'oeil qui reste.

- Bien entendu, dit-il en riant, car ces hommes qui vivent au milieu des douleurs peuvent rire.

- La Gina sera-t-elle en danger de mourir... lui demandai-je en tremblant.

- Je ne garantirais pas la vie de toute autre femme, mais elle est soutenue par un courage héroïque, et je n'ai jamais rencontré de fermeté pareille. Son amant ne saura jamais, me dit le chirurgien, à quel point il est aimé, car s'il n'avait pas si souvent pressé cette femme sur son coeur, le mal n'aurait pas fait autant de progrès et je suis sûr qu'elle n'a jamais poussé un cri...

Je vous jure qu'il me tomba des pieds à la tête comme un réseau de glace en entendant ces terribles paroles, et que je reconnus en Gina cette grandeur romaine qui brille dans toute sa splendeur par moments au front de la vieille reine du monde. Je me souvins avec terreur des plaintes que me faisait Grégorio de la froideur de Gina à laquelle il échappait toujours une contraction nerveuse quand il la prenait dans ses bras, et les paroles orgueilleuses du mari me furent expliquées.

La marquise apprit bientôt à Gina que je savais tout et je fus introduit près d'elle.

- Il était écrit, [me dit-elle], que vous seriez dans mes secrets, et je n'ai pas besoin de vous prier de les ensevelir dans le plus profond silence.

J'assistai à la terrible opération par laquelle le plus beau sein du monde tomba sous le fer du savant et habile docteur, et deux mois après je ramenai Gina chez elle. Personne ne sut à Milan qu'il y existait une aussi courageuse amazone, car elle sut voiler cette sublime imperfection. Grégorio revint quelques jours après, apportant à la Gina le plus joli chien anglais, et quand il apprit, car il dut l'apprendre, la raison des caprices de Gina, son amour devint quelque chose de si profond et de si exalté que je suis sûr qu'elle sera aimée jusqu'à son dernier soupir.

Le mari de Gina revint aussi, sans chien anglais, et trouva sa femme avec quelque chose de moins, mais il avait, lui, quelque chose de plus.

[1842]


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