[PERRAULT, Charles (1628-1703)] : La Barbe-Bleue : conte.- [Caen : Chalopin, ca1800].- 11 p., ill. ; 15,5 cm.
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (29.X.2002)
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La Barbe-bleue
Conte

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IL étoit une fois un homme qui avoit de belles maisons à la ville et à la campagne ; de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderies et des carrosses tout dorés, mais par malheur cet homme avoit la barbe bleue ; cela le rendait si laid et si horrible, qu'il n'étoit femme ni fille qui ne s'enfuît devant lui. Une de ses voisines, dame de qualité, avoit deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu'elle voudroit lui donner. Elles n'en vouloient point toutes les deux, et se renvoyoient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un tel homme. Ce qui les dégoûtoit encore, c'est qu'il avoit déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savoit ce qu'elles étoient devenues. Barbe-bleue ; pour faire connoissance, les mena avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étoit que Promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses, que festins, et collations : on ne dormoit point, on passoit toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres : enfin tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avoit plus de barbe-bleue et que c'étoit un fort honnête homme. Dès que l'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut. Au bout d'un mois, Barbe Bleue dit à sa femme qu'il étoit obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence, qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence ; qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menât à la campagne si elle vouloit, et que par-tout elle fit bonne chère. Voilà, lui-dit-il, les clefs de deux grands gardes meubles. Voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent qui ne sert pas tous les jours. Voilà celle de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent ; celle des cassetes où sont mes pierreries ; et voilà le passe-partout de tous les appartemens. Pour cette petite clef, c'est celle du cabinet au bout de la grande gallerie de l'appartement bas. Ouvrez tout, allez par-tout ; mais pour ce petit Cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'est rien que vous ne deviez attendre de ma colère. Elle promit d'observer exactement tout ce qui venoit d'être ordonné, et lui, après l'avoir embrassée, monta dans son carrosse et partit pour son voyage. Les voisins et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât querir, pour aller chez la jeune mariée, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y étoit, à cause de sa barbe-bleue qui leur faisoit peur. Les voilà soudain à courir toutes les chambres, les cabinets, les gardes-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite au garde-meuble, où elles ne pouvoient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries et des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables, et des miroirs où l'on se voyoit des pieds à la tête, et dont les bordures, les unes de glaces, les autres d'argent et de vermeil doré, étoient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessoient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il étoit malhonnête de laisser sa compagnie, elle y descendit par un escalier dérobé, et avec une telle précipitation qu'elle pensa se rompre le col deux ou trois fois. Arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelques momens, songeant à la défense que son mari lui avoit faite, et considérant qu'il pourroit lui arriver malheur d'avoir été désobéissante, mais la tentation étoit si forte qu'elle ne put la surmonter. Elle prend donc la petite clef, et ouvre en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étoient fermées. Après quelques instans, elle commença à voir que le plancher étoit tout couvert de sang caillé, que réfléchissoit les corps de plusieurs femmes mortes, et attachées le long des murs. C'étoient toutes les femmes que Barbe-Bleue avoit épousées, et qu'il avoit égorgées l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu'elle venoît de retirer de la serrure, lui tomba de la main : après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en put venir à bout, tant elle étoit émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet étoit tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en alloit point, elle eut beau la laver et même la frotter avec du grès, il y demeuroit toujours du sang, car la clef étoit Fée ; il n'y avoit pas moyen de la nétoyer tout-à-fait : quand on ôtoit le sang d'un côté, il revenoit de l'autre. La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même : il dit qu'il avoit reçu des lettres dans le chemin, qui lui avoient appris que l'affaire pour laquelle il étoit parti, venoit d'être terminée à son avantage. Sa femme fit ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle étoit ravie de son prompt retour. Le lendemain, il lui demanda les clefs, et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine ce qui s'étoit passé.

D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres ? --- Il faut, dit-elle, que je l'aie laissée là haut sur ma table. - Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de la donner tantôt. Après plusieurs remise, il fallut apporter la clef. Barbe-Bleue l'ayant considérée dit à sa Femme : Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ?--- Je n'en sais rien- répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.--- Vous n'en savez rien, reprit Barbe-Bleue ? Je le sais bien, moi : vous avez voulu entrer dans le cabinet : hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues… Elle se jetta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant pardon avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle auroit attendri un tigre, belle affligée comme elle étoit, mais la Barbe-Bleue avoit le coeur plus dur qu'un rocher ; Il faut mourir, Madame, et tout à l'heure.--- Puisqu'il faut mourir, répondit elle en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.--- Je vous donne un demi-quart d'heure, reprit la Barbe-Bleue, pas un moment davantage. Lorsqu'elle fut seule, elle appella sa soeur et lui dit : Ma soeur Anne (car elle se nommoit ainsi) monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes Frères ne viennent pas ; ils m'ont promis qu'ils me viendroient te voir aujourd'hui, si tu les vois, fais-leur : signe de se hâter… La soeur Anne monta sur le haut de la tour, et la pauvre affligée lui crioit de tems en tems, Anne, ma soeur Anne, ne vois tu rien venir ? et la soeur Anne répondit : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à la main, crioit de toute sa force à sa femme : Descends vite ou je monterai là haut.--- Encore un moment, s'il vous plaît, lui répondit sa Femme, et aussitôt elle crioit tout bas : Anne, ma soeur Anne ne vois-tu rien venir : La soeur Anne répondit : Je ne vois rien, que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie… Descends donc (crioit la Barbe-Bleue) ou je monterai. Je m'en vais, répondit la femme, et puis elle crioit ; Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je vois, répondit sa soeur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci. Ne sont-ce pas mes Frères ?--- Hélas ! non, ma soeur, c'est un troupeau de moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe-Bleue ?--- Encore un moment répondit la Femme, puis elle crioit, Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je vois, répondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce côté-ci : mais ils sont encore bien loin. Dieu soit loué ! s'écria-t-il un moment après : ce sont mes Frères ! Je leur fais signe, tant que je puis, de se hâter… Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et se jeta à ses pieds toute éplorée et échevelée. Cela ne sert de rien, dit Barbe-Bleue, il faut mourir ! puis la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abbattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourans, le pria de lui donner un petit moment pour se reconcilier. Non, non, dit-il : recommande toi à Dieu. Et levant son bras… Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que Barbe-Bleue s'arrêta tout court ; on ouvrit, et soudain on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'épée à la main coururent droit â Barbe-Bleue, il reconnut que c'étaient les frères de sa femme, l'un Dragon, l'autre Mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver : mais les deux frères le poursuivirent, et l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leurs épées à travers le corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presqu'aussi morte que son mari, n'ayant pas la force de se lever pour embrasser ses frères. Il se trouva que Barbe-Bleue n'avait point d'héritiers, et ainsi sa Femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa soeur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle étoit aimée depuis longtems ; une autre partie à acheter des charges de Capitaine à ses Frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier les mauvais tems qu'elle avoit passés avec la Barbe-Bleue.

MORALITÉ
 
La curiosité malgré tous ses attraits
Coûte souvent bien des regrets,
On en voit tous les jours, mille exemples paraître
C'est, n'en déplaise au Sexe, un plaisir bien léger,
Dès qu'on le perd, il cesse d'être,
Et toujours il coûte trop cher.
 
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